Le magicien
À bientôt 23 ans, Jean-Claude fait le désespoir de ses parents qui tiennent une boutique de porcelaine, place de la République, à Limoges. Il passe ses journées enfermé dans sa chambre à écouter la radio, connaît toutes les rengaines du moment, de Sheila à Frank Alamo, et est incollable sur le hit-parade d'Europe 1. Mais, quand son père lui demande de venir donner un coup de main au magasin, situé juste sous l'appartement, il arrive en traînant les pieds, comme si on exigeait de lui un effort insurmontable. Ce qui lui vaut une réputation d'indécrottable paresseux. « Que va-t-on faire de lui ? », se lamente sa mère.
Physiquement, Jean-Claude est un grand échalas dégingandé, aux bras trop longs, au visage émacié, aux cheveux toujours gras. Une allure de croque-mort de bande dessinée. À l'école, il n'a jamais brillé par son intelligence ou sa vivacité. Le genre cancre sympathique, pas dérangeant, qui dort tranquillement au fond de la classe, près du radiateur. Il a laborieusement réussi à décrocher son brevet élémentaire, à la troisième tentative, en 1963, et a commencé un apprentissage de mécanique qu'il a laissé tomber après quelques mois. Il n'avait pas le goût pour ça, avait-il expliqué. Depuis, il végète dans l'antre familial, attendant un hypothétique boulot qu'il ne se donne d'ailleurs pas la peine de chercher.
Volontiers geignard, Jean-Claude conserve cependant jalousement un secret dont il n'a jamais parlé à personne. Pas même au médecin de famille, qu'il ne voit que très rarement, au demeurant, pour les rappels de vaccination. Un secret qu'il a découvert par hasard et qu'il a gardé pour lui de peur qu'on le traite d'anormal. Du moins jusqu'à ce qu'il tombe sur un article de La Nouvelle République, en juin 1967. Brusquement, il prend conscience du parti qu'il peut tirer de son étrange anomalie. Et si son petit « truc » pouvait lui permettre de gagner de l'argent ? Peu à peu, l'idée s'enracine dans son esprit. Il va montrer ce dont il est capable ! Mais Jean-Claude est un peu inquiet depuis quelques semaines car il a du mal à avaler, malgré tout il n'a pas très envie de consulter, il est trop préoccupé par son projet.
Il saisit le prétexte de l'anniversaire de mariage de ses parents pour monter une petite représentation. Dans l'arrière-boutique, entre les étagères chargées de vaisselle et de bibelots, il a installé deux ou trois rangées de chaises pour le jour dit. Quand, à la fin du repas, il propose à la famille et aux amis de s'y installer, tout le monde paraît incrédule. Qu'est-ce qu'il a encore bien pu inventer, celui-là, semblent-ils se dire ? Ses parents sont manifestement les plus inquiets. Ils s'attendent au pire.
Au bout de quelques minutes, Jean-Claude, revêtu d'une cape noire, apparaît sur la petite estrade qu'il a construite en assemblant plusieurs palettes de bois. D'un geste théâtral, il dévoile un bocal de verre qu'il tient entre ses mains anguleuses et présente aux spectateurs, passant lentement devant chacun d'eux. De minuscules poissons exotiques, à peine plus gros qu'un pouce, s'agitent dans le récipient. Jean-Claude fait durer le suspense encore un petit moment. Peu à peu, le silence se fait dans l'assistance. Celle-ci commence à être véritablement intriguée.
C'est alors que Jean-Claude attrape un verre vide, posé sur un guéridon recouvert de tissu rouge, et se met à avaler les poissons un à un. Sa mère manque de défaillir. Son fils est en train de devenir fou et ne sait vraiment plus quoi faire pour se faire remarquer. Mais celui-ci demeure imperturbable, comme indifférent à l'émoi qu'il suscite par son exhibition. Les pieds plantés dans le sol, il reste encore immobile quelques instants puis ouvre la bouche pour montrer qu'il a tout avalé, eau et bestioles, indifféremment. Il récupère alors tranquillement le bocal qu'il avait posé à terre et recrache l'un après l'autre tous les poissons qui reprennent leur nage comme si de rien n'était. La stupéfaction passée, parents et amis l'applaudissent à tout rompre. Cette fois-ci, Jean-Claude a gagné.
Depuis, il parcourt les routes de France, se produit dans les foires, les cabarets ou les cirques. Il gagne fort honorablement sa vie. Et ce grâce à une anomalie anatomique que les médecins connaissent sous le nom de « diverticule de Zenker ».
Diagnostic
Le diverticule de Zenker est une hernie située à la jonction du pharynx et de l'entrée de l'œsophage. Il forme une poche plus ou moins située à proximité de l’œsophage. De la taille d'une amande, le diverticule peut se distendre sous l'effet de l'hyperpression provoquée par la déglutition et atteindre six à huit centimètres. Cette anomalie anatomique rare peut entraîner des difficultés lors de la déglutition, une mauvaise haleine, des régurgitations, une toux, et des fausses routes ou des difficultés à s’alimenter.
Ce diverticule peut être provoqué par un déséquilibre des pressions musculaires au niveau du pharynx et du début de l’œsophage
Cette hernie constitue une véritable poche que certains utilisent pour gagner leur vie. Ils font semblant d'avaler des poissons rouges ou un serpent, par exemple, en les amenant habilement dans cette poche. La surprise est alors totale quand ils recrachent le tout quelques instants plus tard. Malheureusement, il est conseillé d'intervenir chirurgicalement pour éviter des complications qui peuvent devenir gênantes et sévères.