Des larmes de crocodile
Déjà, au square Clignancourt, à l'époque des pâtés de sable et des toboggans, dans ses robes à volants qui volaient au vent, Juliette attirait les remarques admiratives et les regards envieux des autres mamans. « Quelle jolie petite fille ! », disait-on à sa mère qui se rengorgeait, tout en faisant mine de protester. « Ne lui dites pas trop, répondait-elle, elle risquerait de vous croire. » Mais on sentait bien combien elle était fière.
À l'école primaire, Juliette n'avait pas eu à fournir beaucoup d'efforts. Son charme inné agissait comme un philtre sur les institutrices. Il l'assurait d'emblée de toutes les indulgences, y compris envers ses erreurs de calcul et ses fautes d'orthographe forcément attribuées à un malencontreux moment d'inattention. Juliette pouvait se permettre les moindres pitreries en toute impunité. Un seul regard de sa part, accompagné d'une mine appropriée de chien battu, les yeux légèrement humides, suffisait à faire tomber l'ire de la maîtresse. Parfois, ce favoritisme manifeste suscitait une certaine jalousie de la part de ses camarades de classe qui avaient tôt fait de la traiter de « chouchoute », mais, là encore, son charme désarmait rapidement toute agressivité.
C'est au lycée que Juliette avait commencé à prendre conscience de l'attirance qu'elle exerçait sur les garçons. En sentant leurs regards appuyés se poser sur sa silhouette parfaite, sur ses longs cheveux blonds qui flottaient dans son dos au rythme de ses premiers talons hauts. C'était à celui qui arriverait en tête pour lui porter son cartable, lui offrir une glace ou la raccompagner chez elle après les cours. Elle prenait un malin plaisir à jouer de leurs rivalités pour se faire passer le devoir de maths qu'elle n'avait pas su faire ou le cours d'histoire qu'elle avait séché.
Juliette avait connu son premier flirt à l'âge de 15 ans, avec un grand de terminale qui se prenait pour un caïd et l'avait initiée aux joies ineffables du flipper et de la cigarette blonde, dans l'arrière-salle du café qui se trouvait face au lycée. Mais elle s'était rapidement lassée des rodomontades de ce don juan de préau et n'avait pas tardé à le « larguer » pour un garçon plus malléable et plus gentil. Au demeurant, elle n'avait que l'embarras du choix, tant ils étaient légion à souhaiter prendre la relève. Car, miraculeusement, Juliette avait échappé aux tourments de l'adolescence et aux affres de la puberté, avec ses terribles manifestations acnéiques. Sans jamais être une élève brillante, elle avait poursuivi gentiment ses études jusqu'au bac. Celui-ci en poche, elle s'était inscrite dans une école d'hôtesses qui lui avait ouvert grand ses portes, sinon en raison de ses résultats scolaires, du moins pour son éclatante beauté.
Aujourd'hui, elle navigue d'un salon à l'autre, sautant allègrement de l'agriculture au tourisme en passant par le bâtiment ou le forum de l'étudiant. Très demandée, elle connaît rarement des périodes de chômage dans ce métier précaire et sans garantie. C'est ainsi que l'on peut voir ses longues jambes gainées de noir se balader sur les tapis de coco de toutes les salles d'exposition de la région parisienne, d'un bout à l'autre de l'année. C'est d'ailleurs au Salon du livre du Grand Palais qu'elle a fait la connaissance d'Éric, son futur mari, éditeur de profession. Une sorte de coup de foudre. Ils se sont immédiatement plu, partageant le même appétit de la vie, le même goût des plaisirs sans ambages.
Fiancés depuis trois mois, Éric et Juliette doivent se marier le 14 juin 1997. Mais plus la date de la cérémonie approche, plus Juliette se sent angoissée. Non pas qu'elle doute de son choix, ou de la réciprocité de ses sentiments, mais une chose l'inquiète et tourne à l'obsession : son regard humide, presque mouillé, comme si elle avait en permanence les larmes au bord des cils. Ça ressemble à quoi, se demande-t-elle, une mariée qui pleure sous son voile, tout au long du repas de mariage ? Juliette souffre, en effet, du syndrome des larmes de crocodile.
Diagnostic
Le syndrome des larmes de crocodile est une anomalie rare qui entraîne un larmoiement paroxystique qui survient essentiellement lors de la mastication. Il provoque une gêne désagréable sans aucune conséquence sévère et oblige les patients à s'essuyer les yeux quand ils mangent. On peut même penser que le patient atteint présente une véritable crise de larmes. Il n'existe aucune explication satisfaisante à l'apparition de ce phénomène, et aucun traitement ne permet de le faire disparaître totalement.