Pantomime

Le 21 juin 1981, vers 23 h 30, Françoise Bonnot se présente aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine, dans le XIIe arrondissement de Paris. Elle se plaint d'une douleur abdominale aiguë apparue la veille, mais qui a, depuis, terriblement augmenté au point de devenir quasiment insoutenable. À son arrivée dans le hall d'admission, elle a failli s'évanouir. Un brancardier qui passait par là l'a rattrapée in extremis au moment où elle allait s'effondrer, et l'a conduite jusqu'à un fauteuil de la salle d'attente, face au bureau des infirmières. C'est lui qui s'est chargé des formalités d'enregistrement. La malade peine manifestement à répondre aux questions d'usage : nom, prénom, âge, domicile, antécédents médicaux, etc. Les renseignements qu'elle donne sont hachés, entrecoupés de grimaces de douleur. Son visage est marqué, des cernes noirâtres soulignent son regard épuisé. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Enveloppée dans un coupe-vent bon marché, elle tressaille à plusieurs reprises comme si elle avait froid. Elle est secouée de frémissements incontrôlés.

« La fièvre, conclut l'infirmière venue à la rescousse, on va vous envoyer quelqu'un rapidement ».

Du dehors, on perçoit les flonflons assourdis de la première Fête de la Musique, à chaque fois que la porte vitrée automatique s'ouvre sur un nouveau malade. Mais à l'hôpital, dans le hall des urgences, la fête n'est qu'un écho lointain, à peine audible. C'est une tout autre musique qui s'impose ici, dans ce lieu qui rassemble une sorte d'échantillonnage hétéroclite des maux du monde moderne. Comme chaque nuit, le personnel, toujours insuffisant, est sur la brèche. Infirmiers, médecins, brancardiers, ambulanciers se croisent et se recroisent en un ballet ininterrompu, apparemment indifférents aux mains qui se tendent vers eux pour les happer au passage, aux hurlements, aux injonctions qui s'élèvent de tous côtés.

Pendant plus d'une heure, Françoise Bonnot reste là sur son siège, seule, comme abandonnée de tous. À intervalles réguliers, elle pousse un cri étouffé, se recroqueville sur elle-même, serrant très fort ses bras sur son ventre douloureux. Puis elle se relâche et sombre alors dans une sorte d'hébétude, le regard perdu, fixant sans les voir les affiches de prévention punaisées au mur. Alors qu'elle tente de se lever pour se renseigner, un spasme fulgurant la plie en deux. Elle ne peut retenir un hurlement qui, d'un seul coup, plonge la salle dans le silence. Tout le monde la regarde.

L'interne de garde arrive enfin. Il lui pose rapidement quelques questions auxquelles elle tente de répondre avec le plus de précisions possible. Oui, elle est venue seule par le métro, elle est divorcée, et la plus jeune de ses filles, qui vit avec elle, est sortie avec des copains. Non, elle n'a jamais eu ce genre de symptôme auparavant. Quand cela a-t-il commencé ? Hier soir, après le dîner, pendant qu'elle faisait la vaisselle. Une douleur imprécise, lancinante.

Aux termes d'un examen sommaire pratiqué dans un cabinet attenant, le jeune médecin hésite encore. Il passe la main sur sa barbe naissante, essuie consciencieusement ses lunettes, tandis que sa patiente se rhabille avec lenteur. De toute évidence, il est perplexe : les signes ne sont pas francs, l'abdomen bien que douloureux dans la fosse iliaque droite est souple au toucher, la température à peine au-dessus de la normale, et le reste de l'auscultation ne révèle aucune autre anomalie. Par précaution, il ordonne une prise de sang. Celle-ci fait ressortir un léger syndrome inflammatoire et semble confirmer son diagnostic : il s'agit probablement d'une crise d'appendicite.

 

Françoise Bonnot est opérée dans la nuit. Le lendemain matin, elle se réveille sans problème. Tout au plus a-t-elle la bouche un peu pâteuse à la suite de l'anesthésie. Elle se sent beaucoup mieux. Et, en dehors du léger tiraillement de la cicatrice, ses douleurs au ventre ont complètement disparu. Elle réclame à manger. Mais l'infirmière de garde, une plantureuse Antillaise à la démarche chaloupée, se contente de lui apporter un verre d'eau et un sédatif : pour le moment, elle n'a droit à rien d'autre, il faut attendre la visite du médecin.

Celui-ci passe en coup de vent aux environs de 11 heures. Il jette un regard rapide sur la courbe des températures accrochée au bout du lit, et informe la malade qu'elle n'a aucun souci à se faire, que son état n'inspire aucune inquiétude et qu'on ne la gardera pas longtemps. « Votre appendice, lui dit-il, était parfaitement sain. Vous avez sans doute été victime d'une très forte crise de colite et, comme cela arrive fréquemment, on a cru à une appendicite. Mais désormais, tout est rentré dans l'ordre, n'est-ce pas ? »

L'homme paraît pourtant un peu gêné. Il craint sans doute une réaction de colère de sa patiente : pensez donc, apprendre qu'on a été opéré pour rien, il y a de quoi s'indigner ! Mais, contre toute attente, Françoise Bonnot semble accepter la chose avec philosophie, voire avec indifférence. Elle se contente de sourire benoîtement et de demander son repas. On chercherait en vain la moindre trace de reproche sur son visage. Elle affiche à l'inverse la plus parfaite sérénité comme le veut la tradition bouddhiste. Le chirurgien est manifestement soulagé, et c'est à peine s'il s'étonne de ce qu'il considère, au bout du compte, comme une marque de confiance inébranlable dans le corps médical. « Une âme simple, voilà tout », songe-t-il en se dirigeant vers le lit suivant.

Durant son court séjour à Saint-Antoine, Françoise Bonnot offre l'image de la malade exemplaire. Les infirmières l'adorent. Elle ne rechigne jamais aux soins, et c'est un plaisir que de la voir dévorer les repas, pourtant insipides, de l'hôpital. Elle s'offre même à aider pour le ménage et se fâche presque quand on lui dit qu'il n'en est pas question, et qu'elle est là pour se reposer. Son rétablissement est spectaculaire. Si bien qu'au bout de quatre jours, elle est autorisée à rentrer chez elle. Elle embrasse tout le monde avant de partir : ça a été de vraies vacances affirme-t-elle à qui veut l'entendre. Pour un peu, elle regretterait de devoir déjà s'en aller. Pour sûr, une patiente comme ça, on n'est pas prêt de l'oublier dans le service !

Après quelques jours de convalescence, et un ultime examen de contrôle à Saint-Antoine, Françoise reprend son travail. Elle est femme de service, technicienne de surface, au centre scolaire de la rue Tandou, dans le XIXe arrondissement de Paris, à trois stations de métro de chez elle.

 

Mais le 25 novembre 1981, une nouvelle crise la conduit aux urgences de l'hôpital Hérold, disparu depuis, mais dont l'entrée monumentale dominait alors la ravissante petite place Rhin-et-Danube. Cette fois encore, elle arrive seule. Elle explique à l'infirmière de garde qu'elle a été prise brutalement de violentes douleurs au ventre, alors qu'elle s'apprêtait à ouvrir une bouteille de champagne pour fêter son anniversaire avec une voisine. Tout en remplissant un formulaire d'admission, elle se cramponne au comptoir de réception. Elle paraît au bord de l'évanouissement.

Une aide soignante, appelée en renfort, entraîne immédiatement Françoise auprès du médecin de garde ce soir-là. Par chance, on est en semaine, et le service n'est pas surchargé. Le praticien, un professionnel chevronné d'une quarantaine d'années, dont le physique rondouillard inspire la confiance, procède aussitôt à un premier examen : le ventre de la patiente est certes très gonflé, très douloureux, encore que l'abdomen reste souple au toucher. Allongée sur la table, hâtivement recouverte d'un drap, Françoise Bonnot lui raconte qu'elle a vomi plusieurs fois le matin. Quand il lui demande si elle n'a pas de problèmes pour aller aux toilettes, elle lui répond qu'elle est constipée depuis cinq jours.

Un rapide interrogatoire lui apprend que la malade a été opérée alors qu'on soupçonnait une appendicite cinq mois plus tôt. Pour le docteur, ce tableau clinique n'inspire aucun doute : il évoque, sans ambiguïté possible, une urgence abdominale, l'occlusion intestinale. Il faut intervenir au plus vite, et chirurgicalement.

Françoise Bonnot est donc opérée une seconde fois. Le chirurgien découvre alors une adhérence intestinale droite qui le laisse perplexe : peu importante, celle-ci ne saurait expliquer totalement le syndrome abdominal aigu de sa patiente, et les douleurs fulgurantes dont elle se plaint.

À son réveil, Françoise est d'une humeur détestable, ce qui ne lui ressemble guère. Elle entre dans une terrible colère contre l'infirmière qui refuse de lui apporter le petit déjeuner auquel elle estime avoir droit. À 14 heures, quand le chirurgien vient pour la visite, elle l'envoie carrément balader, et refuse obstinément de répondre à ses questions. Elle exige qu'on l'autorise à sortir sur-le-champ. Bien sûr, le médecin n'est pas d'accord : il tente de la raisonner, lui expose les risques d'un départ prématuré, au lendemain du choc opératoire qu'elle a subi. Mais Françoise est sourde à ses arguments. Elle devient grossière, pour ne pas dire ordurière, s'attaquant, en outre, à l'incompétence des médecins incapables de la guérir. À force de tempêter, elle obtient de signer une décharge administrative. Elle peut ainsi quitter l'hôpital contre tout avis médical.

Le lendemain, Françoise Bonnot se remet au travail comme si de rien n'était. Elle justifie son absence de la veille en évoquant une simple crise de foie. Personne ne songe à lui en demander plus.

 

Pendant quelques mois, aucun nouvel incident ne vient interrompre son train-train quotidien de mère célibataire : le boulot, les courses, le ménage, la lessive, les soirées devant la télé occupent tout son temps, et ne lui laissent guère l'occasion de réfléchir sur elle-même, encore moins de s'apitoyer sur son sort.

En février, elle décide d'aller passer quelques jours chez sa sœur Gisèle, à Lyon. Mais, le 22 février 1982 pour être précis, Françoise est victime d'un malaise. Après une courte promenade sur la place Bellecourt, elle s'effondre sans connaissance dans l'entrée de l'immeuble où habite sa sœur. Alertée par le bruit de la chute, la concierge sort de sa loge et la découvre allongée par terre, les yeux révulsés, de la bave aux commissures des lèvres. Ses membres inférieurs sont agités de mouvements violents, saccadés, tout son corps se tord comme sous l'effet de décharges électriques. La vieille femme, impressionnée, prévient Gisèle qui appelle aussitôt le S.A.M.U.

Quand les ambulanciers arrivent, dix minutes plus tard, Françoise a repris connaissance. Mais elle est sans force, incapable de se relever. Elle dit qu'elle ne comprend pas son malaise. Tout allait bien, et d'un seul coup, elle s'est sentie tomber. Après, elle ne se souvient plus de rien.

Sa sœur la convainc de se laisser conduire au C.H.U. Edouard-Herriot. Les médecins suspectent une crise d'épilepsie. Ils lui font subir toute une série d'examens, prises de sang, radio du crâne, électro-encéphalogramme, etc. Mais tous les tests s'avèrent négatifs : Françoise présente un bilan normal pour une femme de son âge. Au bout de trois jours d'hospitalisation, alors qu'elle n'a été victime d'aucune rechute ni de nouvelle crise, on l'autorise à sortir. On lui conseille cependant de consulter régulièrement son médecin pour surveiller que tout va bien. Ce qu'elle s'empresse d'oublier dès son retour à Paris…

Mais le 18 juillet 1982, en milieu d'après-midi, elle est une nouvelle fois la proie de violentes douleurs abdominales. Saisie de vomissements soudains, elle est obligée de quitter son travail. Elle prend l'autobus en direction de l'hôpital Bichat. Pendant le trajet, les élancements deviennent insoutenables. Elle retient à grand-peine ses hurlements. Quand elle arrive aux urgences, ses vêtements sont trempés de sueur. Elle est en nage. Elle ne peut réprimer un autre accès de vomissement, de la bile qu'elle tente en vain de contenir dans son mouchoir. Compte tenu de ses antécédents médicaux, qu'elle a sommairement résumés à son arrivée, on décide de l'opérer sans délai, présumant une occlusion.

L'intervention se déroule sans problème. Elle révèle une adhérence du côlon jusqu'alors passée inaperçue. Mais le chirurgien a encore des doutes : comment quelque chose d'aussi bénin peut-il provoquer une crise d'une telle ampleur ? Non, décidément, il ne comprend pas. Il propose alors à sa patiente des examens complémentaires. Mais celle-ci s'y oppose avec virulence. Elle entre même dans une fureur noire contre ces médecins qui ne lui sont d'aucune aide. Tant et si bien que lorsqu'elle exige de quitter l'hôpital sur-le-champ, personne ne le lui interdit : on se borne à lui faire signer l'habituelle décharge administrative stipulant qu'elle part de son plein gré et contre tout avis médical.

 

À la suite de cette opération, Françoise Bonnot cesse pendant près d'un an tout contact avec le corps médical. Jusqu'au 4 mars 1983, précisément. Ce jour-là, en plein après-midi, elle se présente aux urgences de l'hôpital de Saint-Germain-en-Laye. L'interne qui l'examine est impressionné par ses vomissements importants accompagnés, si l'on peut dire, d'une diarrhée sanglante. Il décide de l'hospitaliser pour surveillance et bilan.

Pendant dix jours, Françoise reste là sans recevoir aucune visite. Elle subit une bonne dizaine d'examens, radio, échographie, TOGD1, prise de sang, fibroscopie2 … Tous les résultats sont normaux. Mais à la différence de ses dernières hospitalisations, elle se montre cette fois d'une patience angélique.

Mieux, elle semble plutôt contente de voir qu'on s'occupe d'elle avec autant de diligence. Et elle ne manifeste pas la moindre inquiétude : que l'on trouve ou non la cause de ses saignements paraît être le cadet de ses soucis. Quand elle est enfin autorisée à sortir, sans qu'on n'ait pu déterminer l'origine de ses malaises, elle remercie tout le monde avec gentillesse, et promet de donner bientôt des nouvelles.

Mais on ne la reverra jamais à l'hôpital de Saint-Germain-en-Laye. En revanche, on peut retrouver sa trace dans une multitude d'autres établissements de France et de Navarre. Car, en dix ans, Françoise Bonnot va connaître une cinquantaine d'hospitalisations et plus d'une vingtaine d'opérations, toutes pour suspicion d'occlusion, coliques néphrétiques ou d'abcès divers.

Son dossier médical pèse aujourd'hui plus de quinze kilos. Son abdomen n'est que cicatrices. Comment a-t-elle pu en arriver là ? C'est ce que certains se demandent encore.

Diagnostic

Madame Bonnot était atteinte du syndrome de Münchhausen un trouble psychiatrique responsable de pathomimies (ou simulations d'une affection grave, dramatique et urgente), dont les symptômes, d'origine artificielle, ne sont pas toujours mis en évidence par les examens.

Les patients qui présentent ce syndrome éprouvent une passion morbide pour la médecine, les médicaments, les auscultations, les analyses et les interventions chirurgicales. Conséquence : de véritables automutilations s'ensuivent. Grâce à la maladie, à l'univers hospitalier, aux médecins, aux infirmières, ces individus, grands dépressifs, réussissent à exister, à échapper à leur quotidien, à un sentiment d'abandon et de solitude et à éviter ainsi le passage à l'acte suicidaire.

Ce sont des mythomanes médicaux et chirurgicaux, qui maîtrisent le langage des spécialistes et sont toujours très bien documentés. Ils n'ignorent rien des manifestations apparentes des dysfonctionnements qu'ils simulent. Notons aussi qu'ils ont très souvent appartenu ou côtoyé une profession médicale ou paramédicale.

Les symptômes et affections que ces individus réussissent à simuler sont incroyables. Madame Bonnot a pu ainsi, pendant presque dix ans, feindre des épisodes de douleurs abdominales aiguës, toujours dans un tableau d'urgence d'une extraordinaire réalité, entraînant ainsi vingt-cinq interventions chirurgicales, la plupart inutiles !

Les personnes atteintes du syndrome de Münchhausen sont capables de provoquer différentes manifestations typiques de véritables maladies.

Une fois le diagnostic de ce trouble établi, les patients doivent être pris en charge de façon immédiate sur le plan psychiatrique, avec parfois un internement prolongé, afin d'éviter une autodestruction qui aboutirait à la mort. Mais leur suivi est laborieux, long, et les rechutes fréquentes.

Le Jet Münchhausen syndrome est une variante de cette pathologie. Il concerne le cas de personne ayant simulé une maladie cardiaque à bord d’un avion, situation à l’origine d’une atterrissage en urgence.