Une petite fille vraiment capricieuse
En ressentant les premières contractions, Josiane avait complètement paniqué. Certes, elle avait suivi scrupuleusement les séances d'information prénatale à la clinique. Elle avait pratiqué avec régularité les exercices de respiration qu'on lui avait enseignés. Et son médecin l'avait depuis longtemps avertie des risques d'un accouchement prématuré. Mais là, d'un seul coup, placée devant la réalité des faits, elle avait eu l'impression de ne plus rien savoir, de ne plus être capable de faire aucun des gestes qu'on lui avait appris. Elle aurait tant aimé que Roger soit là. D'ailleurs, tout avait été prévu pour qu'il en soit ainsi. Il est vrai que sa profession le contraignait à des absences prolongées. Chef de chantier sur des forages pétroliers, il passait plusieurs mois de l'année au loin, dans les pays du golfe Persique ou au Moyen-Orient, et Josiane avait appris depuis longtemps à se débrouiller seule. Mieux, ces séparations fréquentes étaient sans doute une des clefs de la réussite de leur couple.
Alors qu'elle en était à son septième mois de grossesse, Roger avait été appelé pour une nouvelle mission en Arabie Saoudite. Mais il n'en aurait que pour quelques semaines, quatre au plus, et serait de retour pour l'accouchement, lui avait-il affirmé. C'est donc sans angoisse particulière qu'elle l'avait vu partir pour l'aéroport, dans les premières lueurs d'un soleil printanier qui illuminait la baie et les contreforts des Alpes. Au fond, elle était plutôt contente de se retrouver un peu avec elle-même, d'être un moment seule pour faire le point à la veille de cet événement capital. Mais ce que ni l'un ni l'autre ne pouvaient prévoir à cet instant-là, c'est que celui-ci s'annoncerait avec quelques six semaines d'avance.
Josiane n'avait pas voulu que l'on avertisse Roger de cette naissance prématurée. Ne serait-ce que pour ne pas l'inquiéter inutilement. Et puis elle souhaitait lui faire la surprise. Aussi, quand il était rentré de voyage, la peau tannée par le soleil du désert, avait-il été saisi d'une émotion intense en voyant sa femme qui l'attendait sur le pas de la porte avec leur fille dans ses bras. Il avait aussitôt abandonné son sac dans l'allée de gravier et s'était précipité pour les embrasser toutes deux, les enjoignant de rentrer à l'intérieur pour ne pas prendre froid. Il était à la fois fou de joie et d'inquiétude rétrospective à l'idée des dangers qu'avaient pu encourir la jeune maman et le nouveau-né sans qu'il en fût au courant. Ces retrouvailles pleines de tendresse contenue avaient pourtant été entachées d'un incident inquiétant. Quelques heures plus tard, en effet, alors qu'elle s'apprêtait à lui donner le sein, Josiane avait retrouvé Annick – ainsi avaient-ils appelé leur fille – toute molle dans son berceau, inerte, comme transformée en poupée de son. Sans prendre le temps de réfléchir, Roger et elle avaient emmitouflé l'enfant dans une couverture et avaient sauté dans un taxi en direction de l'hôpital. L'interne de garde avait immédiatement constaté une cyanose et avait envoyé la petite en réanimation. Au bout de trois jours d'hospitalisation, Josiane, qui n'avait quasiment pas quitté sa fille des yeux pendant tout ce temps, était autorisée à la reprendre et à la ramener chez elle. Cela n'avait donc été qu'un incident que les médecins avaient minimisé.
Pour s'occuper de son enfant, Josiane avait demandé une disponibilité de deux ans à l'Éducation nationale qui lui avait été immédiatement accordée.
La jeune femme s'était donc installée provisoirement dans sa nouvelle existence de mère au foyer. Contre toute attente, elle n'avait pas tardé à y trouver d'indéniables satisfactions, à commencer par celle d'être libérée de ses horaires rigides. Relativement souvent, dans l'après-midi, elle confiait la garde d'Annick à Bernadette, sa grand-mère.
Il faut bien le reconnaître, c'était sa fille, « sa petite fille adorée », comme elle se plaisait à le répéter à chaque instant, qui occupait le plus clair de son temps. À l'âge de 2 ans, elle en avait fait une vraie poupée Barbie aux boucles crénelées, qu'elle changeait jusqu'à trois fois par jour : c'était une débauche de salopettes en tout genre, de tee-shirts bariolés, de robes à volants et de rubans assortis, sans cesse renouvelés. Il n'y avait jamais rien de trop beau pour elle, et sa garde-robe avait pris des proportions telles qu'elle aurait pratiquement pu rivaliser avec celle d'une star de cinéma hollywoodien. Tout le monde s'y laissait prendre. Même son père, pourtant bourru, était à genoux devant elle dès qu'il la voyait. Il était véritablement à sa dévotion. Sans doute cherchait-il aussi à se déculpabiliser de ses absences trop fréquentes. Toujours est-il qu'il était incapable de lui résister : il lui suffisait de demander quelque chose pour qu'elle l'obtienne toutes affaires cessantes. C'est ainsi que l'on avait vu Roger tambouriner en pleine nuit à la devanture de l'épicerie voisine pour acheter des yaourts à la fraise. Évidemment, la gamine avait eu tôt fait de comprendre le mécanisme. Le résultat était qu'elle se montrait fréquemment capricieuse, se mettant à pleurer dès qu'elle n'avait pas ce qu'elle voulait sur-le-champ. Elle avait les larmes incroyablement faciles. Il n'était pas étonnant qu'elle ait fait pipi au lit jusqu'à l'âge de 4 ans : pourquoi s'en serait-elle privé puisqu'elle n'encourait aucune sanction. Mieux, cela lui valait même, en guise de consolation, des cajoleries supplémentaires.
C'est alors qu'avait commencé à se poser la question de son inscription à l'école maternelle. De toute façon, Josiane était décidée à reprendre son travail. Après avoir prolongé sa disponibilité, elle avait épuisé les délices de la vie au foyer. Et il fallait trouver une solution pour Annick. Cela avait entraîné d'interminables discussions avec Bernadette qui se proposait de la garder. Mais, cette fois-ci, Josiane et Roger avaient tenu bon : il leur semblait souhaitable que leur fille côtoie d'autres enfants et apprenne un minimum de sociabilité. À la veille de la rentrée, Annick présenta de violentes douleurs abdominales qui évoquaient une appendicite. On avait dû l'hospitaliser pendant 48h. Roger était une nouvelle fois absent de la maison à ce moment-là. Et cela était sans doute préférable. Car celui-ci supportait de plus en plus mal le caractère extrêmement capricieux et versatile d'Annick.
À l'opposé, Josiane et Bernadette rivalisaient d'attention vis-à-vis d'Annick. Elles ne tarissaient plus d'éloges dès qu'il s'agissait d'elle. À leurs yeux, elle était « la plus jolie », « la plus intelligente » de toutes les petites filles. À l'école, elle faisait figure d'enfant modèle. Aux dires de sa maîtresse, elle savait se montrer polie, serviable et d'une vivacité hors du commun. D'ailleurs, n'avait-elle pas les meilleurs résultats de sa classe ? Mais à la maison, il en allait tout autrement. C'était quasiment docteur Jekyll et Mister Hyde, version enfantine. Dès qu'elle passait le porche du jardin, elle se transformait en véritable petite peste et en devenait proprement intenable. Ses exigences n'avaient pas de limites. À 7 ans, elle se comportait en princesse tyrannique, régentant sa mère et sa grand-mère comme des servantes, les menant par le bout du nez.
Roger, lors de ses passages à Nice, supportait de plus en plus difficilement cette relation extrêmement fusionnelle entre la mère, la grand-mère et la petite fille. Autant le dire clairement, il s'en sentait complètement exclu.
Quand Josiane et Bernadette lui avaient annoncé leur intention d'envoyer la gamine en colonie de vacances à la montagne, il n'avait pas pipé mot, même s'il pressentait confusément d'inévitables difficultés. Lorsque sa mère l'avait informée de sa décision, Annick était rentrée dans une rage terrible. Pendant la semaine précédant le départ, elle n'avait pas ouvert la bouche, refusant quasiment de s'alimenter. Pourtant, cette fois-ci, Josiane n'avait pas cédé. Elle avait poussé la gamine dans le train, sans se soucier de ses états d'âme. Deux jours plus tard, elle recevait un coup de fil du directeur du centre : elle devait revenir chercher sa fille en urgence. Celle-ci était tombée d'un remonte-pente et s'était fait une grave entorse au pied droit. Sa jambe était plâtrée et il n'y avait pas de personnel sur place pour s'occuper d'elle. Loin d'être effondrée, Annick affichait au contraire une évidente fierté à son retour à Nice : elle semblait défier sa mère et sa grand-mère qui culpabilisaient un maximum et la couvraient de cadeaux pour se faire pardonner.
À la rentrée des classes, fin avril, Annick avait repris le chemin de l'école avec son plâtre et ses béquilles. Très rapidement, elle avait compris tout le parti qu'elle pouvait tirer de cet atout inédit : le moindre effort physique lui arrachait des grimaces insoutenables qui ne manquaient pas de paniquer son entourage et qui n'avaient au fond qu'un but : obtenir de nouvelles gâteries et de nouvelles cajoleries de sa cour habituelle. Mais cela devint pire encore au moment de la rééducation. À chaque séance, deux fois par semaine, elle ne cessait de se plaindre, de gémir, voire de hurler, prétextant des douleurs violentes, de terribles fourmillements dans les pieds.
Les semaines passaient et la jeune maman aurait été bien en peine de mesurer de quelconques progrès dans le maintien d'Annick. Au contraire, elle avait l'impression qu'elle marchait de plus en plus difficilement. Il lui arrivait même de boiter en rentrant de l'école. Et elle se plaignait toujours de ces fourmillements qui à certains moments, disait-elle, lui paralysaient complètement la jambe. Un soir, Roger, qui par chance était là, avait été obligé de la porter jusqu'à sa chambre après le dîner.
En fait, à l'exception d'Annick qui ne semblait se soucier de rien, tous étaient inquiets. Car outre ces problèmes physiques, la gamine avait de plus en plus de mal à suivre en classe. L'institutrice, une collègue en qui elle avait toute confiance, n'avait pas caché à Josiane qu'il serait peut-être plus sage d'envisager un redoublement en fin d'année. Décidément, cette mauvaise chute avait bien des conséquences négatives. Et ce qu'ils avaient pris au départ pour de la comédie était peut-être plus sérieux qu'il n'y paraissait de prime abord. Malheureusement, une nouvelle consultation médicale, chez un autre médecin, ne devait rien apporter de nouveau. Ni les radios, ni les examens sanguins ne permettaient de modifier le diagnostic de départ : il fallait patienter, un point c'est tout, cela passerait avec le temps.
À l'approche du mois de juin, Annick avait commencé à moins se plaindre de sa jambe. Ce que chacun, faute de mieux, avait mis sur le compte de l'été qui approchait, de la chaleur, du soleil et des premiers bains de mer. En revanche, sur le plan scolaire, cela allait de mal en pis et devenait carrément affolant à l'approche des derniers contrôles. C'est alors qu'un mercredi après-midi où elle était de garde, Bernadette avait retrouvé sa petite fille allongée de tout son long sur le carrelage de la cuisine, devant le réfrigérateur ouvert. Manifestement la gamine, à moitié endormie, avait eu un malaise : elle transpirait abondamment, parlait très faiblement, de façon quasi inaudible, et, surtout, elle était absolument incapable de se relever. Complètement affolée, la grand-mère avait appelé les pompiers qui avaient aussitôt transporté Annick aux urgences de l'hôpital. La fillette avait repris connaissance pendant le trajet en ambulance, mais elle ne semblait se souvenir de rien. Elle avait, disait-elle, très mal à la tête et envie de vomir. Et s'il s'agissait des séquelles d'un traumatisme crânien lors de son séjour en colonie ? Les médecins, intrigués, avaient pratiqué quantité de nouveaux examens radiologiques et sanguins. Mais en vain : Annick était ressortie huit jours plus tard sans que l'on ait rien décelé d'anormal dans son état.
C'est alors qu'un dimanche midi, à la veille des vacances, Josiane avait annoncé qu'elle attendait un bébé. Elle n'avait mis personne au courant, pas même Roger, avec lequel elle avait pourtant évoqué cette éventualité dans les semaines précédentes. Sur le coup, la nouvelle, pour le moins inattendue, avait provoqué un brusque silence. Bernadette en était restée bouche bée. Certes, à près de 40 ans, Josiane n'avait pas de temps à perdre si elle voulait un deuxième enfant. Mais pourquoi si brutalement, sans en avoir parlé à qui que ce soit ? Annick, quant à elle, n'avait pas dit mot : elle avait continué à déguster son gâteau comme si elle n'avait rien entendu. Roger s'était alors levé pour embrasser Josiane : son visage rayonnant suffisait à dire combien il était heureux. Les jours suivants avaient été des plus joyeux : la perspective des vacances et de cet élargissement inespéré de la famille favorisait les projets les plus fous. Roger parlait déjà d'agrandir la maison, d'aménager les combles. Josiane, quant à elle, imaginait une piscine dans le jardin et se demandait si elle n'allait pas définitivement rendre son tablier d'institutrice pour se consacrer toute entière à sa progéniture.
Au matin du dernier jour d'école, Josiane s'était levée en retard. Elle n'avait pas entendu son réveil. Enfilant à la hâte son peignoir en éponge, elle s'était précipitée dans la chambre d'Annick pour la secouer. Mais la fillette était hors d'état de répondre à son appel ; les yeux hagards, comme révulsés, elle gisait inanimée au milieu de son lit d'enfant. Sa respiration était à peine audible. Alerté, Roger avait immédiatement appelé le S.A.M.U. Les bras ballants, totalement impuissants, Josiane et lui étaient restés debout au pied du lit sans savoir quoi faire. Jamais un quart d'heure – le temps qu'il fallut aux secouristes pour arriver – ne leur avait paru si long. Les larmes aux yeux, ils avaient observé avec un espoir fou les premiers gestes de réanimation. Mais, hélas, rien ni personne ne semblait pouvoir ramener Annick à la conscience. Celle-ci fut donc transférée sur l'heure au service de réanimation de l'hôpital. Les médecins avaient immédiatement diagnostiqué un coma. Mais ils ne pouvaient pas en dire plus. Il fallait attendre et poursuivre les examens.
Josiane et Roger avait été refoulés dans le hall : « On vous préviendra s'il y a du nouveau ». Ils avaient passé la journée entière face au comptoir d'accueil sans jamais pouvoir obtenir d'informations plus précises. D'autant que, dans l'intervalle, les équipes avaient changé et qu'ils ne savaient plus à qui s'adresser. Josiane était épuisée mais elle ne voulait pas rentrer : il était hors de question qu'elle abandonne ainsi sa fille à des mains inconnues, sans savoir ce qu'on lui faisait. Elle n'avait rien avalé de la journée et se sentait incapable d'ingurgiter quoi que ce soit, pas même un verre d'orangeade. Elle avait alors fait une sorte de malaise. Appelé à la rescousse par une infirmière, l'interne de garde n'avait pas tardé à constater qu'elle était en train de faire une fausse couche. Atterré, Roger l'avait vue partir sur un chariot en direction des urgences.
On était alors venu l'avertir qu'il pouvait, s'il le souhaitait, voir sa fille quelques minutes. Il avait suivi, sans réfléchir, la blouse blanche du médecin de garde dans le dédale des couloirs de l'hôpital. Derrière la vitre, Annick reposait inconsciente, une perfusion suspendue au-dessus de sa tête. Comme submergé par un trop-plein d'émotions, Roger avait commencé à raconter au jeune praticien le drame qu'il était en train de vivre : sa fille entre la vie et la mort, sa femme en train de perdre son enfant. Soudain, les deux hommes avaient vu Annick ouvrir les yeux et sortir de son coma.
Diagnostic
Annick a présenté un coma d'origine hystérique. Ce type de coma entraine une perturbation de la vigilance qui peut simuler un coma mais un premier examen rapide du malade révèle par exemple que les paupières offrent une résistance à l'ouverture. D'autre part, le bilan neurologique ne révèle aucune anomalie.
L'hystérie est une maladie mentale essentiellement relationnelle dont les symptômes ont un contenu symbolique. Le sujet demeure conscient du caractère pathologique de ses troubles, mais inconscient de leur origine.
L'hystérie vient du mot grec hustera qui signifie utérus. Dans l'Égypte ancienne, elle correspond à un trouble de l'utérus dont le traitement est la fumigation.
Hippocrate reconnaît l'importance de l'élément sexuel dans cette manifestation qui est due au mouvement de l'utérus dans le corps. Il distingue alors l'hystérie d'une maladie organique.
Au Moyen-Âge et à la Renaissance, elle est assimilée aux manifestations mystiques d'ensorcellement et des milliers d'individus sont alors torturés et brûlés. Ce n'est qu'au XVIIe siècle qu'elle est classée parmi les maladies mentales et qu'elle est reconnue comme la plus fréquente des pathologies chroniques. À la fin du XIXe siècle, Charcot, fondateur de la neurologie, se consacre principalement à l'étude de l'hystérie et confirme le rôle de l'émotion et de la suggestion dans la naissance de ce symptôme. Il sert de catalyseur aux conceptions novatrices de Babinski, neurologue, Janet, psychologue et Freud, psychanalyste. Celui-ci explique que le mot « conversion », forme d'hystérie, désigne la transformation d'une excitation psychique en symptomatologie somatique durable. Il considère les symptômes hystériques comme des affections et séquelles d'émotion qui ont agi à la manière de traumatismes. La conversion est l'expression dans le langage du corps des conflits psychiques inconscients entre le désir et l'interdit qui s'y oppose. Elle constitue le moyen de défense le plus efficace contre l'angoisse que ce conflit suscite. La réalisation de la conversion, comme le coma d'Annick, est alors le moyen de neutraliser cette angoisse. Elle est la source de bénéfices secondaires, c'est-à-dire d'une position par rapport à autrui, demande que l'hystérique recherche et qui le soulage.
L'hystérie est un appel sans cri, une demande sans offre verbalisée. Les manifestations observées au cours de l'hystérie sont, le plus souvent, spectaculaires.
La personnalité du sujet est assez stéréotypée. Il recherche et exige approbations et éloges. Il exagère, de façon inadaptée et théâtrale, l'expression des émotions, comme la colère, la joie… Il n'est pas à l'aise s'il n'est pas au centre des préoccupations d'autrui et accorde trop d'importance à l'opinion de son entourage qui ne le rassure jamais complètement. Il a besoin d'un public complaisant. La discrétion est exclue chez l'hystérique. Ses sentiments sont souvent superficiels et changeants. Il ne cherche qu'à obtenir une satisfaction immédiate. Il est intolérant à la frustration et à tout retard de gratification.
Il parle de manière trop subjective, avec peu de détails et son imagination est exaltée, parfois proche de la mythomanie. Ces signes montrent l'incertitude du sujet sur lui-même, sa quête d'identification qui sont les marques d'une problématique sexuelle génitale conflictuelle.
L'hystérie peut représenter diverses manifestations. Le choix du symptôme est déterminé par la prolongation ou la reprise d'anciens troubles somatiques. Il est parfois dû à l'imitation inconsciente d'un trouble affectant une personnalité de l'entourage. Une crise d’hystérie peut se manifester de plusieurs manières comme par exemple des convulsions, une paralysie ou une perte de la vision. Les difficultés de la marche que présentait Annick, reproduisaient celles de sa grand-mère, atteinte d'une sclérose en plaques. Cette contagion hystérique est responsable d'épidémies de pensionnat comme celles relatées en 1955 par Théopold : une épidémie de douleur au bras est survenue chez 30 jeunes filles quelques jours après que leur maîtresse arrive en classe le bras en écharpe.
Les symptômes rencontrés concernent les désordres moteurs, comme des pertes de connaissance brèves, des troubles de l'équilibre, des épisodes d'hémiplégie et dans des cas exceptionnels des manifestations de type coma. Des troubles de la sensibilité, sous la forme de douleurs excessives, ou d'anesthésie, sont également observés. L'hypoacousie, voire une surdité totale, une baisse de la vision, et même une cécité totale sont souvent décrites.
Il peut exister aussi des troubles de la déglutition, des vomissements, des douleurs abdominales, des difficultés urinaires. Les grandes crises d'hystérie typique, avec gesticulation, mouvements désordonnés, cris, larmes et chutes sont plus rares. Face à un patient qui présente des manifestations d'allure hystérique, le médecin doit avant tout éliminer une maladie organique. Comparée à la maladie simulée, la crise est atypique, d'évolution capricieuse et spectaculaire, et bien tolérée. Un examen clinique minutieux s'impose. L'interrogatoire, quand il est possible, est fondamental. Le médecin écoute alors le patient, le laisse raconter ses troubles et essaie de faire peu de commentaires et de rester neutre. Mais des examens complémentaires sont parfois indispensables. Le médecin doit rester très prudent, car la répétition abusive des explorations focalise le patient sur ses troubles et l'enfonce dans la certitude de leur authenticité. Il doit essayer de ne pas rentrer dans le jeu du patient et de sa famille qui a toujours tendance à être très demandeuse.
Dès que le diagnostic d'hystérie est confirmé, il faut prendre en charge le patient et sa famille, apprécier sa personnalité et rechercher le facteur déclenchant de la crise. Dans le cas d'Annick, il s'agissait de l'annonce de la survenue d'un autre enfant dans la famille.
Le diagnostic de coma d'origine hystérique avait pu être porté assez rapidement. Des signes pouvaient déjà orienter les médecins : ses pupilles étaient égales et réactives ; il y avait une résistance active à l'ouverture des paupières qui se ferment en général rapidement quand on les relâche. Leur fermeture lente, après leur ouverture passive chez de nombreux comateux, ne peut être imitée volontairement. Il n'y avait pas de mouvements d'errance des yeux. Les réflexes tendineux sont normaux, sauf s'ils sont volontairement supprimés et les réflexes abdominaux sont généralement présents.
Même devant la suspicion d'une origine hystérique, les médecins ont dû effectuer de nombreux examens, une ponction lombaire, un électro-encéphalogramme, un électrocardiogramme et un scanner afin d'éliminer une cause infectieuse, tumorale ou traumatique de ce coma. La difficulté majeure réside dans le fait qu'il faut être très prudent dans le diagnostic et ne pas passer à côté d'une maladie organique. Annick avait présenté une chute quelque temps auparavant qui aurait pu être à l'origine de ce coma.
L'hystérie infantile a longtemps été niée chez les auteurs anciens. Pourtant dès le XVIe siècle, on rapporte des histoires d'épidémies collectives de convulsions, d'aboiements dans des communautés d'enfants, de type hystérique.
L'hystérie chez l'enfant est rare. Elle a intéressé de nombreux médecins à partir de 1950. Le terrain de l'enfant hystérique est le même que celui de l'enfant normal : suggestibilité, fabulation, théâtralisme, tendance à l'imitation et mythomanie sont des signes retrouvés chez la majorité des enfants. Mais lorsqu'une intervention médicale confère le statut de maladie, ces symptômes banals peuvent constituer le départ d'un état névrotique. Beaucoup pensent que l'hystérie est exceptionnelle avant 8 ans, plus fréquente ensuite, et touche plus les filles. L'enfant perçoit son corps comme asexué. Lors de la puberté, il perd l'image idéalisée qu'il en a. Ce corps est alors ressenti comme sale, horrible et étranger. Dans les cas de conversion hystérique, la préparation à la venue de la sexualité n'a pas été bien faite, et elle est ressentie comme une véritable terreur. Plus la surprise sera grande, plus les conduites défensives seront importantes. C'est sur ce terrain que s'expriment les symptômes de l'hystérie. La mère essaie de maintenir l'illusion que le corps de l'enfant lui appartient, qu'il est son phallus. Elle recrée une illusion de symbiose et emploie le corps de l'enfant comme support de ses décharges sexuelles. Le fantasme de fusion mère/enfant est mis en danger par l'avènement de la sexualité au moment de la puberté.
Le pronostic de l'hystérie chez l'enfant peut être favorable si le diagnostic est effectué rapidement et si le milieu familial est compréhensif. Le médecin doit dédramatiser la situation et isoler l'enfant de son milieu familial (Annick fut hospitalisée en pédopsychiatrie). Il faut donner à l'enfant un moyen de guérir sans perdre la face car il est alors privé du prestige de la maladie. Il doit trouver son dédommagement dans le prestige d'une guérison dont on doit lui laisser en partie le mérite. Il faut rassurer la famille, aider les parents à modifier leur attitude et éviter qu'ils restent anxieux. L'intervention d'un pédopsychiatre est conseillée dans les formes sévères et conduira le plus souvent à une psychothérapie. La prise en charge simultanée de la mère s'impose le plus souvent. Il est parfois nécessaire de séparer l'enfant, pendant une durée limitée, de son milieu familier.