Fellation abusive

À 48 ans avoués – combien, en réalité ? –, Jenny est une figure de la rue Saint-Denis. Avec ses manteaux de fourrure vaporeux, ses tailleurs ajustés et ses chapeaux à voilette, elle est un modèle comme on n'en fait plus. Carrossée années 1950, garantie sur facture. Quand elle est arrivée, les halles existaient encore, et la clientèle était composée de débardeurs et de marchands en gros, les fameux BOF, comme on les appelait, pour beurre-œuf-fromage.

Depuis, les choses ont changé. D'abord, sous la pression des promoteurs et des marchands de fripes, Jenny a été obligée de déplacer son petit commerce vers le haut de la rue. Ils voulaient moraliser le quartier, qu'ils disaient. Tu parles, ils souhaitaient surtout faire des gros sous. Du coup, elle a perdu ses repères, et même certaines copines qui ont préféré voir ailleurs. Et puis, dans l'affaire, elle a aussi perdu beaucoup d'habitués et a été contrainte de s'adapter à une nouvelle clientèle composée d'étrangers – remarquez, ce n'est pas qu'elle soit raciste, du moment qu'ils paient comme les autres – et de fadas qui réclament des choses impossibles. Des barjots qu'elle refile à la concurrence.

Voilà déjà un moment que Jenny pense à s'arrêter. Ah, c'est que la devanture commence à ne plus être très présentable, même si elle cherche à s'arranger au mieux. Trente ans passés sur le trottoir usent. D'autant qu'elle possède un joli petit pécule composé de SICAV et de bons du Trésor. Sans compter des appartements dont elle touche régulièrement les loyers. Oui, mais voila, à deux reprises, déjà, elle a essayé de lâcher le volant, en 1992 et en 1995, mais après une semaine à son domicile elle s'ennuyait. Si bien qu'elle était redescendue dans la rue. Sur son bout de trottoir.

Et tant qu'on veut bien d'elle, Jenny continue. Après, il sera temps de voir. Cela dit, elle a toujours été prudente. Sans préservatif, pas question. Même si on lui propose du fric en plus, elle refuse. D'ailleurs, elle se fait suivre régulièrement par son toubib et passe un test VIH tous les trois mois, par précaution. Sans jamais avoir eu de problème de ce côté-là. Non, jusqu'à présent, sa seule inquiétude a été une anomalie détectée à son sein gauche, voilà deux ans. Mais, apparemment, le mal n'évolue pas : sa dernière mammographie n'a rien révélé d'inquiétant.

Pourtant, en se brossant les dents, un matin, elle constate l'apparition de taches curieuses sur son palais. Elle se rappelle en avoir déjà vues, il y a deux ou trois semaines, sans y avoir prêté attention. D'autant qu'elles avaient disparu très vite. Mais, cette fois, les marques empirent. Jenny enfile illico son manteau et file à la consultation matinale de son médecin. Celui-ci, prudent, se garde de toute conclusion et l'envoie dans un centre spécialisé : c'est là que la prostituée apprend qu'elle est atteinte d'un purpura vélo-palatin.

Diagnostic

Une fellation consiste à stimuler le pénis à l’aide de la langue et des lèvres. Le purpura vélo-palatin, encore appelé le « syndrome de la fellation », se produit dans le cas de fellations trop violentes. S'ensuivent alors des hémorragies nées du frottement du pénis sur la voûte palatine. Ces ecchymoses sont sans danger et disparaissent en quelques jours, lorsque le mouvement répété de la fellation est interrompu.

Le purpura correspond à de petites lésions hémorragiques situées au niveau de la peau ou des muqueuses : ces lésions ont un aspect pourpre et ne s'effacent pas à la vitro pression, test consistant à appuyer avec un verre de montre ou une lame transparente légèrement bombée sur une lésion dermatologique.