Madame Bovary
À l'en croire, Mireille a tout connu, la gloire, l'amour et l'argent. Décoratrice renommée, elle a travaillé pour les plus grands et a fréquenté le gotha du cinéma, des affaires et de la finance. Jusqu'à ce que son mari la quitte en 1987. Pour un homme, qui plus est ! « D'un seul coup, dit-elle, ils m'ont tous laissée tomber. » Ce « ils » rassemble en un ensemble flou les personnes qu'elle prétend avoir côtoyées intimement autrefois et dont elle affirme qu'elles étaient folles d'elle, les hommes comme les femmes. Elle était alors de toutes les fêtes, parée de ses plus beaux atours provenant des meilleures maisons de couture. Hélas, tout cela appartenait au passé. Sans travail régulier, Mireille vit désormais d'expédients, habite un studio dans un immeuble moderne, où seuls quelques tapis et meubles de valeur témoignent de son ancienne splendeur. Le plus souvent, elle passe ses soirées seule devant la télévision et ne reçoit quasiment jamais personne. Des semaines entières, son téléphone peut rester sans sonner. Les seuls à l'appeler de temps à autre sont ses enfants, qui ont fait leur vie et habitent loin. Eux, mais aussi Hélène, sa seule amie.
Mireille a rencontré Hélène dans une agence d'intérim, où elles étaient venues en même temps déposer leur dossier. Elles ont immédiatement sympathisé. Depuis, elles se voient régulièrement, vont au cinéma ou au restaurant. Indéniablement, Mireille exerce une sorte de fascination sur Hélène, proche du sentiment amoureux. Hélène est ébahie par tout ce que lui raconte sa nouvelle amie sur son passé, veut toujours en savoir plus sur les personnes fascinantes qu'elle a fréquentées. Pourtant, Mireille se montre souvent acerbe en les évoquant. À vrai dire, peu de monde a encore grâce à ses yeux : trop snob, trop méchant, trop pingre, chacun en prend pour son grade. Comme elle le répète souvent, ils ne méritent guère l'intérêt qu'on leur porte et elle n'est pas mécontente, au fond, d'avoir coupé les ponts.
Pourtant, elle ne cesse d'en parler, se pliant bien volontiers au jeu de questions-réponses que lui propose Hélène. Ce célèbre acteur qui voulait l'épouser et dont elle avait eu toutes les peines du monde à repousser les avances. Ce grand metteur en scène italien qui souhaitait absolument la faire tourner, affirmant qu'il ferait d'elle une star internationale. C'est qu'elle en avait vécu, des aventures !
Mais, bizarrement, il n'en restait aucune trace. Pas même un nom ou un numéro de téléphone sur un carnet d'adresses. Et quand Hélène l'interrogeait à ce sujet, lui suggérant de faire appel à eux pour trouver du travail, elle se refermait comme une huître et affirmait d'un ton sec ne rien vouloir leur devoir. Ils l'avaient trop fait souffrir, disait-elle. Pourtant, chaque fois qu'elle en parlait, son regard brillait.
Tout entière plongée dans son passé, Mireille ne cesse de se raconter, avec une sorte de délectation morbide. Et Hélène, de plus en plus fascinée, boit ses paroles comme du petit-lait, même si ce sont toujours plus ou moins les mêmes histoires qui reviennent à la manière d'une cassette montée en boucle. Certes, il y a des choses qu'elle ne comprend pas très bien. Comment se fait-il, par exemple, que Mireille ait abandonné, apparemment du jour au lendemain, son travail de décoratrice où elle réussissait si bien ? Et pourquoi ne recherche-t-elle pas un emploi dans ce secteur, au lieu de courir les agences d'intérim ? Mais quelle importance, au fond ? Cela ne la regarde pas.
Cependant, au bout de quelques mois de cette étrange relation, Mireille semble brusquement se lasser d'Hélène. Elle repousse ses invitations à sortir et ne répond plus à ses messages sur le répondeur. Comme si, d'un seul coup, elle lui trouvait tous les défauts, après lui avoir reconnu toutes les qualités. Intriguée par ce brutal revirement, qu'elle ne comprend pas et qui la déçoit, Hélène se décide à appeler une cousine de Mireille rencontrée deux ou trois fois chez son amie. Celle-ci lui révèle alors le vrai passé de Mireille, très différent de la version enjolivée qu'elle en donne, ainsi que son curieux comportement proche du bovarysme.
Diagnostic
Le bovarysme est un concept imaginé par le philosophe Jules de Gaultier en 1892 en hommage à la célèbre héroïne de Flaubert, Emma Bovary.
Le bovarysme résulte de la faculté que possède un individu à se concevoir autre qu'il n'est. Le patient perd le sens de la réalité et la remplace par un univers plus fantasmatique. Il existe une surestimation de son Moi et une impossibilité de s'adapter à la vie quotidienne insipide. Il est vaniteux, se dit incompris de son entourage qu'il trouve toujours médiocre. L'insatisfaction permanente et la mésentente avec beaucoup de personnes l'entraînent dans un isolement moral. Ne pas être reconnu pour ce qu'il voudrait être le pousse à devenir haineux.
Les médecins psychiatres de l'époque ont assimilé le bovarysme à une forme de délire. Le bovarysme peut se rapprocher du donquichottisme. Les patients ne peuvent également se concevoir tels qu'ils sont réellement. Il existe un écart important entre les possibilités réelles de l'être bovaryque et ce qu'il tente d'être et de paraître. Cette pathologie l'empêche de se connaître réellement. Le patient court après un succès qu'il n'atteint jamais et qui l'entraîne alors dans une profonde mélancolie et une dépression. Il est incapable de trouver un équilibre sans l'aide régulière et continue d'un thérapeute qui peut lui faire prendre conscience de sa pathologie.