Délire artistique
Dans la famille, c'était devenu un rituel. Chaque fois qu'il débarquait avec un nouveau livre, tout le monde se mettait à hurler, à commencer par son épouse. Il faut dire que, progressivement, et sans même que Robert s'en rende compte, les livres avaient peu à peu envahi l'espace vital de tout l'appartement. On en trouvait dans les coins les plus incongrus, sous la baignoire, dans les placards de la cuisine, sous les lits des enfants. Le moindre recoin avait été aménagé en étagère. Même les toilettes s'étaient transformées en bibliothèque.
Robert avait conscience de la gêne qu'il imposait à ses proches, mais n'y pouvait rien. À une édition rare, dénichée chez les bouquinistes, ou un nouveau livre d'art, vendu en souscription, il ne savait pas résister et il rentrait piteux à la maison, la tête rentrée dans les épaules, cachant maladroitement sa nouvelle acquisition. Il pouvait passer des heures à compulser les ouvrages de sa bibliothèque, sourd à ce qui l'entourait, s'évadant ainsi de la vie réelle. C'était la seule chose qui lui permettait de tenir le coup, face à des élèves de plus en plus difficiles.
Professeur dans un collège de la banlieue parisienne, il peaufinait secrètement depuis des années le grand projet de sa vie : découvrir enfin de visu toutes les merveilles qu'il ne connaissait que par ouvrages interposés. Un projet repoussé maintes fois pour des raisons matérielles : le manque d'argent et la naissance de quatre enfants en cinq ans. Mais cette fois-ci, c'était décidé. Les derniers-nés venaient d'atteindre l'âge de raison, et sa femme avait donné le feu vert : dans un mois, ils partaient tous pour l'Italie.
Depuis lors, Robert consacrait l'essentiel de son temps libre à revoir leur itinéraire, à feuilleter frénétiquement les guides qu'il avait achetés pour être sûr des horaires des musées. Ils commenceraient par Florence, enchaîneraient par Rome, avant de remonter le long de l'Adriatique vers Ravenne et Venise. Dans un petit carnet à spirale, d'une écriture serrée, il notait tout ce qu'il leur faudrait voir. Sa femme, qui craignait que le voyage ne vire au cauchemar avec les enfants, tentait de le refréner, mais en vain. Il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison et d'obtenir qu'il sacrifie la moindre visite aux plaisirs inconsistants de la baignade : chaque nom qu'elle l'obligeait à rayer était pour lui un arrachement, et il s'empressait de l'inscrire à nouveau dès qu'elle avait le dos tourné.
Arrivé à Florence, le 8 juillet 1994, après plus de douze heures de route par une chaleur accablante, Robert avait abandonné à sa femme le soin de trouver un hôtel à un prix compatible avec leur budget. Dès que les bagages avaient été montés dans les chambres, il avait laissé en plan toute la famille pour aller vérifier, disait-il, si les horaires de la galerie des Offices étaient bien ceux indiqués dans le Guide Bleu. Il était rentré rassuré à l'heure du dîner. En démarrant très tôt leur visite, ils pourraient enchaîner sur la galerie de l'Accademia et le couvent San Marco, qui abritait les fresques de Fra Angelico. Tout s'annonçait pour le mieux.
Le lendemain, une heure avant l'ouverture des portes, toute la famille était à l'entrée du musée des Offices. À 9 heures précises, Robert s'était engouffré dans l'immense escalier de pierre menant aux salles d'exposition, suivi à grand-peine par sa femme et ses enfants. Très vite, celle-ci s'était rendu compte que le rythme imposé par son époux serait impossible à suivre, et avait embarqué sa progéniture à la cafétéria, pour un copieux petit déjeuner.
Comme d'habitude, Robert ne s'était aperçu de rien et avait poursuivi seul la visite, s'arrêtant longuement devant chaque tableau. C'est en arrivant devant Le Printemps de Botticelli qu'il avait senti ses jambes vaciller. La tête commençant à lui tourner, il avait été contraint de sortir de la salle pour s'asseoir sur un banc. Au bout de quelques instants, Robert, d'attaque pour reprendre son périple muséographique, était retourné dans la salle mais avait été à nouveau pris d'un malaise. Cette fois, il avait été obligé de se diriger précipitamment vers les toilettes pour y vomir. Jamais il n’avait été dans un tel état, depuis une gastro-entérite remontant à l'adolescence. Sa femme, partie à sa recherche, l'avait retrouvé alors qu'il se passait de l'eau sur le visage. Attribuant son malaise à la chaleur et à la fatigue du voyage, elle avait réussi à le convaincre de rentrer se reposer à l'hôtel. Il reviendrait demain, tandis qu'elle irait à la piscine avec les enfants.
Robert avait passé une nuit agitée, peinant à trouver le sommeil, se réveillant sans cesse, comme en proie à une sorte d'exaltation incontrôlable. Il s'était même relevé à plusieurs reprises pour prendre l'air à la fenêtre. Au matin, cependant, ses nausées ne semblaient qu'un lointain souvenir. Comme convenu, et bien qu'encore un peu fatigué, il avait décidé de retourner aux Offices. Mais arrivé devant la même toile que la veille, il s'évanouissait. Robert était victime du syndrome de Stendhal.
Diagnostic
Le syndrome de Stendhal a été décrit par Graziella Magherini, psychiatre à Florence. Il regroupe un ensemble de manifestations psychopathologiques (angoisse, délire, vomissements, insomnie) que présentent certains sujets devant des œuvres d'art. Magherini se réfère au voyage de Stendhal en Italie. Lors de sa visite dans une église de Florence, l'écrivain fit un malaise et dut s'asseoir sur un banc pour reprendre ses esprits.
Les personnes sensibles, celles âgées de moins de 40 ans et les femmes célibataires voyageant seules sont plus exposées à ce syndrome.
De tels malaises peuvent conduire à une hospitalisation. De fait, l'hôpital de Florence reçoit régulièrement chaque année plusieurs touristes présentant ce type de manifestations. Certains patients se sont déshabillés tandis que d'autres se sont couchés sur le sol devant le David de Donatello. L'étude d'une centaine de cas a révélé que les victimes ne semblaient pas avoir d'antécédents psychiatriques, et voyageaient plutôt à l'écart des groupes. On a observé également ce type de comportement à Paris, devant Notre-Dame par exemple.
Certains médecins contestent le caractère uniquement psychiatrique du syndrome de Stendhal. Ils pensent que des visites longues et rapides en été, par une chaleur étouffante, entraînent un surmenage, une fatigue intense et des malaises. Le changement de nourriture, le vin italien, la solitude et les efforts permanents fournis dans les musées (tourner sa tête dans tous les sens) aggravent selon eux ces sensations.
Ces manifestations disparaissent assez rapidement, mais il est fortement conseillé de quitter les lieux pour retourner chez soi, et retrouver son cadre de vie.