Josette et les dindons

Ils ont même eu, au printemps 1996, les honneurs du Figaro. Tout ça pour avoir eu l'idée, saugrenue en apparence, d'aller élever des dindons dans le Berry. Et une double page avec photo, s'il vous plaît ! Il est vrai que, sur les images, leur fermette paraît pimpante, avec ses jardinières fleuries posées sur les rebords des fenêtres, et ses rideaux de dentelle qui flottent au vent. Évidemment, au plein cœur de l'hiver, avec la boue qui rend les chemins quasiment impraticables, et le ciel gris qui tombe comme un couvercle, le tableau est nettement moins idyllique, se dit Josette, en feuilletant le magazine qui traîne depuis deux semaines sur la table de la cuisine. Remarquez, elle ne regrette rien. Quand elle se rappelle les embouteillages, les métros bondés aux heures de pointe, les courses à la va-vite au supermarché en rentrant du travail, elle admet volontiers qu'elle ne voudrait revenir à Paris pour rien au monde. Ici, au moins, on respire. Un peu trop, même, parfois ! Non, c'est juste qu'elle est vaguement irritée par cette mode subite du retour au vert présenté comme un éden. Certes, la vie à la campagne possède ses avantages, mais elle a aussi ses revers. Ce qu'on ne voit pas sur les photos, élégamment retouchées, ce sont les gamelles de nourriture pour animaux qu'il faut charrier à bout de bras, les canalisations qui gèlent, le tracteur qui s'embourbe, les traites de la banque qui s'amoncellent.

C'est Claude, son mari, qui a eu l'idée de s'installer ici. Sans lui, Josette ne serait sans doute jamais partie et occuperait encore son emploi de démonstratrice dans les grands magasins. Mais lui n'en pouvait plus des horaires fous qu'on lui imposait, des heures passées dans les embouteillages, le volant dans une main, le téléphone portable dans l'autre. Il y avait déjà un moment qu'il parlait de décrocher. Et puis cet héritage inattendu avait tout déclenché : un vieil oncle lui léguait cette ferme avec cinquante hectares de bois autour.

Au départ, ils voulaient se contenter de faire chambre d'hôte aux beaux jours. L'idée de l'élevage était venue ensuite. Leur premier hiver, ils l'avaient passé à retaper la maison et ses dépendances, avaient abattu des cloisons, coulé une chape de ciment, créé des sanitaires. Ils avaient ainsi aménagé trois petits studios à louer, engloutissant dans les travaux toutes leurs économies… et même plus. Mais au bout d'un été, ils avaient fait leurs comptes : malgré le développement du tourisme vert, comme on dit dans les guides, ils ne pourraient pas vivre des seuls revenus des locations. Voila comment, après la lecture d'un article dans une revue spécialisée, ils s'étaient lancés dans l'élevage des dindons.

Josette est aujourd'hui devenue experte dans le maniement de ces fichues bestioles. Au début, elle avait cru qu'elle ne s'y ferait jamais. Elle entrait à reculons dans l'enclos, ayant toujours peur de se faire mordre. Pourtant, malgré cette occupation prenante, il lui arrive parfois de trouver les journées longues et monotones. Surtout durant l'hiver quand la nuit tombe vite. Pour Claude, ce n'est pas pareil : il va à la chasse avec son chien, et puis il a toujours un truc à bricoler dans l'atelier. Mais elle, en dehors des mots croisés, n'a guère de distractions.

Elle avait bien pensé se remettre au tennis, mais, depuis plusieurs semaines, elle ressent des douleurs au poignet droit qui la lancent presque en permanence. Elle a bien essayé de prendre une raquette, mais elle en est incapable. Ces élancements commencent à la gêner dans son travail et dans son sommeil. Un matin, alors qu'elle s'apprête à entamer des mots fléchés, elle découvre qu'elle ne parvient même plus à tenir un stylo entre ses doigts, tellement elle souffre. Elle ressent une douleur aiguë dans tout l'avant-bras, qui lui fait monter les larmes aux yeux. Cette fois-ci, il n'y a plus à hésiter : elle prend rendez-vous chez le médecin pour le lendemain.

Claude l'accompagne en voiture jusqu'à la ville. De toute façon, il a des engrais et un rouleau de clôture à prendre. Quand il passe la rechercher, une heure plus tard, il n'en croit pas ses oreilles. Et pourtant, Josette n'a pas l'air de plaisanter : elle souffre d'une tendinite aggravée par son activité de masturbatrice de dindons.

Diagnostic

La tendinite du poignet est provoquée par la sollicitation fréquente et répétée des tendons du poignet lors de la pratique du tennis et, dans ce cas, par une activité de masturbateur de dindons. Un traitement anti-inflammatoire, de la kinésithérapie et une mise au repos du poignet sont alors conseillés.

Les dindons étant très agressifs, pouvant attaquer les femelles et ayant peu de goût pour l'accouplement, la fécondation de cette espèce en élevage est difficile. Le recours à l'insémination artificielle s'impose parfois, surtout lorsque les éleveurs souhaitent avoir de belles dindes pour les fêtes de Noël. La masturbation s'effectue alors à l'aide d'un tuyau placé à l'extrémité du méat du dindon, que le technicien active afin d'exciter l'animal, puis le sperme est recueilli dans un flacon stérile.