Dernier degré

Mercredi 25 mars, 17 h 15, un camion des sapeurs-pompiers s'arrêta devant le numéro 7 rue Burq, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Deux hommes en descendirent, le sergent Pirioux et le caporal-chef Bonnel. Un couple d'une cinquantaine d'années se précipita vers eux : il s'agissait de Marcel et Fernande, les propriétaires du café « Les Canons », situé au rez-de-chaussée de cet immeuble. Deux autres femmes et un homme les suivaient de près, quelques passants s'arrêtèrent.

« Ça va faire trois jours qu'on ne l'a pas vu, s'écria Marcel.

— On a frappé chez lui plusieurs fois… Ou il est mort ou il n'est pas là, mais c'est pas normal. »

Fernande manifestait son inquiétude en parlant fort et avec de grands gestes des mains. Puis elle se tourna vers les deux femmes qui se trouvaient à côté d'elle ; celles-ci ne quittaient pas les pompiers des yeux, elles hochaient la tête en signe d'approbation aux paroles de Marcel et de Fernande.

« Il s'appelle comment, ce monsieur ? »

Le sergent Pirioux s'informait avec le flegme de l'homme habitué aux situations les plus insolites : il levait les yeux et observait la façade de l'immeuble. Celui-ci était extrêmement vétuste, à la limite de l'insalubrité.

« Charles, répondit Marcel, il s'appelle monsieur Charles, ça fait quinze ans qu'on le voit quatre fois par jour ou presque. C'est pas normal ce qui se passe…

— Il habite au deuxième étage, vous avez dit ? »

Le caporal-chef Bonnel regardait maintenant Marcel qui acquiesçait en indiquant les deux petites fenêtres sur la gauche.

Quelques minutes plus tard, Bonnel montait à l'échelle en direction de l'appartement de monsieur Charles. Il avait une machette à la main. Pirioux le suivait de près.

À hauteur d'une des fenêtres, Bonnel tenta de regarder à l'intérieur : on ne voyait rien. Les vitres étaient sales, et un rideau crasseux les doublait sur toute la surface. Il frappa plusieurs fois de suite au carreau, puis il essaya d'ouvrir d'une pression de la main : le cadre de la fenêtre semblait fragile et par endroits le bois en était effrité jusqu'au trou, le jour passait au travers.

Dans la rue, une dizaine de personnes suivaient les gestes de Bonnel. Marcel, en connaisseur, lui donnait des conseils :

« Ça n'a pas l'air mais c'est encore solide, vous savez ! Vous allez être obligé de casser ! »

Bonnel suivit finalement ce conseil. Il pénétra à l'intérieur. Pirioux s'engouffra de même derrière lui.

Ils disparurent longtemps.

Dix bonnes minutes au dire de Fernande, qui consultait sans cesse sa montre :

« Mais qu'est-ce qu'ils font ? répétait-elle. Ils pourraient au moins nous dire ce qui se passe là-haut !

— Ils l'ont sûrement trouvé mort, disait l'un.

— Ça, c'est sûr », entonnaient les autres dans un mélange d'effroi et de curiosité.

La plupart gardait les yeux fixés sur la fenêtre. Notamment Germaine, Roger et Paulette, les compagnons de beuverie de monsieur Charles, les piliers des « Canons ». Ils étaient d'ordinaire bavards, ces trois-là, intarissables lorsque monsieur Charles discutait avec eux. Pour l'instant ils ne parlaient plus que par bribes, dans l'attente glacée et sûre du verdict qui devait tomber raide d'en haut.

Fernande par contre trépignait sur place : cette femme à l'embonpoint accueillant et à la volonté active brûlait de monter à l'échelle afin de donner un coup de main dans une tâche qu'elle savait pénible. Elle était certaine que le corps de monsieur Charles se disloquait déjà sous l'effet de la décomposition et, pour calmer la contrariété évidente qui lui démangeait les membres, elle parlait aux uns et aux autres, aux passants intrigués par exemple. À grand renfort de détails quotidiens elle racontait ainsi la solitude de monsieur Charles, le plaisir qu'il prenait à boire ses Ricard chez elle, juste là, dans le café d'en face :

« Il n'avait qu'une sœur, et en plus elle est devenue folle, répétait-elle comme pour excuser monsieur Charles de son penchant pour l'alcool. La dernière fois qu'il l'a vue, elle ne l'a pas reconnu. C'est triste de voir ça… D'ailleurs il ne voulait plus y aller, on voyait bien que ça lui faisait de la peine. C'était un brave homme, vous savez. »

Ses interlocuteurs hochaient la tête en signe de commisération, puis ils levaient les yeux à leur tour et du coup Fernande consultait sa montre, s'exaspérait de ce silence forcé. Pour finir elle continuait de parler toute seule, passait du coq à l'âne. Emportée par une agitation de plus en plus flagrante, elle regardait autour d'elle en quête de nouvelles oreilles à combler :

« Et ses deux chats ? Qu'est-ce qu'ils sont devenus ses pauvres chats ? » disait-elle pour elle-même.

Puis, s'adressant sans transition à Roger qui ne bronchait pas :

« Je me demande bien dans quel état est Charles ? Ça doit pas être beau à voir… Et l'odeur ? C'est que ça sent vite un mort. En attendant, je trouve que dans l'escalier ça sent comme une décharge qui brûle. »

 

Une ambulance s'arrêta une heure plus tard devant « Les Canons ». On était début mars, il faisait nuit. La petite équipe de Marcel et de Fernande stationnait toujours au complet sur le pas de la porte : Fernande avait préparé des sandwichs pour tout le monde. Les gestes se figèrent et les yeux convergèrent vers la voiture : deux hommes en blouse blanche en descendirent, l'un d'eux sortit une civière par l'arrière, puis, sans prononcer une parole, ils disparurent dans l'entrée de l'immeuble, sur la gauche.

« Avec un peu de chance on l'apercevra peut-être au passage, dit Fernande. On a bien le droit de dire au revoir à Charles tout de même ! »

Mais Charles fit bientôt son apparition sur la civière : il était soigneusement emmitouflé dans un sac fermé de haut en bas par une fermeture Éclair. L'ambulance démarra aussitôt. Les deux pompiers firent brièvement leurs adieux à la petite équipe des « Canons » et le camion partit à son tour. Pauvart n'apparut qu'une minute après, tenant l'un des chats dans ses bras. Derrière lui, Hibert tenait l'autre : ils prièrent Fernande et Marcel de bien vouloir s'en occuper provisoirement.

« Nous contacterons la SPA si personne du quartier ne veut les prendre », lança Pauvart à la hâte.

Puis ce dernier leur donna rendez-vous au lendemain matin et, cinq minutes plus tard, la rue avait retrouvé son rythme normal : à cette heure, il n'y avait plus grand monde sur les trottoirs.

Pour se remettre de leur déconfiture, Fernande et Marcel invitèrent Germaine, Roger et Paulette à prendre un dernier verre à la mémoire de Charles. C'était largement l'heure de fermer le café au public. Marcel baissa donc le rideau, ferma la porte à double tour et les paroles fusèrent à nouveau en tous sens.

Ce fut une explosion cacophonique, aidée par une absorption de calvas à la file, comme un soulagement indispensable avant de disparaître pour la nuit. Et le nom de Charles revenait sans cesse. Chacun y allait de son hypothèse, les plus saugrenues furent passées en revue, noyées de détails et parsemées d'éclats de rire.

« C'est louche, répétait Marcel. S'il était mort d'une crise cardiaque, ils nous l'auraient dit.

— Il a raison, répondait Germaine. C'est sûr que Charles est mort d'une manière bizarre. Vous avez vu la tête qu'ils faisaient tous ? On avait l'impression que le ciel leur était tombé dessus !

— Oui, mais de quoi il est mort, si c'est pas d'une crise cardiaque ? hurlaient les trois autres. C'est quand même pas l'un de nous qui l'a tué ! »

Roger était toutefois le seul à retenir jusqu'au bout l'hypothèse de la crise cardiaque. Il était affalé sur une table et semblait effondré :

« Il buvait trop, je vous dis. Et puis il fumait comme un pompier avec ça ! Vous verrez, un jour prochain ça va être notre tour. C'est décidé, à partir de demain je ne bois plus que de l'eau… »

Les autres éclatèrent joyeusement de rire, puis ils décidèrent d'un commun accord d'aller se coucher.

« Demain il fera jour et peut-être qu'on en saura plus. », dit Marcel pour conclure et calmer ses compagnons qui avaient beaucoup de mal à se taire et surtout à se séparer pour la nuit.

 

Le jeudi matin vers 10 heures, Pauvart fit son entrée aux « Canons ». Fernande se précipita vers lui :

« Enlevez vite votre imperméable, commissaire. Je vais le faire sécher sur le radiateur. »

Cinq minutes plus tard, le commissaire avait pris place autour de la table. Marcel lui préparait un chocolat chaud.

« On ne l'avait pas vu depuis la fermeture du café samedi soir, samedi 21, disait Roger à l'intention du commissaire. Il avait l'air bien. C'est vrai aussi qu'à cette heure-là on a tous un peu bu. Peut-être qu'on n'y voyait plus très clair et donc on n'a rien remarqué…

— Donc vous buvez beaucoup ? demanda Pauvart en riant. Et Charles passait son temps au café, si je vous comprends bien ? »

Fernande se lança finalement dans une longue description de la vie du brave homme.

« C'est vrai que Charles buvait beaucoup, dit-elle, mais il était tellement gentil ».

Depuis quinze ans, elle-même, comme les autres ici, connaissaient tout de sa vie : les gens des « Canons » étaient la seule et vraie famille que Charles eût sur terre, avec ses chats, Friquette et Roussette. Et d'ailleurs, il était réglé comme du papier à musique, Charles, il n'y avait pas de mystère chez lui, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais la moindre embrouille : à 8 heures du matin, c'était le premier Ricard aux « Canons » en compagnie de Germaine, Paulette et Roger. Tous restaient là jusqu'à 11 heures à parler de choses et d'autres, de politique, des gens du quartier, de la télé… Peut-être qu'ils buvaient trop, mais l'ambiance était tellement joyeuse.

« Ça ne fait pas de mal un peu de joie, vous savez. Je suis même sûre que ça rend meilleur et l'alcool, ça aide, vous ne pensez pas, commissaire ? »

Fernande marqua un temps d'arrêt, dans l'attente évidente d'une réponse affirmative de Pauvart, mais celui-ci hocha seulement la tête et l'esquisse de la déception se profila sur le visage de Fernande. Toutefois, elle poursuivit comme si de rien n'était…

Donc, vers 11 heures, il allait seul faire ses courses, il disait que c'était son petit quart d'heure social : il connaissait bien les commerçants du quartier, ceux de la petite place d'à côté notamment. Là-bas, tout le monde l'aimait beaucoup. Ensuite, il remontait chez lui jusqu'à 14 heures, heure à laquelle il revenait aux « Canons » jusqu'à 16 heures. Puis jusqu'à 17 h 30 il restait chez lui, pour ses chats disait-il : ils étaient si affectueux, ses chats. Charles répétait chaque jour que ses deux petites bêtes lui donnaient de l'amour.

Et la description de la vie quotidienne de Charles s'étirait ainsi, parfaitement claire et monotone, jusqu'au soir 21 heures, heure de fermeture des « Canons ».

Pauvart avait laissé la patronne s'exprimer en toute liberté, il n'avait pas ouvert la bouche. Il se leva subitement, en remerciant chaleureusement Fernande :

« Je vais monter faire un tour là-haut, ajouta-t-il. Je reviendrai vous voir ensuite… »

Fernande, conquise, l'interrompit dans l'intention de s'étendre davantage :

« Je peux encore vous donner beaucoup de détails… »

— D'accord, mais tout à l'heure… Il faut que je monte. Pendant ce temps, réfléchissez bien, ça m'aidera peut-être dans mon enquête, il a eu une drôle de mort, votre ami ! »

Pauvart lui sourit aimablement. Il y eut une lueur de bonheur exquis dans les yeux de Fernande : il semblait clair qu'à cette seconde les conditions de la mort de Charles ne la concernaient plus.

Les autres, Marcel y compris, attendaient sans un mot, bouche bée, les bras ballants. Depuis les dernières paroles de Pauvart, la curiosité écarquillait leurs regards.

Le studio de monsieur Charles était dans un désordre crasseux, épouvantable. Pauvart y pénétra en se serrant les narines : l'odeur infestait maintenant le couloir, une odeur de décharge publique en état de combustion latente, âcre, nauséabonde, tenace.

Il se dirigea immédiatement vers les deux petites fenêtres afin d'en pousser les volets et d'aérer un grand coup.

Par terre, dans un coin sur la gauche, à côté du lit-divan sur lequel les couvertures et les draps gisaient noirâtres et pêle-mêle, il y avait un énorme tas de linge, visiblement promis à un lavage futur. À légère distance et toujours par terre se dressait, massif et prenant beaucoup de place, un énorme poste de télévision. Puis on trouvait, successivement, casés tant bien que mal les uns contre les autres, une petite table rectangulaire en Formica, deux chaises bancales en bois, un évier à l'ancienne encombré de vaisselle moisie, une étagère en hauteur sur laquelle reposaient un réchaud à deux feux, un paquet de nouilles, des boîtes de conserve diverses…

Contre le mur du couloir, à proximité de la porte, il y avait aussi une armoire en bois de taille moyenne. Les deux battants, ouverts au maximum, laissaient voir un amoncellement des plus hétéroclites : des vêtements d'homme bien sûr, soigneusement rangés et pendus, mais aussi des robes, des jupes, un vieux manteau féminin. Sur l'étagère du haut se mêlaient caleçons, chemises, tricots de corps, soutien-gorges, culottes-, bas, porte-jarretelles et une série de combinaisons de toutes les couleurs, une bleue, une blanche, une rose, une noire… Pauvart les sortait l'une après l'autre, n'en croyant toujours pas ses yeux.

Puis il ouvrit un tiroir situé tout en bas, en sortit un album de photos dans lequel apparaissait une femme, toujours la même, plutôt jeune, plantureuse et fort belle. De plus, sur chacun des clichés, la femme posait nue ou vêtue de lingerie extrêmement aguicheuse. Parfois elle se dressait, majestueuse et conquérante. Parfois elle gisait allongée sur un lit, offerte et dans des positions extrêmement suggestives.

Pauvart tournait les pages pour la énième fois. Le trouble ralentissait ses gestes. Il regardait autour de lui, se replongeait dans l'album : il y avait là quelque chose qu'il ne comprenait pas.

Il se tourna finalement vers la table et les chaises. Sur le sol, s'étalait un mélange bizarre d'os et de cendre. Ses yeux s'attardèrent un moment dessus, mais il n'y toucha pas. Puis il s'empara de la bombe insecticide placée sur le bord de la table, la reposa immédiatement : celle-ci ne montrait aucune faille, pas la moindre anomalie. Il prit aussi la boîte d'allumettes posée à quelques centimètres de la bombe et la reposa de même : elle était à demi pleine, intacte, et ne révélait rien d'anormal.

Il s'avança en dernier lieu vers le coin cuisine, leva le couvercle de la poubelle poisseuse : dans le fond s'entremêlaient quelques déchets de nourriture en décomposition, une certaine quantité de mégots, un vieux journal froissé. Sous l'évier, l'entassement de casseroles cabossées, de poêles à frire noires de graisse ne trahissait pas non plus la moindre anomalie. Restait la grande boîte en carton, pleine à craquer de paperasse diverse. Celle-ci se trouvait sous le lit. Pauvart s'y était déjà attardé la veille. Il décida de l'emporter avec lui. Pour l'instant, rien, aucun indice particulier ne permettait de déduire quoi que ce soit, l'enquête n'avançait pas.

« On en saura peut-être un peu plus dans trois ou quatre jours, après l'autopsie », se dit-il en reposant une pile de journaux et d'hebdomadaires sur la tablette du lit.

« Il n'y a vraiment rien d'anormal dans tout ça. À peine un peu de plancher vaguement brûlé tout autour du tas de cendres… Et encore je ne suis pas si sûr que ce soit du brûlé, il vivait dans la crasse ce brave homme. Avec un peu de chance, les gens du café m'éclaireront un peu, elle semble avoir l'œil, la Fernande ! »

Pauvart se parlait à lui-même en faisant une nouvelle inspection rapide des lieux.

Pour finir, il tira soigneusement les volets, ferma la porte à double tour et se dirigea vers le bas.

Aux « Canons », la bande mangeait en chœur. Il était 12 h 15 et Fernande avait exceptionnellement prévu un repas collectif : une bonne blanquette, fumante à souhait, avec du riz.

Elle se leva d'un bond à l'arrivée de Pauvart :

« Vous allez manger un petit quelque chose avec nous, commissaire ! »

Pauvart n'eut pas le temps de répondre. Elle disparut dans la cuisine. Marcel, la bouche pleine, indiqua de la main une chaise au commissaire, entre Fernande et lui.

« Ce n'est pas de refus, répondit Pauvart, qui prenait place en toute simplicité. J'ai très faim et en plus ça a l'air mijoté à la française, ce que vous mangez là…

— Oui, oui, commissaire, ma femme est un vrai cordon-bleu, vous allez juger par vous-même ! » Marcel n'avait plus rien dans la bouche. Il regardait maintenant Pauvart prendre ses aises, puis il lui servit d'emblée un grand verre de vin.

« Ça avance, votre enquête ? Vous avez trouvé des indices là-haut ? » Marcel posait ses questions mine de rien, il avait les deux coudes franchement sur la table et fixait les autres qui ne quittaient pas le commissaire des yeux : la sauce fumait dans leurs assiettes. Ils avaient l'air hébété.

« Ça n'avance pas vraiment, répondit Pauvart avec le plus grand naturel. Pour l'instant, je ne peux rien vous dire, secret professionnel oblige, mais j'espère que vous tous par contre vous allez pouvoir m'aider. J'ai l'impression que ce ne sera pas facile… »

Fernande déposait une assiette pleine de blanquette devant lui. Ils se mirent à manger. Pauvart félicita largement la cuisinière, qui le remercia à son tour largement. Puis il posa quelques questions anodines à Marcel, sur le café, sur la clientèle, sur l'ensemble du quartier. Marcel avait l'attitude et le ton assurés de ces patrons de bistrot habitués au commerce de toutes sortes de gens.

« On voit vraiment un peu de tout, disait-il en avalant sa blanquette qu'il arrosait copieusement de verres de vin. Il y a les piliers, comme ces trois compères que vous voyez là par exemple, et les gens qui travaillent dans le coin. Il y a un peu de passage aussi, mais dans l'ensemble c'est plutôt sympathique, j'ai rarement des problèmes. »

Là-dessus Pauvart se tourna vers Fernande, qui n'avait pas ouvert la bouche pendant que son mari parlait. Les autres mangeaient, écoutaient : visiblement, le commissaire les intimidait beaucoup.

« Dites-moi, madame Fernande. Je peux vous appeler comme ça, n'est-ce pas ?

— Bien sûr ! Je préfère ça à madame tout court, c'est plus simple… Fernande adoptait désormais avec lui le naturel qu'elle avait d'ordinaire.

— Parfait, car moi aussi ça me met plus à l'aise. Je voulais vous demander si monsieur Charles avait une femme dans sa vie ? »

Elle éclata de rire, d'un rire tonitruant et franc. Marcel fit de même. Les trois autres les imitèrent timidement.

« Si Charles vous entend, son âme doit faire des bonds dans le ciel, finit-elle par dire. Il ne fallait surtout pas lui parler de femme. Depuis trente ans il n'en avait qu'une dans la tête, une seule et toujours la même… Elle est morte à 26 ans dans un accident de voiture, c'était lui qui conduisait, il avait 30 ans je crois… Le pauvre, il ne s'en est jamais remis.

— Il vous en parlait souvent ?

— Non, très rarement. Un jour, il nous a montré des photos, il en avait les larmes aux yeux, le pauvre homme !

— Et vous montiez chez lui quelquefois ?

— Ah, ça non ! s'exclama Marcel. Il payait à boire à tout le monde, mais ici, dans le café. Parfois il était même trop généreux. Par contre, il n'était pas question de monter chez lui. Il disait que c'était sacré, n'est-ce pas, vous autres ? »

Les autres confirmèrent qu'ils n'avaient jamais mis les pieds dans le studio de Charles. Roger ajouta qu'il ne savait pas à quoi l'escalier de l'immeuble ressemblait.

« C'est bizarre, ce brave homme qui refuse que ses amis montent chez lui. Et de quoi vivait-il, vous avez l'air de dire qu'il avait de l'argent ? »

Pauvart semblait de plus en plus intéressé, intrigué par le personnage. Il attendait que quelqu'un prît la parole. Ce fut Germaine qui, sous l'effet du vin, retrouvait toute son énergie :

« Là-dessus aussi il était discret… comme tout le monde après tout ! Vous en connaissez beaucoup qui racontent ce qu'ils ont dans les poches ? »

La tablée éclata de rire. Le café regorgeait de son ambiance habituelle. Pauvart riait, mangeait et buvait à son aise : de l'extérieur, on eût dit qu'il appartenait aux lieux depuis toujours. Il en profita pour revenir à la charge, décidé à ne pas s'en aller avant d'avoir obtenu le maximum de détails sur la vie de Charles.

« C'est vrai, tout le monde ou presque reste discret sur cette question, mais il faisait quoi comme travail ?

— Il ne travaillait plus depuis quinze ans, continua Germaine. Il touchait une pension, je crois.

— En fait, il avait un bon poste dans le bâtiment… Chef de chantier ou quelque chose du genre. Fernande reprit la parole, elle ne pouvait pas se taire longtemps.

— Un jour, sur un chantier, il a eu un accident grave, dit-elle encore. Il fut marqué à vie, puisqu'il avait une jambe plus courte que l'autre… Et ça, ajouté à l'histoire de sa femme, ça l'avait démoli, c'est sûr. Je le trouvais triste, Charles, même quand il riait de bon cœur il était triste.

— En dehors de vous, il n'avait pas de famille ?

— Si, une sœur, mais elle est devenue folle. Il ne voulait plus aller la voir.

— Est-ce qu'il était si bon que vous le dites ? Il avait certainement des ennemis, comme tout le monde ?

— Non, non, c'est impossible !

Le groupe, scandalisé, s'était exclamé en chœur. Puis Fernande poursuivit seule :

— Vous voulez dire que quelqu'un l'aurait tué, commissaire ? Si c'est ça, c'est quelqu'un qui observait ses habitudes de loin, qui en voulait à son argent peut-être… Moi, je ne vois pas.

— À dire vrai, non ! répondit Pauvart. Je vous ai déjà dit que je ne pouvais rien révéler de précis, mais tout de même je ne pense pas qu'il s'agisse d'un meurtre… On aurait trouvé des empreintes ou des traces. Si quelqu'un avait fait ça, on aurait découvert quelque chose.

— Vous faites des cachotteries, commissaire. Moi, je commence à avoir peur, vous savez ! Je ne vais plus rien vous raconter si ça continue ! »

Fernande riait, toutefois on décelait de l'inquiétude dans son rire. Elle se posait de réelles questions sur les conditions de la mort de Charles. Pauvart la prit paternellement par les épaules :

« Rassurez-vous ! Je suis quasiment certain qu'il ne s'agit pas d'un meurtre… Déjà hier, on était tous d'accord là-dessus.

Fernande ne riait plus. Le visage des autres s'était assombri d'un seul coup. Marcel lui-même avait l'air de réfléchir, il se tenait le menton. Pauvart éclata de rire pour détendre l'atmosphère.

« Vous ne risquez rien, je vous dis. Personne n'est entré chez lui, c'est évident. Simplement, on n'a encore jamais trouvé un mort dans un état pareil. »

Là-dessus, Marcel prit la parole de but en blanc :

« Il y a un truc que j'ai toujours trouvé bizarre chez Charles. Je n'en ai jamais parlé à Fernande ni aux autres, et peut-être que ça ne vous avancera pas, commissaire, mais son histoire de femme morte depuis trente ans m'a toujours intrigué. Il en parlait rarement, mais chaque fois je trouvais qu'il devenait bizarre, il avait comme de légers tremblements dans tout le corps…

— Il est fou, celui-là, s'écria Fernande. Il ne sait même plus ce que c'est d'être amoureux !

— Non, non, continua Marcel sans se laisser perturber. Quand il parlait d'elle, il devenait bizarre. Moi, en tout cas, ça me gênait… Et puis il allait régulièrement au cimetière, le jour bien sûr, mais une fois il m'a dit en rigolant qu'il aimait bien s'y rendre aussi la nuit, juste après la fermeture des “Canons”. Il avait la clef d'une porte latérale, paraît-il. Sur le moment je n'y ai pas fait attention. Pourtant, un soir, je l'ai vu effectivement partir en direction du cimetière Montmartre. Il devait être 10 heures, je n'ai rien dit à Fernande mais je n'en ai pas dormi de la nuit tellement ça m'a troublé… »

Tout le monde l'avait écouté bouche bée. Un grand malaise traversa la salle. Même Fernande ne trouvait rien à ajouter. Pauvart semblait perplexe, il faisait les cent pas. Après quelques secondes, il s'adressa de nouveau à Marcel :

« Il est possible que vous me donniez une piste. Moi aussi, j'ai trouvé des trucs très bizarres là-haut. Je vais essayer d'éclaircir cette histoire de cimetière au plus vite. Il s'appelait bien Charles Thimbaut, n'est-ce pas ? Et sa femme, aussi je suppose ?

— En principe oui, rétorqua Marcel. J'en suis même sûr, car une fois il m'a dit en me montrant une photo : t'as vu, Marcel, elle était belle, madame Thimbaut ! »

 

Pauvart remercia Marcel. Il le félicita aussi de sa perspicacité. Puis il salua tout le monde en précisant qu'il reviendrait bientôt.

Le commissaire prit la direction du cimetière Montmartre, qui se trouvait à deux ou trois rues de chez Charles. Il se gara facilement dans la rue de Maistre.

Avant de quitter sa voiture, il prit soin de ranger dans le coffre la grande boîte pleine des papiers administratifs de Charles. Puis, dans un café, il s'informa de l'entrée principale du cimetière.

Il trouva le gardien dans sa guérite, lui montra sa carte de police en lui disant qu'il avait des questions délicates à lui poser. L'homme, d'une quarantaine d'années environ, se montra immédiatement empressé envers Pauvart, il l'invita à s'asseoir sur la seule chaise libre qui se trouvait à côté de la sienne. Le lieu manquait de largeur, mais dans le fond il y avait assez de place pour une table minuscule sur laquelle reposait un réchaud. Une casserole attendait dessus, à demi pleine de café noir. Le gardien en proposa un verre à Pauvart :

« Je n'ai que deux verres comme vaisselle, bredouilla-t-il, mais le café est quand même bon. »

Pauvart accepta, il ne faisait pas très chaud dans cet endroit. Face à eux, à l'extérieur, quelques personnes passaient le portail dans les deux sens.

« Vous connaissiez Charles Thimbaut ? demanda Pauvart sans détour.

— Bien sûr que je le connais. Il lui est arrivé quelque chose ? Ça fait cinq jours que je l'ai pas vu et c'est pas normal… Le gardien fixait Pauvart dans l'attente évidente d'une mauvaise nouvelle.

— Il est mort, et d'une manière très spéciale. Il faut faire une enquête. On m'a dit qu'il venait ici tous les jours ou presque, voire même deux fois par jour certaines fois ? »

Le gardien eut un mouvement de recul, comme s'il se méfiait de quelque chose :

« On l'a tué ? bredouilla-t-il encore, et sa voix trahissait un léger tremblement.

— Non ! Du moins on ne pense pas. C'est beaucoup plus bizarre que ça, mais dites-moi donc ce que vous savez de lui.

— En fait on était devenus de bons copains, lui et moi, il était bizarre, mais on s'entendait bien, il me tenait souvent compagnie. En gros, depuis vingt ans, je le voyais pratiquement tous les jours, sa femme est enterrée au fond, sur la gauche. Mais je commençais à m'inquiéter à son sujet, c'était pas normal. La dernière fois que je l'ai vu, c'était samedi aux alentours de 17 heures…

— Il avait l'air comme d'habitude ?

— Non, ça n'allait pas du tout. Il avait mal dans le dos, et puis au ventre surtout. Il répétait qu'il allait retrouver sa femme là-haut. On a bu le café ensemble, j'essayais bien de lui remonter le moral, mais il n'y avait rien à faire. Au contraire, à la fin il pleurait. Jamais je ne l'avais vu aussi triste. Je crois aussi qu'il avait bu plus de Ricard que d'habitude, ça se voyait dans ses yeux.

— Il est resté combien de temps avec vous ?

— Pas longtemps, une demi-heure à peu près… Il n'est même pas allé sur la tombe de sa femme, il disait que ce n'était pas la peine puisqu'il allait la rejoindre très vite…

— On m'a dit aussi qu'il avait une clef du cimetière et qu'il y venait souvent la nuit ? »

Le gardien baissa la tête. Il semblait avoir peur tout à coup. Il y eut un long silence, puis il fixa à nouveau Pauvart dans les yeux :

« C'est moi qui lui avais donné une clef. C'est interdit, je sais, mais avec lui c'était spécial. Il me disait qu'il lui fallait la nuit pour communiquer avec sa femme… Au début je n'étais pas d'accord, je ne pouvais pas croire ce qu'il me racontait, et puis un soir, vers 10 heures, j'ai accepté de venir avec lui. Ça doit bien faire quinze ans de cela. À cette époque il se laissait parfois enfermer dans le cimetière avec un paquet de bougies, des allumettes et une couverture. »

Le gardien fit une pause, ses mains tremblaient, il les tordait afin de calmer l'angoisse qui montait en lui. Pauvart ne bougeait pas. Les aveux se poursuivirent, inquiétants :

« Cette fois-là, je ne suis pas resté longtemps avec lui, j'ai eu trop peur. C'est là que je lui ai donné une clef pour qu'il puisse partir quand il voulait… Sur la tombe, au pied de la croix, il avait installé un petit autel dans une niche. Dessus, il y avait plein de photos de sa femme et deux bougies qu'il allumait tout de suite. Il disait que ça ne marchait que dans le noir… Les flammes faisaient apparaître des lueurs phosphorescentes qui sortaient de la terre, je les ai bien vues, elles apparaissaient, changeaient de place, disparaissaient, des feux follets, quoi ! C'était l'âme de sa femme qui le cherchait, paraît-il… Alors, il a commencé à lui parler, il est devenu comme fou.

J'ai eu peur, je lui ai montré la clef que je mettais dans la poche de sa veste, il n'a pas réagi et je suis parti sans rien dire. »

Le gardien cessa de parler, il semblait réellement terrifié par la scène qu'il revivait en mémoire. Il regardait à nouveau ses mains qui se tordaient dans tous les sens. Pauvart reprit la parole :

« On va parler d'autre chose si vous voulez, ça vous calmera. Vous êtes marié, vous-même ? »

Le gardien répondit par l'affirmative. Il parla de toute sa famille, de ses deux enfants essentiellement. Quand il sembla parfaitement détendu, Pauvart le pria de le conduire jusqu'à la tombe de madame Thimbaut. Sur celle-ci, la niche était solidement fixée à sa place. Un autel miniature se dressait à l'intérieur. Les deux bougies et les photos de madame Thimbaut étaient également là : il s'agissait bien de cette femme que Pauvart avait admirée sous tous les angles dans l'un des albums de Charles.

Il devait être 18 heures, heure de fermeture du cimetière, lorsque Pauvart remonta dans sa voiture. Plus que jamais il semblait perplexe.

Le commissaire Pauvart ne revint aux « Canons » que le lundi 30 mars en fin d'après-midi, soit quatre jours après sa première longue visite.

Il s'installa avec les habitués autour d'une table. Chacun avait son verre devant lui, et la bouteille de Ricard trônait au milieu. Après les petits échanges d'usage, il y eut un long silence avant que Pauvart ne se décide à prendre la parole : visiblement, tout le monde attendait une révélation de sa part et personne n'avait envie de meubler la conversation. Le ton qu'il adopta d'emblée fut banal, professionnel, comme s'il n'avait rien d'extraordinaire à leur annoncer :

« Votre ami est mort, entre autres choses, d'un infarctus, dit-il. L'autopsie l'a clairement révélé. Je tenais à vous le dire pour que vous ne pensiez plus à la possibilité d'un meurtre ! »

« C'est vrai qu'on commençait à voir des assassins partout ! » s'exclama Roger en riant de bon cœur.

Pauvart ne les laissa pas davantage s'exprimer. Il avait peu de temps devant lui et il avait pis à leur dire.

« Donc, on est tous certains qu'il ne s'agit pas d'un meurtre, commença-t-il en les regardant l'un après l'autre, mais il s'est passé quelque chose de très bizarre juste après, pendant ou avant l'infarctus, on ne sait pas, quelque chose qu'on n'explique toujours pas. Je doute même qu'on parvienne à l'expliquer un jour ; plusieurs hypothèses sont possibles, mais pour l'instant la science est incapable de se prononcer avec certitude sur ce sujet… Mercredi soir, le 25, on a retrouvé votre ami couché sur le plancher de son studio, entre l'armoire et la table. Il avait l'abdomen en cendres, calciné… »

Il y eut une exclamation d'effroi dans le groupe. Mais Pauvart continua sans en tenir compte.

« La tête et le corps jusqu'à la taille étaient intacts, ce dernier se terminait d'ailleurs en une sorte de moignon rétréci, rongé par la combustion. À côté, il y avait un tas d'os calcinés, mêlés à des cendres. Les jambes étaient elles aussi intactes. »

À ce moment, Pauvart mit la main dans sa poche, il en retira une sorte de porte-cartes. La bande suivait tous ses gestes : heureusement qu'ils étaient assis, ils en demeuraient médusés.

« Tenez ! Je vous ai apporté une photo, on ne sait jamais, ça vous rappellera peut-être quelque chose qui pourrait nous éclairer un peu. Monsieur Marcel avait raison l'autre jour, ce Charles était un personnage vraiment bizarre, il passait une grande partie de ses nuits au cimetière auprès de sa femme. »

Il tendit la photo à Marcel, qui la fixa longtemps et se momifia davantage. Les autres ne manifestèrent aucune curiosité, l'effroi se lisait sur leurs visages. Fernande elle-même, l'intempestive, ne réagissait pas : ils avaient tout imaginé à propos de cette mort, mais pas une chose pareille, inexplicable, monstrueuse. Cela ressemblait fort à l'œuvre du diable en quelque sorte. Surtout si Charles passait ses nuits au cimetière…

Marcel finit par tendre la photo à sa femme, sans un mot. Il regardait le verre qui était devant lui et hochait constamment la tête. Fernande y jeta un œil, puis repoussa très vite la main tendue de son mari. Les autres eurent un mouvement de recul. Pauvart libéra donc Marcel de cette vision invraisemblable. Il essaya de détendre l'atmosphère :

« Allez, on boit un coup ! Ça nous fera du bien à tous… J'avoue que la première nuit, juste après la découverte de ce drame, je n'ai pas très bien dormi moi-même. »

À ces mots de bon vivant, ils retrouvèrent la force de boire, les expressions se libérèrent quelque peu.

« Les médecins ne savent pas très bien comment expliquer la chose, ils parlent de combustion spontanée, due peut-être à des effets pervers de l'électricité statique sur les gaz de l'abdomen avant la mort ou juste après la mort, ou encore d'un bouleversement explosif du métabolisme… Enfin, pour moi c'est très vague et très obscur, tout ça ! Étant donné les pratiques de Charles au cimetière, j'ai tendance à penser que c'est le Bon Dieu qui l'a puni, et j'espère bien que la science va nous démontrer le contraire ! »

Le ton de Pauvart était mi-sérieux, mi-amusé, et cela fit sortir Fernande de son mutisme. Elle se mit d'un seul coup à parler de bon cœur :

« Je propose qu'on se dise qu'il était en relation avec le diable, comme ça on aura plein d'histoires à se raconter… À le voir, je n'aurais jamais pu imaginer une chose pareille ! »

Elle éclata d'un bon rire, franc et communicatif, puis elle attrapa son verre à pleine main et les autres firent de même.

« Mais dites donc ! s'exclama Marcel après avoir absorbé une bonne rasade de Ricard. Si Charles avait le diable en lui, ses chats aussi l'ont peut-être. J'ai toujours entendu dire que c'étaient les copains des sorcières, les chats. Alors, qu'est-ce qu'on va faire de ces deux qu'on a maintenant sur les bras ? »

Pauvart en rit, mais les autres demeurèrent cois.

Diagnostic

Monsieur Charles a été victime d’une combustion spontanée, encore appelée auto-combustion. L'incroyable histoire qui lui est arrivée n'est pas un cas isolé. Depuis des siècles, on a recensé dans le monde plusieurs centaines de cas pour lesquels les scientifiques ont du mal à fournir des explications satisfaisantes. La littérature classique est friande de ce type d'histoires : Zola, Dickens, Nikolaï Gogol ont exploité ces mystérieuses combustions spontanées.

Alors comment pouvons-nous aujourd'hui expliquer ce phénomène ? Le corps médical et scientifique est divisé. Le feu peut-il naître spontanément dans un corps sans que l'on puisse trouver une cause ? Et comment expliquer que rien ne brûle autour du corps ? Dans la majorité des cas rapportés, le schéma est le même : une personne seule, âgée, séjournant dans un lieu clos, souvent alcoolique, que l'on retrouve calcinée à l'exception d'un membre ou deux, sans en découvrir la cause apparente. Personne n'est témoin des scènes, c'est ce qui rend d'ailleurs l'interprétation difficile. On décrit quelques cas rares de combustion spontanée ayant eu lieu devant des témoins sur des personnes vivantes, et on affirme que le feu est venu de l'intérieur du corps et qu'on a fini par l'éteindre.

 

Avant toute chose, il faut que l'enquête élimine des causes plus « ordinaires » : l'incendie, le meurtre, le suicide, le tabac, les aérosols, la foudre, les hypothèses irrationnelles.

Une fois éliminées les autres causes, les médecins légistes avancent des explications plus rigoureuses : le corps humain est composé de 71 % d'eau, de graisses et de gaz très inflammables. La combustion observée dans la majorité des cas semble provenir de l'inflammation des gaz intestinaux et de putréfaction, alimentée par la graisse humaine, qui dégage assez de chaleur pour entretenir sa propre combustion.

Quand une personne meurt, il se forme très rapidement une quantité importante de gaz de putréfaction. Si l'espace est trop petit, il peut se créer une tension de vapeur et l'inflammation peut se produire grâce à un phénomène extérieur : étincelle provoquée par un appareil électrique, phénomène de loupe… Ceci explique pourquoi les combustions démarrent souvent au niveau de l'abdomen, là où se trouvent le maximum de bactéries génératrices des gaz intestinaux et de putréfaction très vite inflammables.

Tous les effets du feu sur le corps humain ne sont pas encore connus.

Aucune hypothèse n'est à ce jour vraiment la bonne, mais il semblerait que les recherches scientifiques dans ce domaine aillent dans le sens des hypothèses avancées par les médecins légistes.