Le genou de bonne sœur
Bruno n'avait jamais eu beaucoup de goût pour les études, ne supportant pas de devoir rester assis à une table des journées entières. Il avait trop besoin de se dépenser et ne pensait qu'à une chose, sortir de l'école pour aller jouer au foot.
Arrivé en classe de troisième, on l'avait orienté vers l'enseignement technique. Là, ça allait mieux. Notamment grâce aux heures d'atelier qui lui permettaient de décompresser et de supporter les cours magistraux. Il avait d'ailleurs obtenu avec les félicitations du jury son brevet de technicien métreur. Son dossier scolaire lui aurait permis de décrocher sans problème une place en BTS. Un de ses profs avait d'ailleurs insisté pour qu'il le fasse, mais Bruno n'avait rien voulu savoir. Il voulait entrer tout de suite dans la vie active. Mais il avait dû d'abord sacrifier à ses obligations militaires. Un an de service dans l'infanterie, dont il gardait, au bout du compte, un excellent souvenir. Contrairement à beaucoup d'autres, il avait bien aimé cette atmosphère de chambrée, de camaraderie gratuite. Même les marches forcées de trente ou cinquante kilomètres ne l'avaient pas rebuté. Et il s'était plié sans effort à l'autorité de ses chefs, fussent-ils obtus.
À la fin de son service, enfin libéré, il s'était marié très vite. Sa jeune épouse, qu'il avait connue par l'intermédiaire d'un copain avec qui il faisait de l'escalade, n'avait pas encore terminé ses études d'infirmière. Il avait donc accepté le premier travail qu'on lui avait proposé : vendeur dans une grande surface de la banlieue parisienne, spécialisée dans les revêtements de sol, lino, parquet flottant, moquettes en tout genre. Mais, très vite, il avait réalisé qu'il ne tiendrait pas en place longtemps, coincé derrière un comptoir, entre les énormes rouleaux qui encombraient le magasin. Il avait alors demandé à passer au service livraison. Puis, de là, il avait obliqué vers la pose de moquette, ce à quoi ses études l'avaient en fait préparé. Il bougeait sans arrêt, les chantiers excédant rarement plus d'un jour ou deux. Très soigneux, toujours ponctuel, il donnait entière satisfaction à ses chefs et aux clients. Le week-end, il partait dépenser son trop-plein d'énergie sur les rochers de Fontainebleau, avec les copains de son club d'escalade. Au printemps 1996, il était même parti une semaine en Grèce, dans les Météores, pour assouvir son goût du risque et de l'exercice physique : huit jours de varappe dans des paysages fabuleux qu'il n'était pas prêt d'oublier.
Quand il avait repris son travail, Bruno avait encore la tête dans les nuages des Météores. Il n'avait plus qu'une idée désormais, repartir au plus vite. Peut-être dans les Dolomites, cette fois-ci. Hélas, une douleur aux genoux l'avait contraint, les semaines suivantes, à annuler plusieurs week-ends d'escalade. Son médecin lui avait bien prescrit une pommade anti-inflammatoire, mais le soulagement n'avait été que passager. À vrai dire, les douleurs devenaient même de plus en plus violentes, au point de le gêner dans son travail. Ses collègues se fichaient de lui, en le traitant de petit vieux : c'est bien la peine, lui disaient-ils, de prétendre être un champion d'alpinisme.
Sur les conseils de son généraliste, Bruno avait alors pris rendez-vous avec un rhumatologue, qui avait rapidement conclu à un syndrome du genou de bonne sœur.
Diagnostic
Le syndrome du genou de bonne sœur résulte d'appuis prolongés et fréquents sur les genoux. Il entraîne des épisodes de tendinites de la rotule ou des hygromas (épanchement à l'avant de la rotule). Cette anomalie touche les individus appelés à s'agenouiller fréquemment, d'où cette dénomination qui se rapporte aux nombreuses génuflexions des religieuses.
Cette pathologie se surnomme également « le syndrome du poseur de moquette » ou « le syndrome du carreleur ». Devant ce syndrome, il est fortement conseillé d'effectuer de la kinésithérapie, d'entreprendre un traitement anti-inflammatoire et d'interrompre momentanément l'activité responsable des troubles.