Un monde figé

À 50 ans, Virginia en paraît dix de moins. Et ce, contrairement à bien d'autres femmes de son âge et de son milieu, sans jamais avoir eu recours à la chirurgie esthétique, ce qui en 1997 constitue une performance. Du reste, elle ne manque pas de le souligner à qui veut l'entendre, avec la pointe de cynisme qui la caractérise. Après tout, pourquoi s'en priver ? Dans le petit monde fermé d'Hollywood, la tendresse n'est pas de mise, et les copines, ou prétendues telles, ne se gênent pas, elles, pour balancer sur son compte les pires vacheries.

Virginia doit sa forme olympique à une discipline de fer et à la pratique régulière du sport. Tous les matins, à 9 heures pétantes, et quelle que soit l'heure à laquelle elle s'est couchée la veille, elle quitte sa villa de Bel Air avec ses deux chiens pour courir sur la plage. Jamais moins de dix kilomètres aller et retour qu'elle parcourt d'une foulée ample et régulière. Elle s'adonne également au tennis et s'oblige, chaque après-midi, à cinquante traversées en dos crawlé dans sa piscine pavée de mosaïques à l'antique.

Virginia n'a pourtant rien d'un monstre body-buildé tel qu'on en voit à la télévision lors des concours de culturisme qu'affectionnent les chaînes californiennes. Elle est au contraire très féminine, apprécie les chaussures à talons hauts, les bijoux, les robes fluides à décolletés plongeants qui mettent en valeur sa silhouette parfaite. Mariée depuis près de trente ans à un producteur de cinéma, elle organise régulièrement dans leur maison des réceptions qui comptent parmi les plus prisées de Los Angeles. Tout le gratin d'Hollywood s'y précipite, ainsi que la foule des parasites de service, starlettes prépubères à la recherche d'un engagement, actrices sur le retour à la peau tendue comme un tambour et scénaristes en mal d'inspiration qui espèrent retrouver celle-ci dans les vapeurs d'alcool. Tout ce beau monde se réunit en fin de soirée autour du piano à queue blanc, dans l'immense salon qui s'ouvre sur le jardin planté d'hibiscus et de lauriers-roses, à entonner de vieux airs de comédies musicales. Il n'est pas rare que le dernier carré des invités plonge dans la piscine avant de repartir aux lueurs d'une aube naissante. Virginia est souvent la première à se jeter à l'eau, abandonnant sur place escarpins et fourreau de soie, exhibant fièrement son corps aux regards embrumés des hommes, dont celui de son époux : une manière pour elle, elle ne s'en cache pas, d'exciter la jalousie des autres femmes.

Mais, depuis quelques jours, Virginia se plaint de plus en plus souvent de maux de tête à répétition, ainsi que d'une raideur au cou qui l'empêche de poursuivre comme elle le voudrait son entraînement physique quotidien. Une gêne qui commence à l'agacer et à la rendre irritable. D'autant que les comprimés d'antalgique dont elle se bourre apparaissent d'une totale inefficacité. Elle s'efforce pourtant, par une forme d'orgueil mal placé, à ne rien en laisser paraître.

Du moins jusqu'à cette terrible matinée où elle se réveille en proie à d'atroces nausées. Une migraine insoutenable lui fracasse le crâne. Elle tente de se lever pour se rendre à la salle de bains attenante, mais en est incapable. Elle a du mal à bouger la partie droite de son corps, ne sent plus ni sa jambe ni son bras. Elle parvient péniblement à s'asseoir et à appeler son médecin qui décide une hospitalisation immédiate. Pendant deux jours, Virginia est soumise à une quantité incroyable d'examens. Radio, scanner, ponction lombaire, artérioscopie, électro-encéphalogramme. On en déduit qu'elle vient d'être victime d'un accident vasculaire cérébral.

Après quelques semaines d'observation, Virginia est autorisée à quitter la clinique. Cette immobilisation forcée l'a beaucoup affectée, elle d'habitude si active. Néanmoins, les médecins se montrent plutôt rassurants : apparemment, l'assurent-ils, elle ne devrait pas connaître de séquelles de son accident. Mais elle est encore fatiguée et ne pourra pas reprendre ses activités sportives dans l'immédiat : il lui faudra, comme on dit, prendre son mal en patience, ce qui, justement, n'a jamais été sa qualité première.

De retour à son domicile, Virginia constate qu'elle est sujette à de petites pertes de mémoire inhabituelles. Elle met des heures à retrouver ses clés de voiture, par exemple, ou est incapable, subitement, de se souvenir du numéro de téléphone de son mari, au studio, alors qu'elle l'a composé des milliers de fois. Pour exercer ses neurones, elle se lance dans les sports cérébraux, passe des heures à lire, ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant, dévore tous les derniers best-sellers parus, y mettant autant d'ardeur qu'autrefois à courir ou à nager.

Quelques mois plus tard, alors qu'elle prend son petit déjeuner sur la terrasse, face au jardin, elle se met d'un seul coup à trembler. Incapable de se ressaisir, Virginia renverse la moitié du contenu de sa tasse de café sur la nappe. Serait-ce une récidive de son accident neurologique ? Qu'importe, ayant rendez-vous avec une amie pour faire un peu de shopping, elle décide de la rejoindre malgré tout.

Par chance, elle trouve une place de parking juste face au centre commercial. Pour une fois, elle sera à l'heure. C'est alors qu'au moment de traverser la rue elle est saisie d'une curieuse sensation : elle a l'impression que les voitures sur la chaussée sont totalement immobiles, comme engluées dans le goudron, alors qu'elle continue à percevoir le chuintement des pneus roulant sur l'asphalte. Quelques jours plus tard, son neurologue lui apprend qu'elle a été victime d'une cécité aux mouvements.

Diagnostic

La cécité aux mouvements, encore appelée akinétopsie ou agnosie visuelle, est une anomalie neurologique rare, qui entraîne une incapacité à percevoir le mouvement, en raison du déficit de perception du mouvement d'un objet visuel, liée à une lésion cérébrale située sur les faces latérales des lobes temporaux. Le trouble visuel qui en résulte se traduit par une perte de la vision du mouvement, dans les trois dimensions de l'espace. La personne atteinte peut percevoir un objet immobile mais les objets en mouvement lui sont partiellement, ou complètement invisibles, ou visibles par succession, ou encore visibles mais déformés.

Elle ressent des « arrêts sur image » de plusieurs secondes tout au long desquelles, elle ne perçoit qu’une image immobile et perd la conscience visuelle des mouvements dans son environnement.

Il est parfois possible de percevoir les mouvements lents et bougeant pendant peu de temps.

Cette anomalie entraîne de nombreuses gênes dans la vie quotidienne. Traverser une rue devient problématique ; dialoguer entre amis s'avère parfois difficile car le patient n'arrive pas à analyser les mouvements des lèvres de ses interlocuteurs. Et verser du liquide, par exemple, entraîne une réelle difficulté car le mouvement n'est pas analysé. Le patient semble observer un liquide gelé l'empêchant de déterminer à quel moment le verre est plein.

Seul le temps peut permettre aux patients atteints de ce trouble si rare d'évaluer avec précaution certains mouvements habituels.