Plus dur sera la chute

Il lui fait drôle de penser qu'à une certaine époque, pour des milliers d'admirateurs, elle était « La Claudia ». Mais c'est loin tout cela. Depuis, il y a prescription. Qui la reconnaîtrait dans la rue aujourd'hui, en 1997 ? Qui se souvient encore de son nom d'actrice ? De ses films ? Parfois, la RAI en diffuse un, le dimanche soir, au ciné-club, dans la catégorie des navets sympathiques. Le plus souvent, elle ne pense même pas à allumer son poste. Pourtant, l'autre soir, elle en a regardé un avec Fabio. En se revoyant sur l'écran, elle a eu l'impression de voir quelqu'un d'autre. Sa fille ou sa cousine, par exemple. En tout cas, pas elle.

Comme tant d'autres, elle avait d'abord été figurante à Cinecittà. À l'époque c'était facile : on tournait beaucoup de films en Italie. Mais contrairement à certaines, elle avait eu la chance d'être rapidement remarquée. La chance ? C'est à voir. Il lui avait suffi de quelques comédies légères – dans tous les sens du terme – pour connaître la gloire. Et faire d'elle une star, une égérie du nouveau cinéma italien. Pendant quelques années, elle avait mené une vie de reine, sinon de rêve. Sur les plateaux, chacun était aux petits soins avec elle, exauçait tous ses caprices. Les journalistes se pressaient aux portes de sa loge, voulant lui arracher des confidences soigneusement fabriquées par son agent ou ses attachées de presse. Combien de rendez-vous avec la presse n'avait-elle pas annulés parce qu'elle avait mieux à faire, passer chez le coiffeur, par exemple, ou bronzer au bord de sa piscine en compagnie d'un quelconque amant de passage dont elle était incapable de se rappeler le nom, ou le visage, le lendemain ?

Au faîte de sa gloire, Claudia avait été invitée au festival de Cannes. Ses fans, comme on dit aujourd'hui, faisaient nuit et jour le siège de l'hôtel où on lui avait réservé une suite. Elle ne pouvait pas sortir sans provoquer une émeute. Le soir de la projection de son film, un chef-d'œuvre oublié depuis, elle avait refusé de monter les marches du palais du festival si on ne lui trouvait pas, dans l'heure qui suivait, des chaussures exactement assorties au tissu de sa robe. Il avait fallu faire venir les escarpins de Paris par un avion spécial.

Était-elle heureuse pour autant ? À vrai dire, elle n'en sait rien. Elle avait été emportée dans un tourbillon, à un âge où l'on ne possède pas encore les repères nécessaires. Elle était trop jeune pour se rendre compte de sa chance. Ce dont elle se souvient surtout, c'est de l'angoisse qui la saisissait entre deux tournages. Quand, justement, le manège s'arrêtait brusquement et qu'elle se retrouvait face à elle-même. Alors elle prenait conscience du vide de son existence, de l'absence de véritables amis autour d'elle. Elle s'étourdissait dans des fêtes, des soirées en boîtes, pour ne pas y penser. Et si, d'un seul coup, on cessait de l'aimer ? Si le public boudait son prochain long-métrage ? Claudia avait de plus en plus de mal à supporter les périodes d'inactivité.

C'est pourquoi elle avait enchaîné film sur film pendant cinq ans, sans même lire les scénarios, quitte à accepter de jouer les pires navets. Et le public avait fini par se lasser, et les metteurs en scène aussi, les bons en tout cas. Son dernier film avait fait un flop retentissant. Les coups de téléphone étaient devenus plus rares et les propositions de travail inexistantes. Du jour au lendemain, le vide s'était fait autour de Claudia. Et si l'on avait encore parlé d'elle dans les journaux, cette année-là, ce n'était pas pour ses talents d'actrice mais parce qu'elle avait échappé de justesse à deux tentatives de suicide. Son seul refuge était désormais l'alcool, qu'elle consommait sans modération.

Comment avait-elle échoué, ce soir-là, dans ce bar miteux du Trastevere ? Qui l'avait amenée là ? Peut-être le destin qui voulait qu'elle rencontre Fabio, un jeune instituteur d'une école du quartier. Il avait un visage d'ange, avec ses boucles brunes qui lui tombaient sur les yeux, et ne l'avait pas reconnue. D'ailleurs, il connaissait à peine son nom. Ils avaient parlé jusqu'au milieu de la nuit, dans la tiédeur romaine, assis sur le parapet d'une fontaine. Mais ils n'étaient pas devenus amants aussitôt, ils s'étaient revus plusieurs fois, dans des cafés, avant que Fabio n'accepte de lui faire l'amour. Ils se sont mariés quelques mois plus tard, dans la minuscule église d'un petit village de Toscane. Loin des journalistes, sans autres témoins que leurs familles respectives. Claudia a été deux fois grand-mère et ne regrette rien de son ancienne vie. C'est à peine s'il lui arrive d'y penser, une ou deux fois par an, au hasard d'un article qui mentionne encore son nom. Ce nom qui, au demeurant, n'est plus le sien désormais. C'est grâce à Fabio que Claudia a pu rompre aussi radicalement avec le milieu du cinéma. Grâce à lui, elle a repris ses études pour devenir puéricultrice. Et elle peut analyser, avec le recul, qu'elle a vécu ce que les médecins connaissent bien sous le nom de syndrome d'Icare.

Diagnostic

Le syndrome d'Icare est une pathologie d'épuisement physique et mental qui survient après un investissement prolongé et sans limite lorsque les résultats obtenus ne sont pas à la hauteur des espérances. Il survient également quand les récompenses ou la reconnaissance des autres ne sont pas conformes au désir ou aux ambitions fixés par le sujet.

Les personnes atteintes de ce syndrome n’écoutent pas leur entourage et ne sont pas conscientes de leur état. Ce syndrome pourrait être rapproché d’un syndrome d’épuisement psychique et physique appelé le burn out.

Cette pathologie est étroitement liée à l'usage du succès et concerne essentiellement les artistes. Elle se rencontre aussi aujourd'hui chez des hommes politiques, des chefs d'entreprise, des présentateurs de télévision… Le problème des maladies liées au succès peut se comparer au cas d'Icare qui volait trop haut dans le ciel, la chaleur consumant ses ailes et le plongeant dans la mer Égée. Icare s'est nourri toute son enfance d'un idéal élevé, refusant toute compromission afin d'atteindre son but.

L'artiste a besoin d'être reconnu, aimé, adulé. Il focalise son énergie sur un seul objectif qui guide sa vie, la réussite à tout prix. Cet idéal a été souvent surdimensionné à l'instigation de l'environnement familial, dès la petite enfance. L'évolution de cette maladie dépend avant tout des possibilités de l'artiste à faire face à des situations d'échec, des périodes moins glorifiantes ou des critiques destructrices. Seul un équilibre personnel, familial et amoureux peut l'aider à ne pas sombrer. Sans oublier un soutien thérapeutique.