Mal d'amour

En arrivant à l'hôtel Méridien de Phuket, en revoyant la plage de sable blanc, quasi déserte en cette saison, et la couleur turquoise de l'océan Indien, Jacques avait senti s'évanouir comme par miracle la fatigue accumulée depuis plusieurs mois. Chaque hiver, il avait besoin de retrouver ce paysage familier, cet enchantement qui le déchargeait de tout le stress lié à sa profession de pilote. Fanny, sa femme, était tombée amoureuse comme lui de l'incroyable gentillesse thaïlandaise, de la douceur du climat de l'île, de sa lumière magique. Et, depuis plusieurs années, ils avaient pris l'habitude d'y revenir en février, au moment où la grisaille parisienne est la plus difficile à supporter. Mais ce qu'ils ne savaient pas, ni l'un ni l'autre, en débarquant, c'est combien ce séjour allait leur réserver de surprises désagréables.

En effet, au matin du deuxième jour, Jacques s'était réveillé avec de violents maux de tête. Fanny s'était rendormie après qu'ils aient fait l'amour. Ces douleurs obligèrent Jacques à se lever brutalement. Il aimait pourtant rester auprès de sa femme, la caresser, l'enlacer. Il se dirigea vers la salle de bains et avala deux comprimés d'aspirine. Le temps d'une bonne douche et d'un petit tour au bord de la piscine, et les élancements avaient disparu. Au point qu'il n'avait même pas cru utile d'en parler à sa femme. Il en avait attribué la cause au changement brutal de température, à la moiteur tropicale des lieux, ou à une modification de son régime alimentaire. Et puis, il se souvenait avoir souffert de migraines quand il était beaucoup plus jeune.

Mais, le lendemain matin, Fanny ne put retenir un cri en le regardant : il gisait sur le bord du lit, la tête penchée en avant, la main sur le front, pâle, couvert de sueur. Toutefois, Jacques qui était un homme pondéré, équilibré, s'était bien gardé de céder à la panique. Non sans mal, il avait réussi à convaincre Fanny de ne pas se ruer à la réception de l'hôtel pour appeler un médecin. Il connaissait bien ce type de névralgies car sa mère en avait été victime pendant des années, et, lui aussi, avait dû subir ces phases lancinantes au moment de l'adolescence. Il suffisait de rester au calme, un médecin ne servirait à rien.

En dehors des contrôles de routine pour Air France, Jacques n'avait, c'est vrai, jamais été coutumier des consultations médicales. Il n'était jamais malade et n'en éprouvait donc nul besoin. À 50 ans passés, il affichait une insolente bonne santé et une silhouette de jeune homme à faire pâlir d'envie nombre de ses confrères du même âge que lui. Alors, ce n'était tout de même pas de simples céphalées qui allaient le précipiter dans les bras du premier médecin venu.

Aux inquiétudes de Fanny, il se contenta donc d'opposer une placidité qui se voulait rassurante :

« Ne t'inquiète pas. Ça va s'arrêter. Un peu de patience, c'est tout ».

La suite sembla lui donner raison, du moins provisoirement. En effet, deux heures plus tard, toute trace de douleur avait disparu. Comme si tout ça n'était qu'un mauvais rêve qu'il fallait s'empresser d'oublier au plus tôt. D'ailleurs, Jacques put se consacrer à ses activités favorites comme si de rien n'était, alternant allègrement parties de tennis, initiation à la plongée sous-marine, promenades en mer et farniente sur la plage. Au bout d'une semaine d'un tel rythme, il se sentait requinqué, prêt à affronter à nouveau les affres du travail. Décidément, Phuket était une île miraculeuse.

Mais, deux jours avant le départ, un nouvel incident vint troubler cette délicieuse harmonie. La crise s'avéra plus intense, comme un coup de poignard qu'on lui aurait asséné pour lui éclater le front. La souffrance prédominait à droite, au-dessus de l'œil ; il sentait ses vaisseaux battre très fort et avait envie de vomir. Aucun comprimé ne pouvait atténuer le mal. Jacques n'allait vraiment pas bien.

Cette fois-ci, plus question de tergiverser. Il fallait agir. Sans même prendre le temps d'enfiler une robe, Fanny dévalait les escaliers en direction de la réception. Moins d'une demi-heure plus tard, le médecin était dans leur chambre. Il diagnostiqua immédiatement une crise migraineuse aiguë. À peine avait-il déposé sa sacoche sur la table basse du coin salon, qu'il en sortait une seringue et faisait une injection à Jacques. Tout en surveillant l'écoulement du liquide translucide, il posait, en anglais, quelques questions sommaires :

« Qu'avait-il mangé la veille ? Et le matin ? Était-il coutumier de ce genre d'accès ? » Jacques y répondait du mieux qu'il le pouvait, d'une voix caverneuse, hésitante.

Par chance, la piqûre le soulagea un peu. En moins de deux heures, le visage de Jacques avait retrouvé son sourire. Néanmoins, il n'était qu'à demi rassuré car un léger élancement persistait.

C'est avec une sorte de soulagement que le couple regagna son appartement parisien. Dès leur retour, Jacques recommença ses vols moyen-courrier à destination de la Grèce, de l'Italie, de l'Espagne ou du Maghreb. Le rythme intensif des rotations imposées par la compagnie et les escales indispensables, l'obligeaient parfois à rester éloigné de chez lui jusqu'à cinq jours d'affilée. Mais il en avait pris l'habitude depuis longtemps. Mieux, il considérait que ces séparations forcées contribuaient à conforter son entente avec Fanny et la réussite de leur couple. Les retrouvailles n'en étaient que plus heureuses. Et, après tant d'années de vie commune, ils se sentaient toujours aussi amoureux l'un de l'autre, toujours aussi impatients d'être ensemble. Ce qui ne laissait pas de surprendre nombre de leurs amis, divorcés ou séparés.

Au bout de dix jours, Jacques aurait dû consulter, comme convenu, un médecin afin de découvrir la cause de ses récentes céphalées. Mais la dernière crise n'était plus qu'un lointain souvenir.

Persuadé de son complet rétablissement, il n'en voyait plus l'intérêt. Pourtant, un mois plus tard, alors qu'il était de passage à Paris entre deux rotations, il eut la désastreuse surprise de voir réapparaître cette même douleur. Plus violente, insupportable, elle était accompagnée de vomissements. Jacques semblait ailleurs, au bord de l'évanouissement. Il ne pouvait rester debout. Il était pâle, en sueur, très inquiet. Jamais il n'avait été aussi mal de sa vie. Ses yeux larmoyaient, son nez coulait, il ne supportait plus la lumière. Fanny, qui paniquait appela le médecin de garde. Jacques n'opposa aucune résistance. Il souhaitait qu'on le soulage au plus vite. Le médecin arriva trente minutes plus tard, examina Jacques pendant que Fanny lui racontait la chronologie des événements, les épisodes des vacances, car Jacques était incapable d'articuler, comme s'il baignait dans une semi-inconscience. Le médecin avait l'air plus que soucieux. Il décida d'hospitaliser Jacques sur-le-champ car il évoquait un syndrome méningé. Il fallait agir vite.

Un peu plus tard, une ponction lombaire orientait le diagnostic vers une hémorragie méningée. Ses jours étaient en danger. Mais un scanner et une artériographie cérébrale1 ne purent confirmer cette hypothèse. Il n'y avait aucune anomalie au niveau du cerveau. Les médecins étaient perplexes mais rassurés, car après avoir éliminé ce problème sérieux, l'état de Jacques s'améliora rapidement, et les douleurs disparurent en quelques jours. Dans le service, on reprit l'interrogatoire, l'ordre précis dans lequel les élancements se manifestaient, et on en arriva à la conclusion surprenante de céphalées coïtales qui se déclenchaient lors des rapports sexuels.

Diagnostic

Jacques a présenté plusieurs épisodes de céphalées coïtales, survenus après avoir fait l'amour avec Fanny.

Les céphalées coïtales survenant au cours de l'activité sexuelle touchent plus d'hommes que de femmes. Les personnes qui souffrent de migraine ou d'hypertension sont plus touchées par ce type de céphalées. Les céphalées coïtales se manifestent le plus souvent par des maux de tête situées à l'arrière de la tête, qui s'intensifient progressivement à mesure que l'excitation sexuelle augmente. Ces céphalées peuvent survenir également au cours de la masturbation.

Les céphalées coïtales sont associées aux céphalées liées aux sports. Les crises aiguës simulent aisément une hémorragie méningée : les céphalées violentes, les vomissements, la raideur de la nuque, la photophobie2, sont des signes communs à ces deux pathologies.

L'interrogatoire précis, quasi policier, a beaucoup aidé les médecins car les trois accès décrits se sont produits le matin, lors d'un rapport sexuel. Cette étrange anomalie a été mise en évidence pour la première fois en 1970 par le docteur Kritz.

Trois types de maux de tête liés à un orgasme sont actuellement définis :

– Le premier évoque un lancement modéré, occipital, qui démarre juste avant l'orgasme, et s'intensifie au fur et à mesure. Il peut se prolonger durant plusieurs jours et dépend du degré d'excitation ainsi que de la position. Il est dû à une contraction excessive et involontaire des muscles du cou durant l'acte sexuel.

– Le deuxième, plus fréquent, se révèle être une douleur sévère, explosive, qui débute au moment de l'orgasme ou quelques minutes après. Sa localisation est bilatérale, bi-occipitale ou bi-frontale. Elle peut s'installer plusieurs heures voire plusieurs jours. Elle est la conséquence d'une circulation cérébrale hyperdynamique pendant l'orgasme.

– Le troisième (qui est le cas de notre patient), très rare, associe une douleur encore plus violente, qui apparaît après l'orgasme. Elle est accompagnée de nausées et de vomissements propres à simuler une hémorragie méningée.

L'obésité, l'hypertension, la fatigue, le stress, le manque d'exercice, les antécédents personnels et familiaux de migraine et de maux de tête, sont des facteurs de risques.

Le degré d'excitation sexuelle et la position à genoux peuvent également être des facteurs déclenchant.

Pour les sujets exposés, il est conseillé de perdre du poids, d'être plus passif pendant les relations sexuelles, d'apprendre à se relaxer, d'essayer certains traitements médicamenteux, et de patienter quatre jours avant de faire l'amour après la fin d'une crise.

En ce qui concerne le traitement, il est recommandé de réduire l'intensité de l'activité sexuelle et la masturbation pendant une courte période de temps allant de quelques jours à quelques semaines.

Certains médicaments déclencheurs de migraine sont à éviter

Ce type de douleurs est proche de celles observées durant certains exercices physiques et sportifs. Les maux de tête associés à l'activité sexuelle représentent un challenge difficile pour les médecins qui doivent avant tout éliminer l'éventualité d'une hémorragie méningée, surtout quand ils sont accompagnés de nausées, de vomissements et de raideur de la nuque et qu’ils se répètent fréquemment.

Des relations sexuelles parfois brutales peuvent provoquer des syncopes impressionnantes lorsqu’un des partenaires comprime les artères carotidiennes de l’autre.