L'impossible union
Comme chaque matin, Claire remonte d'un pas léger la rue du Gros-Horloge. Elle aime cette heure matinale où les passants sont encore rares. Les pavés fraîchement lavés par les employés municipaux lui laissent comme une impression de virginité toujours renouvelée. Ses cheveux noirs coupés au carré flottent librement sur le col relevé de son manteau de lainage. Quelques minutes plus tôt, elle quittait sans regret, et même avec un certain soulagement, son petit appartement.
Non qu'elle s'y sente mal. Elle a d'ailleurs eu le coup de foudre pour les larges baies vitrées s'ouvrant sur les arbres d'un jardin intérieur soigneusement entretenu. « Mon premier appartement », ne cessait-elle de se répéter fièrement. Elle se sentait heureuse et pourtant, si Claire avait accepté de s'interroger sur elle-même, force lui aurait été de reconnaître que son bonheur n'était pas complet.
Mais, pour l'heure, Claire ne se préoccupe guère de telles questions. Elle se contente de savourer la plénitude physique que lui apporte son quart d'heure de marche matinale.
À l'âge de 17 ans, après une fugue, Claire abandonnait l'école où elle ne s'était jamais plu et trouvait une place d'apprentie chez un fleuriste de la vieille ville. Depuis, elle avait fait son chemin. D'apprentie, elle était devenue une vendeuse appréciée et compétente. Son sérieux et sa gentillesse constituaient des atouts irremplaçables dans son métier.
Toute à ses pensées, Claire réalise soudain qu'elle est parvenue au terme de sa promenade. C'est une nouvelle journée de travail qui commence. D'une main ferme, elle pousse la porte vitrée de la boutique. Derrière l'enseigne de « La Fleuraison » se cache le fleuriste le plus huppé de la ville.
On est ici d'un autre temps, pour ne pas dire d'un autre siècle. Madame Annie, avec ses cheveux gris ramassés en chignon et ses éternelles jupes bleu marine, ressemble plus à une mamie Nova autoritaire qu'à une danseuse de bastringue à la retraite. Pour tout dire, on entre à « La Fleuraison » un peu comme on entre en religion. D'homme, il n'est jamais question. Tout au plus parle-t-on de client.
Mais, de ce côté, Claire n'a pas de souci à se faire, elle qui mène une existence quasi monacale depuis qu'elle a quitté la maison familiale. Entre son travail et les tâches de la vie quotidienne, elle s'est arrangée pour avoir le moins de temps possible à elle. Sans même en avoir eu conscience, Claire a exclu toute présence masculine de sa vie de jeune femme.
Tout en admirant un de ses ouvrages, Claire jette un coup d'œil sur la rue encore peu fréquentée à cette heure et remarque un passant indécis. Un homme aux cheveux bruns et courts, vêtu avec recherche d'un complet gris croisé, d'une quarantaine d'années. Claire ne lui aurait probablement prêté aucune attention particulière si elle n'avait croisé son regard d'un bleu si clair. Mais le travail l'attend. Elle essuie ses mains sur sa blouse et se dirige vers le fond du magasin. C'est alors que retentit la sonnerie de la porte d'entrée.
Claire repose sur l'établi de l'arrière-boutique la gerbe de fleurs qu'elle venait de sortir de son carton d'expédition. Le jeune homme est là, qui contemple les vases débordant de fleurs installés par ses soins quelques instants plus tôt. L'homme désire faire un cadeau, mais ne sait que choisir.
Un indécis. Ce sont les pires ! Mais, bizarrement, Claire se sent prête à toutes les indulgences.
L'homme lui déclare soudain qu'il n'est pas entré par hasard dans la boutique, que c'est elle qu'il vient voir. Claire est très troublée. Elle finit par accepter un rendez-vous le lendemain dans un café proche.
Le reste de la journée se déroule sans incident notable.
Alors que 17 h 30 sonnent au beffroi du Gros Horloge, Claire quitte le magasin. Elle a fini sa journée. Le lendemain, plus la journée avance, moins elle sait ce qu'elle doit faire.
Pourtant, à 18 heures, elle se retrouve assise comme convenu à une table du pub de l'hôtel de ville, face à un jeune homme dont le regard n'a, hélas, rien perdu de sa candeur. L'homme semblait surpris de la voir. Elle-même n'en revenait pas.
Claire s'abandonne peu à peu à la douceur des choses. Il aimerait la revoir. Elle ne dit pas non.
Quand ils se quittent sur la place, c'est l'heure de la fermeture du pub, les lèvres de Franck effleurent furtivement celles de Claire, comme par erreur. Elle fait comme si de rien n'était. Mais ce simple attouchement suffit à la combler de bonheur. Rendez-vous est pris pour le lendemain, même endroit, même heure.
Dans les semaines qui suivent, Claire et Franck prennent l'habitude de se rejoindre chaque soir au pub, à la fin de leur journée de travail. Dans ce décor devenu familier, Claire se laisse apprivoiser peu à peu. Elle apprend à se détendre, à répondre, même maladroitement, aux délicates attentions de Franck.
Franck se confie longuement à Claire. Dans le désordre, il finit par lui raconter tout, ou presque, de sa vie. Aujourd'hui, il avoue aspirer au mariage : il aimerait des enfants, construire une vraie vie de couple.
Progressivement, Franck se montre plus précis, plus insistant aussi dans ses caresses. Il sent bien les réticences de Claire, sa façon par exemple de détourner le visage quand il s'approche pour l'embrasser, ou d'attraper sa main lorsque celle-ci s'égare sur son cou. Il tente bien, à plusieurs reprises, de s'en ouvrir à Claire, mais se heurte chaque fois à un mur d'incompréhension ou, pis, à un mur de silence obstiné. Dans ces moments-là, Claire semble se refermer complètement sur elle-même, et lui n'ose pas insister.
En fait, Claire cherche à repousser indéfiniment le moment de l'amour. Sans se l'avouer à elle-même, c'est l'acte sexuel qu'elle rejette. Parce qu'elle en a peur.
Un soir, pourtant, Franck réussit à convaincre Claire de dîner avec lui au restaurant. À la fin du repas, Franck lui propose d'aller prendre un café chez lui.
« J'habite à deux pas.
— Ce ne serait pas raisonnable. Il est déjà tard, et je dois me lever demain…
— Mais nous sommes samedi. Demain, tu ne travailles pas.
— J'ai du ménage à faire, la lessive. Et puis ce n'est pas convenable.
— Mais, enfin, Claire, de quoi as-tu peur ? »
Peur, le mot était lâché. Mais peur de quoi, au fait ?
Un cauchemar vieux de six ans, qu'elle n'a jamais raconté à quiconque et qui ne cesse de hanter ses nuits. C'était un 14 juillet. Elle habitait encore chez ses parents. Elle avait accepté d'accompagner une de ses anciennes camarades de classe, devenue apprentie comme elle, au bal de l'hôtel de ville. Du bal lui-même elle ne garde aucun souvenir précis, sinon d'avoir dansé toute la soirée avec un garçon d'une vingtaine d'années qui se faisait appeler Patrick.
Son sourire désarmant de jeune loup avait suffi à endormir la méfiance de Claire. Sur le coup de 3 heures du matin, Patrick proposa de la raccompagner chez ses parents. Elle accepta sans réfléchir.
« Ça ne te gêne pas si mon frère Jeannot vient avec nous ? »
Claire s'était installée à l'arrière, Patrick au volant, son frère à côté de lui. Claire commençait à s'assoupir quand Patrick coupa le contact en bordure d'une ancienne filature désaffectée que longeait la Seine. Elle sentit d'un seul coup le corps de Patrick s'affaler sur elle. Une main s'était posée sur sa bouche tandis qu'une autre soulevait sa robe et cherchait à lui arracher sa culotte. Au-dessus de sa tête, elle pouvait apercevoir le rictus égrillard du jeune frère qui lui maintenait les épaules fermement plaquées à la tôle ondulée du coffre. Si, ce jour-là, Claire échappa au viol, elle ne le dut qu'à la stridence d'une sirène de police hurlant sur la route.
Elle était rentrée chez ses parents à pied, mais n'avait rien dit.
Depuis cette tentative de viol, elle gardait un violent dégoût des hommes, de tous les hommes.
Malgré cela, et peut-être en raison d'une légère ivresse, Claire accepte la proposition de Franck.
« Bon d'accord, mais quelques minutes seulement. Et puis, tu me raccompagnes. »
L'appartement de Franck ressemble à s'y méprendre à celui de Claire, les plantes vertes en moins. Après avoir ôté son manteau, Claire s'installe, jambes croisées, sur le vaste canapé de cuir noir qui fait face aux fenêtres. Franck commence à la caresser tendrement. Elle se raidit mais se laisse faire.
« Non, je t'en prie, Franck, arrête, n'insiste pas…
— Détends-toi, laisse-toi aller, ne dis rien….
— Non, non… »
Mais ce non, lâché dans un souffle, est déjà une forme d'abandon. Tout en continuant ses caresses, Franck déshabille Claire. Mais, au moment où Franck tente de la pénétrer, elle hurle de douleur. Un tel cri que Franck se retire brutalement.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tu me fais mal. »
Franck reprend ses caresses. Il tente une nouvelle pénétration. Cette fois-ci, Claire le laisse faire. Mais Franck a suffisamment d'expérience dans ce domaine pour comprendre qu'elle n'y prend aucun plaisir. Il se retire sans avoir joui.
« Pour une première fois, tu vois, ça ne s'est pas si mal passé…
— Oh, Franck, c'est ma faute, je suis trop contractée.
— Ce n'est la faute de personne, il faut simplement que l'on s'habitue l'un à l'autre. Le corps de l'autre, c'est comme le reste, on doit apprendre à le connaître, à l'apprivoiser. Ta verras, la prochaine fois, ça sera formidable.
— Je t'aime.
— Moi aussi, je t'aime. N'aie pas peur. »
Mais le lendemain, la scène se reproduit à l'identique. Claire, au départ consentante et offerte, devient incapable de la moindre réaction au moment où le sexe de Franck pénètre son corps. Au point que ce dernier s'en inquiète.
D'abord réticente, Claire accepte finalement d'aller consulter un sexologue. Ce dernier, un quinquagénaire aux tempes argentées, commence par l'écouter. Il ne manifeste pas le moindre étonnement pendant le récit, pourtant allusif, de la jeune femme. Il lui pose quelques questions et lui demande simplement de s'allonger sur la table d'examen. Au terme d'un bref examen, il se montre très rassurant :
« Vous n'avez pas d'inquiétude à avoir, mademoiselle. Il s'agit probablement d'un simple problème mécanique. Votre vagin est trop étroit, ce qui explique la douleur. Il faut simplement l'élargir à l'aide de cet objet que l'on appelle bougie et que vous placerez tous les soirs dans le vagin pendant quinze jours. »
Désormais très attachée à Franck, Claire respecte scrupuleusement les conseils du médecin, ravalant sa gêne et son trouble. Et, effectivement, leurs rapports s'améliorent nettement dans les semaines qui suivent. Claire découvre enfin le plaisir, c'est une véritable révélation. Elle se montre même capable d'audaces insoupçonnées, n'hésitant pas à prendre elle-même l'initiative.
C'est la passion, l'amour fou. Claire et Franck ne se quittent plus.
Effectivement, deux mois après leur rencontre, Claire et Franck décident de se trouver un appartement plus vaste, où ils pourront vivre tous les deux. Ils dénichent la perle rare en moins d'une semaine. Ils s'y installent à la hâte, trop préoccupés de leur propre plaisir pour se lancer dans de grands travaux d'aménagement. Désormais, Claire ne redoute plus les week-ends. La jeune vendeuse effacée et timide a laissé place à une femme épanouie, bien dans sa peau, heureuse de vivre.
Mais un lundi matin, Claire se réveille avec une sensation bizarre. Tout son corps la brûle, la démange, elle réprime avec peine une terrible envie de se gratter. Sans alerter Franck qui dort encore, elle se précipite dans la petite salle de bains attenante à leur chambre à coucher. Un rapide examen la rassure momentanément : aucun bouton suspect, pas de trace, rien. C'est étrange, pense-t-elle. Mais elle n'éprouve pas le besoin d'en parler à Franck quand il vient la rejoindre dans la cuisine pour le petit déjeuner. Et elle part travailler à l'heure habituelle. Dans la matinée, ses démangeaisons disparaissent tout à fait. Le soir, elle a tout oublié.
Le dimanche suivant, Franck se lève le premier pour préparer le café et réchauffer les croissants achetés la veille au soir : il sacrifie là à un rituel désormais bien établi, le rituel du week-end. Franck dépose le plateau au pied du lit, un matelas posé à même le sol, et entreprend de la réveiller. C'est un moment privilégié que ni l'un ni l'autre n'accepterait de sacrifier. Mais il cesse brusquement ses caresses. Claire ouvre les yeux, étonnée de ce revirement soudain :
« Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je ne sais pas.
— Mais, dis, je ne te plais plus, c'est ça ?
— Arrête. Ta peau est comme rugueuse. »
Claire est saisie d'une brutale angoisse. Elle se remémore cette étrange sensation éprouvée en début de semaine. D'un geste vif, elle allume la petite lampe de chevet fixée au mur, juste au-dessus de sa tête. Le verdict de Franck est sans appel :
« Tu es couverte de boutons ! »
Claire se précipite alors vers le miroir de la salle de bains. La lumière nue du plafonnier ne permet aucun doute : des taches rouges, légèrement enflées, parsèment tout son corps jusqu'à la base du cou. Par chance, elle n'a rien sur le visage.
« On dirait des piqûres d'insecte. »
Elle se met aussitôt à se gratter violemment, avec une sorte de rage désespérée.
« Bon Dieu, qu'est-ce qui m'arrive ? »
Franck la rejoint, l'enlace, lui bloquant les bras pour l'empêcher de se gratter jusqu'au sang.
« Il faudrait peut-être que tu voies un médecin. Ça ne peut pas être grave. Une simple allergie, ou une petite indigestion. »
Mais Claire se braque :
« Non, ça va passer, je suis sûre que ça va disparaître comme c'est venu. »
De fait, deux heures plus tard, l'éruption cutanée de la jeune femme n'est plus qu'un vilain souvenir.
« Tu vois, j'avais raison de ne pas m'inquiéter. »
Cependant, dans les jours qui suivent, le même épisode se reproduit avec une régularité quasi métronomique. Au réveil, Claire est couverte de boutons. Et dans la matinée ceux-ci disparaissent comme par enchantement. Inquiet, Franck la presse à nouveau d'aller consulter un spécialiste. Mais elle s'obstine dans son refus.
Pour la première fois, ils se disputent violemment. Au matin, Claire prend rendez-vous avec le docteur Richard, qui accepte de la recevoir le jour même, à l'heure du déjeuner. Franck, qui a entendu la conversation, ne peut retenir un soupir de soulagement.
Le docteur Richard consulte dans un cabinet médical situé au rez-de-chaussée d'un immeuble moderne, à cinq cents mètres à peine de « La Fleuraison ». C'est un petit homme rondouillard d'une soixantaine d'années, à la bouille plutôt sympathique. Pourtant, quand elle arrive au cabinet, Claire se sent plutôt d'humeur agressive. Mais elle entame un récit circonstancié de ses mésaventures, la soudaineté des éruptions, leur régularité, et la manière incroyable dont elles disparaissent au bout de quelques heures seulement. À la fin de son récit, le médecin ménage un temps de silence. Puis il se met à la questionner rapidement sur ce qu'elle a mangé la veille, ses habitudes de vie, ses règles d'hygiène, ses antécédents médicaux, les médicaments qu'elle a l'habitude de prendre. Mise en confiance, elle répond aussi précisément que possible à ces interrogations. Après un dernier instant de réflexion, le docteur lâche son diagnostic :
« Il s'agit d'une urticaire. Aucun doute là-dessus. Le problème maintenant c'est qu'il va falloir en trouver la cause. Et ça, ça peut être long, très long. En fait, voyez-vous, l'urticaire est une maladie imprévisible. Elle peut disparaître comme elle est venue. Elle peut aussi durer des années. C'est exceptionnel, mais c'est possible : c'est ce qu'on appelle alors une urticaire chronique.
— Mais qu'est-ce que je dois faire ?
— D'abord, ne pas vous affoler : il y a de fortes chances, comme je vous l'ai dit, que les crises disparaissent d'elles-mêmes. Par ailleurs, vous allez suivre le traitement que je vais vous prescrire. Quelques médicaments à prendre régulièrement, rien de bien astreignant. Normalement, avec ça, vous ne devriez plus avoir de problèmes. Toutefois, à la moindre rechute, vous me rappelez immédiatement, car il faudrait procéder à des tests plus approfondis. Voici votre ordonnance. Commencez le traitement aussitôt que possible ; dès ce soir, ce serait parfait. Allez, tout ça va s'arranger très vite.
Cette fois-ci, Claire est bien décidée à suivre scrupuleusement les indications du médecin. Elle veut absolument se débarrasser de cette fichue urticaire qui lui gâche l'existence. Franck l'encourage dans cette voie. Les crises s'estompent rapidement : juste une ou deux plaques de temps en temps, mais de plus en plus espacées et de moins en moins virulentes. En moins d'une semaine, le mal semble circonscrit.
De nouveau, le ciel est au beau fixe. Claire s'affirme dans son travail, madame Annie lui confiant de plus en plus de responsabilités. Claire s'affirme également dans sa vie de couple : elle n'hésite pas à relever les petites tendances machistes de Franck, à lui imposer un partage des tâches ménagères.
Mais ce bonheur sans nuage va être de courte durée. En effet, à peu près trois semaines après son entrevue avec le docteur Richard, une nouvelle crise terrasse Claire. Une crise d'une violence inouïe. Au point que la jeune femme est incapable de se lever. Elle secoue Franck qui somnole encore à ses côtés. Celui-ci a du mal à retenir un cri quand il découvre le visage complètement déformé de sa compagne, ses lèvres enflées, ses yeux gonflés, sa peau comme tuméfiée. Méconnaissable. Franck s'affole, se précipite sur le téléphone à l'étage en dessous, appelle SOS Médecins en urgence.
En moins d'une demi-heure, le médecin est là. Il examine Claire rapidement, lui prend sa tension. Ses gestes sont précis, efficaces.
« C'est un œdème de Quincke. »
Il procède immédiatement à une injection, puis entreprend d'interroger la jeune femme. Qu'a-t-elle fait hier au soir ? Qu'a-t-elle mangé ? Mais Claire se sent trop fatiguée pour répondre. Il laisse à Franck une ordonnance comportant une nouvelle liste de médicaments et lui conseille d'accompagner sa femme au plus tôt chez un allergologue. Il ne lui cache pas qu'une telle crise peut se reproduire. Et il assène à son tour : ce qu'il faut, c'est en trouver la cause.
Quarante-huit heures plus tard, Claire, plus tendue que jamais et soutenue par Franck, se retrouve à nouveau dans un cabinet médical. L'allergologue est un homme courtois qui va droit au but, mais se veut cependant rassurant.
« Vous savez déjà l'essentiel. L'urticaire est une affection ennuyeuse. Tout d'abord, je vais vous prescrire une injection que vous devrez avoir toujours sur vous, en cas de nouvelle crise plus violente. Si vous n'y arrivez pas, joignez le médecin rapidement. Mais surtout, nous allons nous attaquer à la cause de votre mal. Ce qu'il faut que nous trouvions, c'est l'agent responsable, ce que nous appelons l'allergène. Je ne vous cache pas que cela risque de nous prendre du temps et que nous procéderons à une véritable enquête policière sur vos habitudes alimentaires, votre enfance, votre famille, les médicaments que vous avez l'habitude de prendre, etc. Évidemment, cela ne peut réussir que si vous en acceptez les règles : nous avons besoin de votre entière collaboration. Mais c'est également le seul moyen de vous guérir définitivement. Je vais vous demander de relever votre manche : nous allons commencer par quelques tests. Rassurez-vous, c'est totalement indolore. »
L'homme applique une dizaine de gouttes venant de flacons différents sur le bras de Claire. Il agit méthodiquement, sans hésitation, transperçant chaque goutte avec une petite aiguille. Malheureusement, ces tests ne donnent aucun résultat probant.
« Je vais vous demander de faire une prise de sang. Par ailleurs, vous noterez sur un cahier tout ce que vous mangez ou buvez, et à quelle heure. Vous me montrerez ce cahier à votre prochaine visite. Je sais que cela peut vous paraître puéril, voire inutile. Mais nous ne devons négliger aucun indice. Et la cause de votre allergie est nécessairement là, dans vos habitudes quotidiennes. »
Au bout de quinze jours de traitement, Claire se rend, comme convenu, au cabinet du docteur Puck. L'allergologue l'accueille chaleureusement :
« Alors, où en est-on ? Pas de nouvelle crise ?
— Non, docteur, de ce côté-là, ça va. Mais je suis à plat. J'ai un mal fou à me lever le matin pour aller travailler.
— Allons, allons, ce n'est pas le moment de flancher. Bien sûr, votre cas est difficile, vos premiers résultats sanguins sont négatifs. Mais, dans le domaine des allergies, il n'y a que des cas particuliers. Et sans vous, sans votre coopération, nous n'arriverons à rien. »
Tout en parlant, le spécialiste feuillette le cahier que Claire lui a remis en arrivant. Un cahier à grands carreaux, aux feuillets couverts d'une écriture d'écolière appliquée. Il le referme sans commentaire.
« Nous allons pratiquer de nouveaux tests.
— Docteur, je n'en peux plus. J'en ai assez de tous ces médicaments, ces tests qui ne mènent à rien. »
Pour la première fois, Claire craque. De grosses larmes jaillissent de ses yeux sombres, coulent sur ses joues.
« Voyons, vous savez bien qu'il ne peut rien vous arriver. À condition, bien sûr, d'avoir toujours sur vous de quoi faire votre piqûre et de prendre régulièrement vos comprimés. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas ? »
Claire opine de la tête. Elle parvient à recouvrer son calme. Elle accepte finalement les nouveaux tests, plus douloureux pourtant que la fois précédente. Des tests dont elle devra surveiller l'évolution pendant quarante-huit heures.
« Vous en noterez les résultats dans votre cahier. Et, bien sûr, vous poursuivez le traitement que je vous ai prescrit. Je le prolonge de trois semaines. Nous nous reverrons à ce moment-là pour faire le point. »
Au sortir du cabinet, Claire se sent plus calme. Peut-être est-ce le fait d'avoir pleuré ?
La semaine suivante est un enchantement. Le souvenir des mauvais jours s'éloigne si facilement que Claire se croit tirée d'affaire. Un beau matin, elle annonce sa décision :
« J'arrête le traitement.
— Tu ne peux pas faire ça. Tu dois attendre de revoir ton allergologue.
— À quoi bon ? Tu vois bien que je n'ai plus de crise. Et puis, j'ai besoin de savoir.
— De savoir quoi ?
— Si j'ai encore besoin de médicaments. Tu ne te rends pas compte, toi, de ce que c'est de prendre 12 comprimés par jour. J'ai l'impression d'être une infirme. »
Ne leur a-t-on pas dit que ces allergies étaient imprévisibles, qu'elles pouvaient disparaître comme elles étaient venues ? Ça vaut le coup de tenter l'expérience.
Durant trois jours, les faits semblent donner raison à Claire. « Tu vois, tout se passe bien », dit-elle dix fois par soir à Franck. En fait, cette exubérance camoufle une terrible anxiété : et si ça recommençait ?
C'est le troisième soir que le drame survient. Cette nuit-là, Claire et Franck avaient fait l'amour comme ça ne leur était pas arrivé depuis longtemps, avec toute la tendresse dont ils étaient capables l'un et l'autre. Ils s'étaient endormis vers 2 heures du matin étroitement enlacés.
Pourtant, une heure plus tard, Claire secoue Franck brutalement :
« Je ne me sens pas bien, j'étouffe, Franck. Vite, vite, il faut appeler quelqu'un. Franck aide-moi, je suis gonflée de partout. »
Elle tente de se lever, de sortir du lit, mais s'écroule sur la moquette avant même d'avoir pu atteindre l'interrupteur électrique de l'escalier.
Franck se réveille enfin. Il est terrifié. Claire est étendue sur le sol, à moitié inconsciente. Un râle affreux sort de sa poitrine. Son visage a doublé de volume. Ses membres sont comme soufflés. Sans réfléchir un instant, sans penser à l'injection salvatrice du docteur Puck, Franck se rue sur le téléphone et appelle le Samu. Douze minutes plus tard, une ambulance est là. Le médecin de garde accompagné d'un infirmier monte quatre à quatre les escaliers :
« Allez chercher l'oxygène », ordonne-t-il à son acolyte.
Tout en examinant la jeune femme qui a perdu connaissance, il interroge Franck sommairement. Ce dernier lui résume les épisodes précédents : les premiers boutons d'urticaire, les crises de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes, le traitement prescrit par l'allergologue et son interruption récente.
« C'est un choc anaphylactique. Il faut agir vite », conclut le médecin.
Il pose une perfusion et débute sans attendre la réanimation. En quelques minutes, la jeune femme ouvre les yeux. Elle est sauvée.
« Ne craignez rien. Tout va bien. Mais je préfère tout de même vous faire hospitaliser pour la nuit. Une simple précaution. »
Claire est hospitalisée quarante-huit heures et son état est très vite satisfaisant. Deux jours après, elle est autorisée à quitter l'hôpital. De toute façon, il n'y a plus la moindre séquelle de sa crise. Franck est venu la chercher. Sans lui laisser le loisir de protester, il la conduit directement au cabinet du docteur Puck, prévenu par téléphone. Celui-ci, toujours avenant, se montre néanmoins soucieux. Il la réinterroge soigneusement sur les quelques heures avant l'incident.
« Je crois que nous tenons la solution de l'énigme, si invraisemblable qu'elle paraisse. Néanmoins, j'ai encore besoin de tests complémentaires, pour confirmation. Des tests qui vous concernent également Franck. »
Quelques semaines plus tard, après de nombreux examens, le verdict tombait, sans appel : Claire était allergique aux spermatozoïdes de Franck.
Diagnostic
L'urticaire est une éruption de papules œdémateuses qui démangent comme les piqûres d'ortie ou de moustique, disparaissent rapidement et changent souvent d'endroit. On peut en trouver sur tout le corps.
L'œdème de Quincke est un œdème sous-cutané des parties molles qui touche essentiellement le visage, les lèvres, les paupières ; il peut atteindre les muqueuses bronchiques et provoquer des gênes respiratoires… Ça ne gratte pas, mais on ressent une sensation de brûlure.
L'urticaire et l'œdème de Quincke ont le même mécanisme physiologique et les mêmes causes. Ils peuvent survenir ensemble ou séparément. Leur évolution se fait par des poussées successives, parfois une fois, parfois chronique comme dans le cas de Claire.
Le problème rencontré survient lorsque l'œdème de Quincke et/ou l'urticaire deviennent chroniques. Il faut alors absolument déceler la cause. Les causes sont très nombreuses, et on ne les trouve que dans 20 % des cas au maximum.
Les principales causes peuvent être :
— Médicamenteuses : les plus fréquentes concernent les antibiotiques, l'aspirine, les anti-inflammatoires. Néanmoins tous les médicaments peuvent entraîner des problèmes même si on les prend depuis des années et même si on a arrêté de les prendre trois jours avant.
— Alimentaires : les plus fréquentes sont les fruits de mer, les fraises… Tous les aliments et colorants peuvent un jour provoquer ces problèmes, même si on en mange depuis des années.
— Infectieuses : parasites, venins, champignons, microbes.
— Allergies des voies respiratoires : poussières, acariens, pollens, poils de chat.
— L'effort, l'air froid, l'eau chaude, le soleil…
Ces causes sont parfois très difficiles à retrouver, les tests sanguins sont compliqués et pas toujours fiables. Ce n'est parfois qu'après des mois de recherche que l’on retrouve la cause grâce à la tenue d’un cahier sur lequel le patient note tout ce qu'il mange ainsi que les médicaments qu’il prend.
Il faut se méfier de l'évolution aiguë de l'urticaire ou de l'œdème de Quincke : le choc anaphylactique, responsable d'une défaillance hémodynamique sévère avec notamment un effondrement de la tension artérielle qui nécessite un traitement médical urgent.
Et puis, il y a les causes rares, extraordinaires, exceptionnelles. Le diagnostic précis d'allergie aux spermatozoïdes plus scientifiquement dénommé « allergie au liquide séminal » est un diagnostic difficile et long, comme vous avez pu vous en rendre compte, et très peu connu.
Devant la suspicion d'allergie au liquide séminal, il faut d'abord recueillir des spermatozoïdes de son partenaire, et ce de façon très précise, sérieuse, dans un laboratoire et quatre jours de suite. Les spermatozoïdes sont ensuite traités, centrifugés pour pouvoir effectuer les tests adéquats à partir de l'extrait obtenu.
Tests sur la peau :
On applique sur la peau de l'avant-bras une goutte de liquide préparé à partir des spermatozoïdes de son partenaire, on pique à travers la goutte avec une petite aiguille et on attend 20 minutes pour voir si la réaction est positive.
Tests sanguins :
Faits à partir du sang de la patiente supposée allergique.
Dans le cas de Claire, tous ces tests se sont révélés positifs. Le seul traitement possible pour éviter l'apparition des crises : abstinence ou préservatifs, afin d'éviter tout contact du spermatozoïde avec les muqueuses vaginales.
Il est possible d'envisager d'avoir un bébé avec le partenaire dont « les spermatozoïdes ne sont pas tolérés » en effectuant une insémination de spermatozoïdes lavés.
Il y a quelques cas où l'on a effectué une désensibilisation aux spermatozoïdes du partenaire. La patiente recevait une injection dans le haut de l'épaule, toutes les semaines, d'extrait de spermatozoïdes, avec des concentrations régulièrement croissantes, comme on le pratique régulièrement avec le pollen ou la poussière. Les résultats ont été très prometteurs.
Il ne faut pas oublier de mentionner la part importante de l'émotion, du stress, chez les individus présentant des phénomènes d'urticaire chronique. Dans le cas de Claire, ses rapports avec les hommes, la tentative de viol, ses premières difficultés à faire l'amour la fragilisaient beaucoup sur ce plan.