Mauvais raccordement
Cette première garde de sa carrière, Claudio sait maintenant, en dépit des années qui se sont écoulées depuis, qu'elle ne s'effacera pas de sa mémoire. Non pas qu'elle ait été particulièrement mouvementée – en ce mois d'août 1952, Paris était vide et l'on ne se bousculait pas aux urgences de l'hôpital –, mais il suffit parfois d'un seul événement pour vous marquer à vie.
Jeune interne en chirurgie, Claudio n'avait pas le choix de ses gardes. Évidemment, rester seul à Paris alors que sa famille, ses cousins et ses copains d'enfance étaient en vacances en Italie – tout le monde se retrouvait à Monteleone pour la fête du village, au 15 août –, ne l'avait guère enchanté. Puis il avait décidé d'accepter cette contrainte avec philosophie, mettant à profit ses moments de liberté pour découvrir la ville, ses musées, et draguer les touristes étrangères.
Ce dimanche soir, la soirée s'annonçait calme. Juste, depuis plus d'une heure, une banale crise d'appendicite. Claudio commençait à s'ennuyer ferme, feuilletant sans les lire les revues médicales qui s'entassaient sur son bureau, quand apparut un vieil homme, traîné par un couple plus jeune – un père et ses enfants, avait-il pensé de prime abord.
Le vieux monsieur ne parlait pas français. Ou très mal, avec un accent rugueux dont Claudio ne parvenait pas à déterminer l'origine. Il avait juste réussi à lui faire dire son prénom : Andreï. En dernier recours, le médecin s'était résolu à interroger l'homme et la femme qui l'accompagnaient pour remplir la fiche de renseignements nécessaire à l'admission. Non, ils n'étaient pas des parents, mais des voisins de palier : le vieil homme, veuf, retraité discret, était venu frapper à leur porte. D'après ce qu'ils savaient, il était d'origine polonaise, mais ils ignoraient son nom de famille et ne savaient pas s'il avait des enfants.
Mais de quoi se plaignait-il pour venir leur demander assistance ? De terribles maux de ventre, avaient-ils cru comprendre. Et aussi de vomissements d'une étrange consistance qui dégageaient une odeur terriblement nauséabonde. C'est du moins ce qu'Andreï avait, semble-t-il, tenté de leur expliquer. C'est pourquoi ils avaient pris sur eux de le conduire aux urgences. Claudio les avait aussitôt félicités de cette initiative.
Mais il restait perplexe, avait besoin d'en savoir plus, d'interroger directement son patient. Hélas, il ne parlait pas le moindre mot de polonais, et ses études ne l'avaient aucunement préparé à une telle situation. Tout en examinant Andreï, il était parvenu à lui faire dire que ce n'était pas la première fois qu'une telle chose lui arrivait. Que ça faisait même plusieurs jours que cela se produisait. Le vieil homme semblait très inquiet, presque paniqué, roulant en tout sens ses yeux gris, comme cherchant une issue de secours.
Et soudain, sans le moindre signe avant-coureur, Andreï, plié en deux, s'était mis à vomir aux pieds de Claudio, aspergeant généreusement ses chaussures et le bas de son jeans. Ce qu'il vomissait était proprement indescriptible, comparable à des excréments, tant pour la consistance que pour l'odeur. Le vieil homme souffrait en fait d'une fistule cologastrique.
Diagnostic
La fistule cologastrique est une communication anormale entre le côlon et l'estomac. Il s'ensuit un passage des matières du côlon dans l'estomac. Lorsqu'il existe un reflux de l'estomac vers l'œsophage, ces matières peuvent remonter dans l'œsophage et être éjectées par la bouche. Cette anomalie, exceptionnelle, nécessite une intervention chirurgicale de toute urgence.
D'autres types de fistules provoquent des situations étonnantes. Un homme âgé de 52 ans urinait des bulles à cause d'une fistule colovésicale, autrement dit d'air, passant du côlon dans la vessie et les voies urinaires.
Un homme de 70 ans s'est réveillé un matin en urinant des graines. Surpris, il les planta dans un peu de terre ; quelque temps plus tard, des tomates poussèrent. Il présentait une fistule colovésicale, les graines de tomates ayant migré de façon anormale du côlon vers sa vessie.