Garde à vue
Anne sauta de joie en apprenant la nouvelle. À l'approche de la quarantaine et surtout huit ans après la naissance de son fils, elle ne croyait plus être maman une nouvelle fois. Quel bonheur de revivre ces moments si intenses ! Quelle joie de voir grandir Carl avec un autre enfant !
Anne s'était séparée de Christophe, le père de son fils, trois ans après la naissance. Carl, heureusement, n'avait pas trop souffert de cette rupture qui s'était plutôt déroulée en douceur. D'un commun accord, Anne avait obtenu la garde de son fils et son père le voyait le mercredi et le week-end, sans pour autant établir un calendrier trop rigoureux. Très souvent, il l'emmenait en vacances et il lui arrivait aussi fréquemment de venir le chercher à l'improviste à la sortie de l'école. C'est vrai que Christophe habitait La Garde-Freinet, un petit village du Var qui était à moins de dix kilomètres de Cogolin où se trouvait la maison d'Anne et de son fils.
Hélas, la situation se dégrada rapidement lorsque Philippe, son nouveau compagnon, s'installa chez Anne, moins d'un an après. Carl se métamorphosa. Du jour au lendemain, il devint violent, hurlant sans arrêt, se roulant par terre et se barricadant dans sa chambre quand il n'était pas content. Autant dire qu'il ne supportait pas la présence de Philippe qui prenait la place de son père et lui enlevait sa maman. Celui-ci pourtant faisait beaucoup d'efforts pour essayer de l'amadouer et de le rassurer. Particulièrement attentionné, il le couvrait de cadeaux et savait prendre sur lui lorsque Carl piquait une colère. Mais rien n'y faisait.
Comme son fils, Christophe avait beaucoup de mal à tolérer la présence de Philippe. Au fond de lui, il aimait encore Anne qu'il n'avait pas su retenir. Au fil des semaines, leurs relations commencèrent à s'envenimer. Désemparée, Anne semblait regretter l'arrivée de Philippe. Chaque fois qu'elle y pensait, elle culpabilisait en se disant qu'elle avait peut-être été trop vite en besogne, qu'elle aurait dû prendre plus de temps pour préparer Carl à la venue d'un nouvel homme dans la maison. Mais, à présent, il était trop tard pour faire machine arrière d'autant plus qu'elle était folle amoureuse de Philippe.
Un soir, une violente dispute éclata entre Carl et Philippe. Lors du dîner, n'arrivant plus à se contrôler, Philippe gifla l'enfant qui, en hurlant, cassa son assiette. Alors que Philippe ramassait les morceaux, Carl s'enfuit par le portail du jardin. Dans les rues de la ville, Philippe mit près d'une heure avant de le retrouver devant la porte de l'école. Quelques heures plus tard, Anne, qui rentrait tard à cause d'une réunion importante, retrouva son compagnon à moitié ivre et comprit immédiatement ce qui s'était passé. Soucieuse de protéger son couple, elle rassura Philippe en lui promettant que, dès son réveil, elle parlerait à son fils.
Anne ne réussit pas à fermer l'œil de la nuit. Le matin, elle se précipita dans la chambre de Carl pour tenter de lui faire admettre en douceur que Philippe l'aimait beaucoup, un peu comme un second papa. Mais Carl ne voulait rien entendre. Il n'avait pas besoin d'un père supplémentaire, il voulait juste qu'il parte. Anne ne savait plus quoi dire.
Le week-end suivant, Christophe emmena son fils à Marseille chez des amis qui avaient des enfants du même âge. Deux jours de rêve durant lesquels Carl se montra adorable en jouant avec ses camarades et en passant de longs moments avec son père. Jusqu'au dimanche soir où, en le ramenant, Christophe se précipita sur Philippe pour le menacer tout en lui donnant un violent coup de poing en plein visage : « Si tu touches encore à un cheveu de mon fils, je te tue... »
Deux ans s'écoulèrent avant qu'Anne ne tombe enceinte. Deux longues années faites d'espoirs et de promesses. Cependant, une fois passée l'euphorie des premiers instants, Anne commença à paniquer à l'idée d'annoncer la nouvelle à son fils. Elle prit alors la décision d'attendre quelques semaines. Cette fois, elle ne voulait pas aller trop vite. Même si les colères étaient moins fréquentes, Carl n'en demeurait pas moins un enfant hyperactif qui chahutait beaucoup et se blessait souvent. Anne dut une fois de plus l'emmener aux urgences de l'hôpital de Saint-Tropez car il venait de se fracturer le poignet. Rien de bien grave sauf que, quatre mois plus tard, il fit une nouvelle chute. Retour aux urgences pour Carl et Anne, dont la grossesse n'était désormais un secret pour personne. C'est à ce moment que l'enfer commença.
Au bout de quelques minutes, l'interne de garde qui examinait Carl évoqua le diagnostic d'une tendinite de la cheville mais il releva également la trace d'une fracture au bras droit qui était passée inaperçue. En cherchant dans ses fichiers, il nota que Carl était déjà passé dans le service quatre mois auparavant, ce qu'Anne dans sa précipitation avait oublié de lui préciser.
Intrigué par la présence de toutes ces fractures, l'interne prévint les services sociaux et, deux jours plus tard, une assistante sociale se présenta au domicile d'Anne pour l'interroger pendant près d'une heure. Sous le choc, Anne n'avait pas encore bien réalisé ce qui venait de se passer lorsque, la semaine suivante, l'assistante sociale lui rendit une nouvelle visite.
Puis, un matin, les gendarmes sonnèrent à la porte pour fouiller la maison et emmener Anne, mise en garde à vue pour maltraitance. Déférée auprès du juge pour enfants, elle fut séparée de son fils que l'on plaça dans une famille d'accueil jusqu'à la fin de l'enquête. On ne lui autorisa qu'une seule visite par semaine. Devant une telle injustice, Anne, aidée par son avocat et soutenue par Philippe et Christophe, réconciliés par cette tragédie, dut trouver la force de se battre pour récupérer son enfant et retrouver son intégrité. Il fallait faire des examens complémentaires. Il y avait forcément une explication médicale à toutes ces fractures. Mais personne ne semblait l'écouter ni entendre sa détresse. Pour le monde extérieur, elle faisait désormais partie des bourreaux d'enfants. C'est dans ces conditions qu'elle donna naissance à une petite fille qui, malgré les circonstances, se portait à merveille. Une petite victoire dans ce parcours du combattant.
Faute de témoignages contre Anne, son avocat réussit alors à persuader le juge de faire effectuer des examens complémentaires. Quelques semaines plus tard, le diagnostic tomba : Carl était atteint de la maladie de l'homme de pierre. Heureuse comme jamais elle ne l'avait été jusqu'à ce jour, Anne récupéra son fils qui put enfin faire la connaissance de sa petite sœur que ses parents avaient symboliquement prénommée Victoire.
Diagnostic
De plus en plus souvent, il arrive que l'on confonde cas de maltraitance et maladies génétiques orphelines. Parmi ces maladies génétiques rares, l'ostéogenèse imparfaite, aussi appelée maladie de l'homme de pierre, semble concerner en France environ un enfant pour 15 000 naissances. Elle est liée à une anomalie du collagène, constituant majeur de la trame osseuse. Dans ce cas particulier, le calcium en quantité suffisante dans l'organisme ne parvient pas à se fixer dans les os.
Cette fragilité entraîne des déformations osseuses, des problèmes respiratoires, une surdité fréquente... Souvent de petite taille, les enfants victimes de cette maladie se cassent facilement les côtes en toussant, les bras ou le fémur en tombant... De plus, ils ont souvent des dents de mauvaise qualité et le blanc de leurs yeux prend la plupart du temps une coloration bleutée.
La maladie de l'homme de pierre est transmissible dans la moitié des cas, ce qui en fait une maladie autosomique dominante. Mais une absence d'antécédent familial n'élimine pas pour autant ce risque, car des mutations génétiques brutales peuvent parfois survenir.
La confusion entre le syndrome des enfants battus encore appelé syndrome de Silverman, et l'ostéogenèse imparfaite est encore trop souvent observée. Ainsi, la découverte de nombreuses fractures et hématomes chez un enfant atteint de la maladie peut induire les médecins en erreur, surtout lorsqu'il n'existe aucun antécédent familial. De plus, le diagnostic de cette maladie méconnu par de nombreux médecins, les personnels des services sociaux et les juges, se montre long et difficile.
Les membres de l'Association de l'ostéogenèse imparfaite et ceux de la Fédération des maladies orphelines souhaiteraient que le diagnostic de la maladie soit évoqué lorsqu'une maltraitance d'enfant est constatée, afin d'éviter une éventuelle garde à vue, une mise en examen et un placement de l'enfant. Car cette situation retarde ainsi le diagnostic et la prise en charge de la maladie, entraînant alors les parents dans un épuisant parcours du combattant pour prouver leur innocence. De plus, elle fragilise l'enfant déjà perturbé par sa maladie.
À ce stade de la confusion, les parents, en plus de leur combat judiciaire, doivent se battre pour faire examiner leur enfant par des spécialistes, malheureusement encore trop rares. Pourtant, la couleur bleutée du blanc de l'œil pourrait déjà permettre d'évoquer ce diagnostic.
Aujourd'hui, il n'existe aucun traitement. Les fractures font l'objet de multiples interventions chirurgicales et des séances de kinésithérapie doivent être régulièrement effectuées afin d'éviter une immobilisation fragilisant davantage les os.
Informer les médecins et les services chargés de la protection de l'enfant demeure la meilleure prévention pour éviter des erreurs aux conséquences désastreuses.