Nouveau regard
Représentant de commerce pour une grosse entreprise de matériel de bricolage, Richard a l'habitude de conduire. Il parcourt chaque année près de 50 000 kilomètres au volant de son break Citroën. Son secteur comprend une large portion du Sud-Ouest, mais il peut être amené, à l'occasion, à pousser jusqu'à Lyon, voire Avignon ou Marseille.
Alors, que lui est-il arrivé cette nuit-là, tandis qu'il rentrait tranquillement chez lui, au terme d'une soirée agréable ? Lui-même serait incapable de le raconter. Il se souvient juste de phares, face à lui, qui l'ont aveuglé un instant. Puis, plus aucun souvenir. Le trou noir. Il avait probablement un peu trop bu ce soir-là, pour fêter la nouvelle année, et à 4 heures du matin, la fatigue commençait à se faire sentir. Sans doute n'était-il pas en pleine possession de ses moyens. Mais la nuit de pleine lune était claire et la route parfaitement sèche.
Quand Richard se réveille, il est à l'hôpital. Sa femme, prévenue en urgence, se tient à ses côtés, assise sur une chaise au pied du lit, et entreprend aussitôt de le rassurer. Il n'a rien d'irrémédiable, juste une fracture du tibia, une épaule déplacée, qui se soignent facilement de nos jours. Il doit cependant s'attendre à plusieurs mois d'immobilisation. Pour une fois, Richard devra se montrer patient, ce qui, justement, n'est pas sa qualité première. La seule inquiétude des médecins, lui explique-t-elle, concerne un traumatisme crânien assez sévère. Mais les examens apparaissent rassurants malgré la perte de connaissance, et, apparemment, il n'y a aucune lésion grave. Cependant, il est encore un peu tôt pour se prononcer définitivement. « Tu as eu beaucoup de chance », répète son épouse.
C'est également ce que lui disent les gendarmes venus enregistrer sa déposition, quelques jours plus tard. Sa voiture a été réduite en bouillie. Pis, il a fallu plus de deux heures pour l'extraire de l'amas de tôles froissées. En fait, Richard a heurté de plein fouet un camion roulant en sens inverse. De toute évidence, le chauffeur routier s'était assoupi au volant et avait perdu la maîtrise de son véhicule. Ce qui, à plus de 80 kilomètres à l'heure, ne pardonne pas. Richard n'avait rien pu faire pour l'éviter. Les traces de pneu, sur l'asphalte, montraient bien qu'il avait essayé de freiner et de changer brusquement de direction, mais hélas trop tard.
Encore heureux, se dit Richard, d'avoir été seul dans la voiture puisque sa femme était partie chez ses parents fêter le réveillon avec les enfants. Il était prévu qu'il les retrouve là-bas, le soir du 31 décembre. Mais, à l'annonce de chutes de neige, il s'était décommandé à la dernière minute, préférant rester à Pau, et dîner au restaurant.
Son terrible accident vaut à Richard plusieurs semaines d'hospitalisation ainsi que quatre mois d'arrêt de travail. Fort heureusement, il récupère assez vite. Le maniement des béquilles se révèle même pour lui un jeu d'enfant, et sa rééducation ne pose aucun problème.
Mais une question taraude Richard. Une anomalie que les médecins sont en peine d'expliquer, et encore plus de résoudre. Ils ne le lui ont d'ailleurs pas caché : il faudra probablement qu'il s'habitue à vivre avec. En effet, Richard voit désormais en noir et blanc, comme dans un vieux film des années 1930. Suite à ce choc, il est devenu achromatopsique.
Diagnostic
L'achromatopsie cérébrale, ou cécité totale aux couleurs, consécutive à une lésion du cerveau, a été décrite pour la première fois au XVIIe siècle. La partie essentielle du système de perception des couleurs se trouve alors hors circuit ; il en résulte une abolition de la perception des couleurs, la rétine ne fournissant que la sensation du noir, du blanc et des intermédiaires.
L’achromatopsie peut être congénitale ou secondaire à la suite d’une lésion cérébrale, l’accident vasculaire cérébral étant souvent en cause. L’achromatopsie congénitale est une maladie rare provoquée par une dégénérescence de certaines cellules rétiniennes qui ne permettent plus de visualiser des couleurs. Cette pathologie survient chez une personne qui voyait parfaitement les couleurs avant l’apparition des premières manifestations.
Cette perte brutale provoque un curieux sentiment chez les patients. Leur vie est bouleversée par cette vision du monde en gris sale : le choix des vêtements, la reconnaissance de certains aliments, regarder la télévision, éviter de se tromper aux feux tricolores… sont autant de situations anodines qui posent de nombreux problèmes dans la vie quotidienne. Ils ne différencient les objets que par leur luminosité. Le patient achromatopsique met plusieurs mois à s'adapter à sa nouvelle vie en noir et blanc.
Certaines achromatopsies cérébrales acquises peuvent se résoudre au cours des années, d'autres jamais. L'achromatopsie cérébrale congénitale atteint certaines personnes dès la naissance, comme les habitants de l'île de Pingelap dans le Pacifique, surnommée « l'île des aveugles aux couleurs ».
La couleur est capitale à notre imagination et à notre mémoire. Son absence entraîne un déséquilibre profond, une perte de la perception de la beauté.
Le traitement consiste avant tout à traiter la lésion cérébrale en cause.