Dizygotes

Michèle, 29 ans, est mariée à Pierre depuis trois ans. C'est très tardivement, vers 23 ans, qu'elle a découvert la sexualité, le plaisir de faire l'amour. Sa rencontre avec Pierre, il y a maintenant cinq ans, l'a complètement épanouie. C'était une femme renfermée, au visage sombre, triste, habillée sans aucune recherche, le plus souvent d'un pantalon de Tergal moutarde et d'un pull gris ras du cou, ce qui attirait peu les regards.

Elle découvrit le plaisir avec Pierre, mais très vite elle s'aperçut qu'un seul homme ne pouvait lui suffire ; elle avait besoin de connaître d'autres expériences, d'autres hommes.

Son activité de secrétaire à mi-temps lui laissait beaucoup de loisir et, progressivement, Michèle se mit à vivre une double vie, rencontrant d'autres hommes, pour des aventures de quelques semaines, de quelques jours, voire de quelques heures. Elle rattrapait tout ce temps perdu pendant lequel elle n'avait jamais connu d'hommes.

Elle était toujours présente le soir quand Pierre rentrait, ne se doutant de rien. Elle aimait Pierre, mais elle avait besoin de cette double vie, de ces rencontres passagères qu'elle faisait grâce au Minitel et qui ne duraient jamais. Elle savait également que cette période n'était qu'une étape de sa vie, mais elle avait ce besoin, incontournable.

 

Elle tomba enceinte à l'automne 1984 ; elle ne désirait pas d'enfant, du moins pas dans l'immédiat. Ça lui semblait complètement impensable avec la vie qu'elle menait et qu'elle avait choisie. Elle ne se sentait pas prête. Pierre le savait et l'acceptait difficilement, mais Michèle lui avait promis qu'elle accepterait plus tard. Cette nouvelle plongea Michèle dans un profond désarroi. Non, elle ne voulait pas d'enfant maintenant. Elle voulait avorter. Elle ne se sentait pas capable d'élever un enfant. Pierre finit par la convaincre. Michèle allait avoir 30 ans et, plus elle attendrait, plus ce serait difficile.

Pierre savait également que, si elle ne mettait pas cet enfant au monde, ils n'en auraient jamais. Michèle l'avait aussi compris. C'est pour cela qu'elle revint sur sa décision. Pierre était fou de joie. Michèle mit quelque temps avant d'accepter la situation et surtout de modifier son comportement. Elle était très fatiguée les premières semaines, les nausées étaient fréquentes et elle devait s'allonger très souvent pour se reposer. Elle mit fin à ses relations extérieures, elle n'en éprouvait même plus l'envie. Michèle commença alors à accepter cette grossesse : son corps se transformait, elle réalisait le bonheur à côté duquel elle avait failli passer. Elle se documenta, acheta de nombreux livres, des cassettes vidéo, elle voulait mieux comprendre tout ce qui se passait dans son corps et comment cela allait évoluer.

La première échographie, à laquelle Pierre avait voulu se rendre, leur causa une grande surprise. Michèle allait mettre au monde des jumeaux. Ils sortirent de cette consultation très troublés, puis se ressaisirent, et réalisèrent que les difficultés seraient vite surmontées. Michèle dut s'arrêter au cinquième mois, et il lui fut conseillé de rester allongée au maximum chez elle car elle commençait à ressentir des contractions. Les derniers mois furent difficiles, les bébés évoluaient tout à fait normalement, mais l'inactivité de Michèle lui pesait. Et puis, elle avait pris 18 kilos, elle n'avait plus le droit de manger autant, sa tension était un peu élevée ; bref, elle devait être surveillée très régulièrement et surtout rester strictement allongée. Michèle n'en pouvait plus. Elle attendait l'accouchement chaque jour. Nous sommes au début du huitième mois, il faut qu'elle tienne encore 15 jours minimum.

Un soir, vers 22 heures, Michèle est en proie à de nombreuses contractions ; Pierre décide de l'emmener à la maternité. L'examen de Suzanne, la sage-femme de garde, précise que Michèle est sur le point d'accoucher. Michèle sourit, soulagée, mais le plus dur reste à faire. Elle est emmenée en salle de travail.

Suzanne va prendre sa retraite dans 15 jours. Ce sont ses derniers accouchements. Elle n'a jamais fait de compte très précis, mais elle a dû aider 7 000 femmes à accoucher, et elle ne sait pas encore ce qu'elle va découvrir ce soir-là.

Michèle est tendue ; Suzanne va réussir à la détendre et à la rassurer. L'obstétricien, prévenu, arrive pour l'expulsion du premier enfant : c'est une belle petite fille de 2,4 kilos aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Michèle sourit, prend son enfant dans ses bras et l'embrasse. Mais l'accouchement n'est pas fini, Michèle n'est pas au bout de ses peines ni de ses surprises. Suzanne n'arrête pas de lui essuyer le visage. Michèle n'en peut plus. Le deuxième bébé ne va pas tarder à arriver. Michèle est épuisée et suit les conseils de Suzanne. L'obstétricien dégage la tête de l'enfant. Il n'y en a plus que pour quelques minutes. Puis il dégage l'épaule droite, la gauche, et le corps tout entier. L'obstétricien marque un instant de recul, étonné. Suzanne ne peut cacher sa surprise. Michèle réalise qu'il se passe quelque chose d'étrange. Suzanne présente alors le petit garçon à Michèle, qui découvre alors qu'il a la peau noire.

Michèle venait de mettre au monde deux enfants, une fille blanche et un garçon noir !

Diagnostic

Comment Michèle, Picarde depuis plusieurs générations, mariée à Pierre, Breton à la peau bien blanche, a-t-elle pu mettre au monde deux jumeaux de couleur différente ?

La solution de cette incroyable histoire ne put être obtenue en un jour. Il fallut des mois d'enquête, de recherche, pour en connaître la raison.

Il faut se rappeler que Michèle avait une vie sexuelle très riche au moment de la conception des jumeaux. Deux ovules ont été fécondés, ce qui explique les jumeaux dizygotes, faux jumeaux issus de deux œufs différents. Dans le cas des grossesses gémellaires classiques, ces deux ovules sont fécondés par les deux spermatozoïdes du père. Or, dans le cas de Michèle, il se trouve que chaque ovule a été fécondé par un spermatozoïde de père différent ; Michèle ayant eu un rapport sexuel non protégé avec un homme noir peu de temps avant celui qu'elle a eu avec Pierre.

Michèle eut beaucoup de mal à avouer à Pierre la vie qu'elle menait. Elle nia longtemps et il fallut faire de nombreux examens qui laissaient les médecins perplexes. Mais la biologie, la génétique ont évolué, et la certitude a pu être apportée par une banale prise de sang avec une étude des empreintes génétiques, véritables cartes d'identité, de Pierre, de Michèle et des deux enfants, qui montra que Pierre ne pouvait en aucun cas être le père du bébé noir, celui-ci présentant des particularités chromosomiques non retrouvées chez Pierre.

Michèle finit par avouer à Pierre qu'elle avait eu un rapport avec un jeune Antillais quelques heures avant de faire l'amour avec lui. Elle lui raconta sa vie pendant ces quelques mois de folie. Pierre lui pardonna.

Sophie et Baptiste ont maintenant 10 ans. Une petite Lucie les a rejoints quelques années plus tard.