Exsangue
Anne-Marie venait de sortir de l'hôpital Saint-Antoine, où elle avait été hospitalisée pour la troisième fois après un malaise. Chaque fois, Anne-Marie présentait un épisode aigu d'anémie, son taux chutant à 6 g alors que la normale est à 12 g. Malheureusement on ne trouvait jamais la cause de son mal, car qui dit anémie dit saignement dont il faut trouver l'origine, et les résultats des examens s'avéraient régulièrement négatifs. Anne-Marie quittait alors l'hôpital après avoir été transfusée pour remonter son taux d'hémoglobine et reprenait une vie normale.
Ce soir-là, Anne-Marie prenait son poste d'infirmière de nuit dans son service de pédiatrie.
Dans le hall du rez-de-chaussée, la pendule marquait 22 h 50. L'hôpital semblait calme. Il n'y avait personne à l'entrée et, sauf ses propres pas qui emplissaient l'espace, Anne-Marie n'entendait rien autour d'elle. Ses yeux se promenaient avec une certaine anxiété.
Le deuxième étage lui sembla encore plus calme que le reste, à croire que tous les petits malades n'existaient pas.
« Ils dorment déjà, se dit-elle, les tranquillisants ça aide… Cette nuit, j'aimerais bien qu'ils ne me dérangent pas trop, je suis lasse à m'écrouler par terre. Il faut absolument que je tienne, ils ont besoin de moi en pleine forme, souriante et gaie comme toujours. »
Anne-Marie marchait maintenant au centre du couloir. Hormis sa voix qui fusait en murmure, on ne l'entendait pas : ses pieds semblaient effleurer le sol.
Puis elle s'arrêta finalement devant une porte à l'autre extrémité du couloir, tendit l'oreille vers l'intérieur : il n'y avait pas un bruit.
Elle ouvrit sans faire de bruit. Dans la salle de repos des infirmières, les formes se dessinaient à peine : au-dessus de la porte, la veilleuse diffusait sa lumière bleue au compte-gouttes. Nicole ne dormait pas. Elle s'était pelotonnée dans un fauteuil à proximité de la fenêtre. Dans la pénombre, on distinguait fort bien sa silhouette : elle semblait jeune, ronde à souhait. Anne-Marie l'aimait beaucoup, c'était la seule infirmière à laquelle elle se livrait un peu.
« C'est toi, Anne-Marie ? demanda Nicole en se redressant d'un bond. J'attendais que tu arrives justement. Ce soir, le petit Fabrice n'a pas cessé de demander si tu étais là… »
Anne-Marie s'arrêta quelques secondes à l'entrée. Elle n'avait pas allumé. Elle répondit à voix basse, il y avait de l'émotion dans sa voix :
« Que veux-tu, c'est mon préféré ce gamin !… À cause de sa maladie sans doute. Il est aussi anémié que moi.
— En tout cas, il ne voulait pas s'endormir sans toi. Il voulait que tu lui caresses les cheveux et que tu lui prennes la main… J'aimerais bien savoir comment tu t'y prends, c'est de la magie pour moi, tu as vraiment un don pour les calmer très vite ! »
Anne-Marie se dirigeait vers la penderie, à l'opposé de la pièce.
« Tu sais, ce n'est pas sorcier de leur faire un peu de bien à ces enfants : il suffit de rester gentiment auprès d'eux, de les caresser avec tendresse, de leur chanter une chanson ou de leur parler à l'oreille, ça chasse le noir qu'ils ont dans la tête. Ils sentent quand on les aime et qu'on s'intéresse à eux. »
Anne-Marie prononça ces mots dans un murmure, comme bercée elle-même par le son mélodieux de sa voix. Elle tournait toujours le dos à Nicole et achevait de boutonner sa blouse en prenant tout son temps.
« Je veux bien te croire, rétorqua Nicole, mais moi, j'essaie de faire comme toi et ça ne marche pas toujours. Certains me rappellent plusieurs fois de suite sous une multitude de prétextes et ils finissent par s'endormir parce qu'ils sont crevés, un point c'est tout ! »
Anne-Marie affichait un rien de désinvolture. Elle s'avançait maintenant vers la fenêtre, en direction de son amie Nicole. Son pas semblait très assuré, son visage était calme. Elle s'assit auprès de Nicole en continuant de lui parler doucement.
« Et puis tu sais, j'ai de plus en plus de mal moi aussi, c'est l'âge peut-être. À 38 ans on n'a pas la même énergie qu'à 25 et certaines nuits ça me demande un effort énorme, parfois je me sens exsangue…
— Tu ne vas quand même pas me dire que ce sont eux qui te rendent malade !
— Si, si, ma chère, parfois je le pense ! Ils me pompent, ces enfants ! »
Elle éclata de rire en se tournant vers Nicole. Celle-ci la regardait depuis quelques secondes avec une attention particulière :
« Dis donc, je ne sais pas si c'est la lumière, mais tu as une mine épouvantable… Je ne devrais sans doute pas te dire ça, mais je n'ai pas envie que tu tombes une fois de plus dans les pommes !
— C'est vrai que ce soir je me sens un peu faible, mais tu verras que ça se passera bien, je ne te ferai pas le coup de m'évanouir dans tes bras. Fais-moi un peu confiance à ce propos… Tiens, ça clignote sur le tableau ! C'est Fabrice qui vient au contrôle. J'y vais, à tout à l'heure ! »
Anne-Marie se dirigea vers la porte, elle semblait à nouveau très vive, ravie, comme si elle attendait depuis le début que le petit Fabrice l'appelle.
Elle marqua un temps d'arrêt dans le couloir, juste derrière la porte. Sa main droite se plaqua instinctivement sur sa poitrine, puis sur le côté droit du ventre. Elle suffoquait un peu.
Elle sortit de la chambre de Fabrice dix minutes plus tard. Une fois dans le couloir, elle s'adossa contre la porte et poussa un soupir.
« Il était grand temps qu'il s'endorme, je n'en pouvais plus », se dit-elle, puis elle prit la direction des toilettes publiques qui, à cette heure, ne recevaient aucune visite.
Elle avançait très lentement, titubait pour ainsi dire à chaque pas. La main gauche ne quittait pas la poitrine et la droite était plaquée sur son ventre, son visage semblait blême, creusé à l'extrême : elle avait l'air d'un vieux fantôme malade, cherchant une route indispensable dans la nuit.
Avant d'entrer dans les toilettes, elle posa sa main avec fermeté sur le haut de sa cuisse droite, à la hauteur de la poche du pantalon.
Elle eut l'air rassuré au point d'esquisser un sourire. Puis elle entra dans les toilettes, où elle s'enferma en évitant de faire le moindre bruit.
Le lendemain matin, l'infirmière qui devait prendre la relève d'Anne-Marie arriva à 7 heures précises. Elles avaient le même âge et Christiane, qui était une femme attentive et dynamique, se souciait beaucoup de la santé de sa fragile collègue : elle aimait lui donner des conseils.
Anne-Marie se résignait toujours à l'écouter gentiment afin d'éviter toute querelle, mais elle n'appréciait guère l'autorité de cette femme. Elle s'en méfiait plus qu'autre chose.
« Excuse-moi, dit-elle à Christiane ce matin-là. Il faut que je rentre très vite, je n'en peux plus ! »
Elle était plus blanche que sa blouse et tenait visiblement à peine sur ses jambes.
« Oui, rentre vite ! Tu as l'air crevé. À mon avis, ils t'ont laissé sortir un peu tôt de l'hôpital. Va donc dormir, ça te fera beaucoup de bien.
— Tu sais, je crois que les médecins n'y peuvent plus grand-chose, ils me remettent du sang dans les veines et tu as raison, quand j'arrive à dormir, ça va mieux. »
Avant d'entrer dans l'impasse où elle partageait depuis cinq ans l'appartement de son amie Séverine, Anne-Marie poussa la porte de sa boulangerie habituelle :
« J'ai faim, se dit-elle, et ça me fera du bien de manger un peu. Je vais aussi prendre des croissants tout chauds pour Séverine, elle aime tellement ça, ma Séverine. »
Elle arriva exténuée, à bout de souffle, devant la porte de l'appartement, au troisième étage. Elle posa le pain et les croissants sur le rebord de la fenêtre et chercha la clef dans son sac.
Vers le milieu de l'après-midi, Anne-Marie essaya de se lever, elle s'écroula par terre aux pieds de Séverine. Il était clair qu'elle n'avait plus de force, c'était l'ultime signal d'alarme et Séverine le savait : son amie risquait de mourir si les médecins n'intervenaient pas très vite. Même couchée elle ne parvenait plus à maintenir les yeux ouverts. Elle respirait de plus en plus mal, souffrait terriblement du ventre.
Il ne restait plus qu'une chose à faire : appeler une ambulance et se rendre à l'hôpital Saint-Antoine sur-le-champ.
Deux heures plus tard, Anne-Marie avait retrouvé la chambre austère, anonyme, qu'elle détestait par-dessus tout. Elle était assise, entièrement habillée, sur le rebord du lit. Le bras droit était dénudé et tendu. De son centre partait un tuyau coloré de rouge, jusqu'au bocal de sang suspendu en hauteur. Elle baissait la tête, serrait visiblement les dents et son visage avait déjà repris une forme plus humaine, comme si la colère qui la gonflait tout entière lui avait permis de retrouver d'un seul coup des formes, une énergie surtout, une détermination à ne pas rester là.
Séverine était assise auprès d'elle.
Quatre personnes, un homme et trois femmes, attendaient debout dans le couloir, l'oreille presque collée à la porte donnant accès à la chambre d'Anne-Marie. Ils parlaient entre eux à voix basse. Il s'agissait du docteur Delange, qui s'occupait d'Anne-Marie depuis longtemps.
L'une des trois femmes était le docteur Binet. Elle semblait plus âgée que Delange, plus exaspérée également.
Les deux autres femmes étaient les infirmières attitrées d'Anne-Marie : Josiane, l'aînée, avait sur le visage la même exaspération que le docteur Binet. Claire, la deuxième infirmière, était nettement plus jeune que les autres. Elle écoutait calmement. Le docteur Delange s'adressait maintenant à sa voisine et collègue. Il adoptait un ton à la fois déterminé et très décontracté :
« Pour moi, c'est clair : je refuse de la prendre en charge, je ne sais plus quoi faire. Tous les examens possibles et imaginables à ce jour n'ont donné aucun résultat : on en revient toujours au même, asthénie, dyspnée et toute la suite, et pour finir on met ça sur le compte d'un dérèglement psychique grave. Il vaudrait mieux qu'un psychiatre vienne la voir deux ou trois fois par jour finalement, c'est la seule solution ! L'anémie hypochrome, c'est franchement très léger comme diagnostic et les troubles psychiques c'est vague !… En plus, cette fois, elle a l'air de vouloir jouer la carte de l'agressivité à tout crin, vous avez vu les regards qu'elle nous lance ? Elle se fiche vraiment de notre tête et, si on ne fait pas très attention, elle va nous faire devenir fous à notre tour !
— Tu as raison, lui répondit le docteur Binet. Mais moi, j'hésite encore à la remettre aux psychiatres. Elle se méfie d'eux comme de la peste, elle les hait plus que nous tous, ça se lit dans ses yeux, et ils n'en tirent jamais rien. Je me trompe peut-être, mais je pense qu'il vaut mieux ne pas alerter les foules tout de suite.
— OK ! dit Delage. Mais qu'est-ce que ça va t'apporter d'attendre ? Elle est plus maligne que nous tous, cette folle !
— Si Josiane et Claire sont d'accord, on va essayer un truc : on va lui faire la tête l'une après l'autre tout en la surveillant sans cesse. On l'observera mine de rien. Mais surtout il faudrait faire comme si son cas ne nous intéressait plus. On est trop dociles d'habitude, on a trop pitié d'elle. Essayons donc le contraire. J'ai l'intuition subite que ça va nous donner de nouveaux indices…
— Pourquoi pas ! répondit Josiane. Par exemple il faudrait surveiller de plus près les perfusions. Quelque chose me chiffonne vraiment dans cette histoire : parfois j'ai l'impression que plus on lui met de sang dans les veines, moins elle en a… En tout cas, les contrôles réguliers ont toujours prouvé que sa formule sanguine met un temps considérable à se reconstituer, et puis il y a aussi ce temps de coagulation qui m'étonne…
— Mais qu'est-ce que ça prouve ? demanda Claire. C'est peut-être sa nature, et même en l'épiant on risque de ne pas en tirer grand-chose. Elle se méfie jusqu'à contrôler le moindre de ses gestes, y compris quand elle est seule, je l'ai déjà tellement observée que j'en suis sûre !
— Écoutez, on va tenter le coup, dit Josiane. Il faut absolument qu'on parvienne à percer ce mystère. »
Le docteur Binet la regarda en souriant :
« En ce qui concerne son travail, on a déjà pris des renseignements dans le service où elle est depuis longtemps : elle est irréprochable, et les enfants l'aiment beaucoup. »
Puis elle se tourna vers Delange :
« Toutefois, les ampoules d'anticoagulants disparaissent bizarrement quand elle est là. L'une de ses collègues a constaté que le stock diminuait après chacun de ses passages nocturnes dans le service et ça c'est une sacrée piste, il me semble ! »
Lorsque le docteur Binet entra dans la chambre, Séverine se leva d'un bond. Anne-Marie par contre ne leva pas les yeux, sa position sur le lit n'avait pas changé d'un pouce.
« Il va falloir que vous partiez, dit le médecin avec fermeté à Séverine, l'heure des visites est terminée depuis longtemps.
— Je pars avec elle ! rétorqua Anne-Marie entre ses dents.
— Si vous voulez ! Personne ne tient à vous retenir ici, vous savez. Vous êtes libre.
— Non, tu restes, je t'en supplie ! dit Séverine. Tu vois bien que tu ne tiens plus sur tes jambes.
— Comment ça, je ne tiens plus sur mes jambes ! Regarde ! »
Anne-Marie arracha l'aiguille qu'elle avait sur le bras droit, elle se leva raide comme un i et fit quelques pas dans la chambre. Son regard brûlait de rage.
« Je ne resterai pas ici toute seule. Leurs têtes me sortent par les yeux et me rendent encore plus malade. Regarde-la, celle-là, tu as vu la tronche qu'elle fait, on dirait un mur de cire ! dit-elle, mauvaise, en montrant le docteur Binet du doigt. Non, Séverine, si tu me laisses seule ici, je me jette par la fenêtre !
— Vous partez ou vous vous jetez par la fenêtre, c'est au choix, mais dans les deux cas votre amie ne restera pas là. Vous, à la rigueur, on veut bien vous garder quelques jours si vous faites un effort. On aura tous beaucoup de mal à vous supporter, mais il est de notre devoir de vous aider une fois de plus à remonter la pente. D'ailleurs, c'est à moi que vous aurez à faire désormais et vous avez intérêt à vous soumettre un peu, sinon c'est la porte, je ne transigerai pas là-dessus ! »
Anne-Marie s'était assise, médusée, sur le lit. Jamais un médecin ne lui avait parlé de la sorte. Il y eut de l'angoisse dans ses yeux. Elle s'allongea, se recroquevilla sur elle-même et ne dit plus un mot.
Séverine prit ses affaires.
« Je reviens demain à la première heure », lança-t-elle encore depuis la porte.
Le docteur Binet reposa l'aiguille à perfusion sur le bras d'Anne-Marie. Celle-ci se laissait faire sans mot dire. Elle gisait maintenant de tout son long sur le lit.
« C'est bien comme ça, disait-elle, restez tranquille et on s'occupera de vous gentiment. Claire passera tout à l'heure pour vous aider à vous déshabiller, et puis j'espère aussi que vous mangerez un peu ! »
Elle baissa les volets, revint près du lit, passa sa main sur les cheveux d'Anne-Marie et celle-ci eut un réflexe de rétraction dans tout le corps.
Une minute plus tard, il n'y avait plus un bruit dans la chambre. Des pas allaient et venaient dans le couloir. Anne-Marie ne bougeait pas.
Dans le courant de la soirée, Claire et Josiane entrèrent l'une après l'autre à l'improviste dans la chambre. Elles inventèrent des prétextes qui n'exigeaient aucune participation de la part d'Anne-Marie : elles déposaient du linge de toilette, vérifiaient le fonctionnement de la perfusion, revenaient quelques minutes plus tard avec une nouvelle aiguille, plaçaient la fiche de température dans le panneau adéquat au pied du lit… Leur attitude demeurait invariablement professionnelle, leurs gestes étaient sûrs, précis, mais elles ne parlaient pas et leur regard oubliait à l'évidence celui d'Anne-Marie, qui restait elle-même allongée et de marbre sur le lit. Ses yeux fixaient avec provocation le compte-gouttes rougeâtre qui emplissait ses veines, ils en devenaient peu à peu comme vides, absorbés tout entiers par le sang qu'ils avaient devant eux, ils ne cherchaient aucun contact alentour. Le jeu dura deux heures peut-être, deux heures au cours desquelles l'esprit d'Anne-Marie n'était visiblement plus là.
« J'en ai marre d'y aller, dit Josiane à Claire, tu as vu les yeux qu'elle a ? On a l'impression qu'ils attrapent le sang au passage !
— Moi non plus, je ne me sens pas très bien, répondit Claire. Au début je pensais qu'elle faisait exprès de fixer le compte-gouttes pour oublier ma présence, mais en fait elle est complètement hypnotisée par ça et je me dis que, si elle se réveille, elle va me sauter à la gorge…
— Tu es folle de me dire des trucs pareils ! Elle n'a rien mangé en plus. Si ça se trouve, elle ne se nourrit plus que de sang ! »
Vers 22 heures, alors que l'étage plongeait progressivement dans le silence, Josiane voulut proposer à Anne-Marie de l'aider à se mettre au lit. Avant d'entrer, elle tendit l'oreille : elle entendait tout à coup du bruit dans la chambre, quelqu'un marchait à pas lourds, sans se soucier une seconde du voisinage. Elle la trouva effectivement debout, le regard en furie. Ses pieds martelaient le sol : il n'y avait pas la moindre trace de fatigue dans ce corps qui existait à peine, à croire que toute cette histoire d'anémie n'était qu'un rêve, une pure invention des médecins. Une énergie terrible traversait la pièce de long en large, une énergie incontrôlable mue par une pierre mauvaise, toute prête à démolir les murs.
Josiane demeura quelques secondes stupéfiée, le dos collé contre la porte, de crainte qu'Anne-Marie ne la propulsât brutalement au passage. Celle-ci d'ailleurs ne semblait pas la voir, elle marchait, piétinait presque sur place en cognant fort sur le sol. Les volets de la chambre étaient levés jusqu'en haut, et la fenêtre était grande ouverte.
« Vous allez vous calmer immédiatement, mademoiselle Terraille, sinon j'appelle deux infirmiers pour qu'ils vous mettent la camisole de force ! »
Josiane venait d'exploser d'un seul coup et le ton de sa voix n'autorisait aucune contradiction, mais Anne-Marie se planta devant elle et se mit à hurler, comme si elle voulait être sûre que l'hôpital tout entier l'entende bien :
« Je me fous de vous et de votre camisole de force, allez donc la chercher tout de suite si vous voulez ! Ça prétend soigner les gens et ça les menace en permanence, c'est plus froid qu'un glaçon tout ça, pire qu'une prison où on vous traite comme un chien… »
Anne-Marie faisait de grands gestes, elle désignait Josiane et les murs de la chambre. Josiane se précipita sur elle dans l'intention de l'immobiliser et de lui coller la main sur la bouche : la différence de taille devait en principe l'avantager dans cette démarche. Mais Anne-Marie la repoussa violemment, elle avait comme une force diabolique en elle, une vigueur qu'elle tirait d'on ne sait où.
« Ne me touchez pas, sale flic ! Vous puez et vos mains vont contaminer le sang frais que j'ai dans les veines. Et même tirez-vous tout de suite de ma chambre ou je me jette par la fenêtre ! Allez donc pleurnicher auprès des médecins, ils sont tellement tarés ceux-là qu'ils vous prendront dans leurs bras ! »
Anne-Marie fit volte-face jusqu'à la fenêtre, elle grimpa sur une chaise et s'assit sur le rebord. Ses yeux fixaient Josiane avec une insolence vorace, celle-ci la regarda calmement puis elle sortit de la pièce comme si rien ne pressait. Elle demeura un instant dans le couloir, derrière la porte : elle n'entendit plus de bruit.
Une demi-heure plus tard, vers 22 h 45, Josiane s'approcha une nouvelle fois de la chambre d'Anne-Marie. Elle avait marché sur la pointe des pieds, car l'ensemble du service était maintenant d'un silence total. Le couloir était plongé dans une semi-obscurité. Un filet de lumière dessinait vaguement les contours du 125. On n'entendait rien à l'intérieur.
Josiane ouvrit doucement la porte, elle s'arrêta, figée, dans l'embrasure : Anne-Marie était assise sur le rebord de la fenêtre, dans la même position que tout à l'heure, mais elle baissait la tête. Son bras droit était tendu, un garrot en compressait la partie supérieure. La main gauche tenait une seringue et tirait celle-ci imperceptiblement vers l'arrière, le sang arrivait au compte-gouttes. L'ensemble du corps semblait détendu, serein. Savait-elle seulement que Josiane avait ouvert la porte ? Josiane regardait pétrifiée, sans y croire à vrai dire : il s'agissait sans doute d'un cauchemar en ce début de nuit.
Son regard se détacha finalement de la seringue, il se risqua alentour : sur la chaise où reposaient les deux pieds d'Anne-Marie, il y avait un verre contenant déjà un fond de liquide rougeâtre.
Anne-Marie se retourna alors vers Josiane, elle la fixa avec arrogance, puis elle se baissa vers la chaise, prit le verre de sa main gauche et commença à boire à petites gorgées. Elle regardait régulièrement Josiane avec un sourire, un vrai sourire, entre le bonheur et la provocation. Ses lèvres luisaient de rouge.
Josiane s'arracha finalement à cette vision d'horreur. Elle s'en alla calmement et referma la porte sans bruit. Le docteur Binet était de service : il fallait la trouver sur-le-champ.
Diagnostic
Anne-Marie présente le syndrome de lasthénie de Ferjol, anémie volontairement provoquée et entretenue. Elle se saignait régulièrement et se vidait de son sang, déclenchant une chute de l'hémoglobine.
Tous les examens qu'on faisait faire étaient négatifs ; on ne trouvait pas la cause de son saignement.
Le nom du syndrome de Lasténie de Ferjol fait référence à Lasthénie de Ferjol, héroïne imaginaire d'un roman écrit vers 1880 par Barbey d'Aurevilly dont l’héroïne est morte après s’être piquée avec des épingles dans le cœur.
Ce sont des cas psychiatriques très rares, on n'en décrit que quelques cas par an. Peut-être en existe-t-il plus et ne sont-ils pas décelés.
Les saignées sont répétées et pratiquées régulièrement, mais elles sont cachées aux personnes proches et aux professionnels de santé en utilisant des méthodes très variées comme la saignée d'une artère au pli du coude ou de l'aine, le saignement d'une muqueuse nasale, de la bouche, ou du vagin ou par des dons de sang répétés. La prise de médicaments anticoagulants provoquant des hémorragies en cas de surdosage fait partie des dispositifs employés.
Le but des personnes atteintes de cette maladie est unique : la création volontaire puis l'entretien d'une anémie dont la cause réelle sera longue à découvrir, et de ce fait entraînera des hospitalisations longues, renouvelées, des examens, des traitements, avec le plus souvent des transfusions sanguines.
On peut dire que la spécificité de ce syndrome provient en fait de la personnalité de la malade : ce sont toutes des femmes (il existe peu de cas touchant des hommes), la profession intervient de façon caractéristique dans la maladie puisque, dans la totalité des cas, il s'agit d'activités paramédicales : infirmière, aide-soignante, religieuse soignante, laborantine, employée de pharmacie.
On peut d'ailleurs penser que ce n'est pas la profession qui favorise l'éclosion de la maladie, mais que le choix de la profession est le premier indice de la tendance pathologique qui prendra sa forme lors des saignées. Les personnes atteintes ont été souvent opérées ou ont des antécédents d'épisodes anorexiques.
Tous ces facteurs proviennent d'un même facteur primitif : une structure psychologique profondément immature, n'ayant pas abouti à une adaptation affective satisfaisante. La majorité des malades est célibataire : si elles ont été mariées, c'est sans succès, et l'on note des séparations, des divorces, des mésententes.
Elles ne vivent que par leur travail, où on les trouve très zélées, dévouées, hyperactives jusqu'à refuser tout loisir. Elles aiment soigner mais donnent plus d'importance aux soins qu'aux malades. Leurs échanges sont assez pauvres, elles sont dans l’incapacité d’exprimer leurs émotions, le dialogue n'est accepté que s'il est contrôlé par elles, elles n'expriment aucune émotion, ne formulent pas de demande directe, manquent toujours de précision, ont le génie de la complication, le don d'égarer le diagnostic, de tromper les médecins en élaborant des scénarios diaboliques.
Ces femmes pratiquent l'autospoliation, c'est-à-dire une automutilation simulant une maladie organique, dans ce cas l'anémie. Ces sont des patientes dépressives, masochistes avec une agressivité refoulée. Mais le passage à l'acte (se saigner) annule la dépression. Ce sont des femmes très énergiques, très actives et appréciées dans le travail, ce qui contrastent avec l’anémie qu’elles présentent
Le sentiment habituel d'impuissance retrouvé chez les déprimés est remplacé ici par un sentiment de toute-puissance. Le jeu avec la mort est un moyen de pouvoir énorme et d'avoir ainsi des possibilités d'action sur le milieu extérieur. Ce sont des femmes qui établissent un équilibre entre pulsion de vie et de mort. Si la seule pulsion de mort existe, elle peut alors aboutir au suicide. La maîtrise de ces pulsions entraîne une jouissance et témoigne ainsi de la puissance du sujet vis-à-vis de la mort. L'impossibilité de pouvoir vaincre leurs problèmes dissimule un souci de domination et de triomphe. Elles deviennent le chef d'orchestre de leurs symptômes.
Elles acceptent facilement les hospitalisations prolongées, les examens renouvelés. Pourtant, elles ne passent pas inaperçues et créent autour d'elles un sentiment de malaise difficile à cerner mais qui paraît provenir d'un manque de liens affectifs, d'une attitude de dénigrement sournois auprès des autres malades. Ces personnes provoquent un malaise avec les personnels soignants qu’elles croisent. Il est difficile de faire la preuve de cette maladie car les personnes atteintes dissimulent très habilement les hémorragies.
La recherche du bénéfice affectif secondaire à n'importe quel prix dans leur statut de malade, trouvé dans la sollicitude d'équipes soignantes même au prix de la vie, caractérise cette profonde régression névrotique. Par un mécanisme de conversion bien classique, la malade va projeter sur son corps tous ses affects. Les conflits qui ne peuvent être exprimés verbalement seront inconsciemment investis dans des symptômes.
Cette maladie relève plus d'une simple assimilation à une forme d'hystérie ; on trouve en évidence une dimension perverse et masochiste. On rapproche même cette maladie de l'anorexie mentale, avec la notion de conduite suicidaire.
Le pronostic est sévère : l'anémie persiste ou récidive, les troubles psychiques s'aggravent, donnant lieu à des toxicomanies, des conduites suicidaires ou même des décès.
Les traitements psychiatriques donnent des résultats assez bons, mais risquent d'être provisoires. Plus l'intervention psychiatrique intervient tôt, plus la chance d'amélioration est importante. Il faut savoir qu'il s'écoule parfois des années, marquées d'aggravations et d'atténuations du syndrome, d'hospitalisations renouvelées avec examens, transfusions, surtout de fer.
Le diagnostic est difficile, les malades étant très habiles pour manipuler les médecins. Parfois elles n'hésitent pas à se saigner dans l'artère fémorale, ce qui est encore plus difficile à déceler, et elles utilisent des anticoagulants facilitant les saignements.
Quand l'infirmière aperçoit Anne-Marie, celle-ci éprouve un malin plaisir, se sentant découverte, à prendre le verre dans lequel elle a mis son sang, à le porter à ses lèvres et à le boire. Elle voulait narguer l'infirmière, lui prouver que c'était elle la plus forte, que le sang ne lui faisait pas peur et qu'elle s'aimait. Boire son sang n'arrive que rarement chez ces personnes. Le syndrome de l'asthénie de Ferjol est donc une maladie exceptionnelle, de diagnostic difficile, que l'on peut rapprocher d'une forme de vampirisme des temps modernes.