Un somnifère énergisant
À Turin, tout le monde connaît Pepirelli. Cette papeterie à l'ancienne, spécialisée dans les cartonnages et les rames de papier imprimé, est quasiment une institution, tenue de main de maître, depuis près de quarante ans, par Laura et Roberto. Avec ses rayonnages de bois ciré et son long comptoir recouvert de marbre veiné, la boutique attire toute la bonne bourgeoisie turinoise.
Toutefois, Roberto s'inquiète pour sa succession. Il voudrait pourtant bien arrêter de travailler. À plus de 70 ans, il peine à rester debout toute la journée derrière son comptoir et Laura, quoiqu'un peu plus jeune que lui, le pousse à raccrocher. Mais leurs deux fils vivent loin, en Amérique où ils ont fait leur vie, et ils n'ont aucunement l'intention de rentrer au pays pour reprendre le négoce familial.
Comme chaque matin, Roberto s'est levé le premier. Traditionnellement, c'est lui qui prépare le petit-déjeuner. Laura peut ainsi paresser quelques minutes supplémentaires au lit, sous les couvertures. C'est son luxe ! Dans un demi-sommeil, elle entend son époux mettre la cafetière en route. Bercée par le glouglou de l'eau qui bout, Laura finit par se rendormir. Et quand elle ouvre les yeux pour la seconde fois, elle n'entend plus un bruit dans la cuisine. Elle se redresse vivement sur ses oreillers : « Roberto ? Roberto ? Tu m'entends ? Qu'est-ce que tu fais ? Tu as un problème ? ». Mais pas un son, pas la moindre réponse, pas même un frottement de pantoufle sur le lino ou un grognement agacé comme parfois. Inquiète, Laura se lève aussi vite que son arthrose de la hanche le lui permet. Sans même prendre le temps d'enfiler sa robe de chambre et ses chaussons, elle se précipite dans la cuisine. Elle est comme paralysée quand elle voit son Roberto étalé de tout son long, apparemment totalement inconscient, sur le linoléum, au pied de l'évier. Incapable de bouger, incapable d'appeler au secours, saisie de tremblements irrépressibles, elle reste là, la main écrasée sur la bouche, les yeux écarquillés, à ne pas savoir que faire pendant ce qui lui semble une éternité. Il faut dire que Laura n'est guère au fait des choses médicales, et encore moins des gestes de survie qui s'imposent dans ce genre de situation. Avec Roberto, ils ne consultent quasiment jamais le médecin. Ils ne sont jamais malades, en dehors de petits rhumes saisonniers ou de dérangements intestinaux épisodiques. Le seul médicament qu'il connaisse est l'aspirine. Et encore !
Toutefois, elle ne tarde pas à se ressaisir et à retrouver son sens pratique légendaire. Elle vérifie d'abord que son époux respire toujours. Rassurée, elle se rue sur le téléphone. Encore un peu tremblante, elle parvient néanmoins à retrouver le numéro de leur médecin généraliste, dans le carnet d'adresses posé sur le guéridon de l'entrée. Mais après qu'elle lui a brièvement décrit la situation, celui-ci lui conseille d'appeler immédiatement les secours d'urgence, dont il lui donne le numéro d'appel, pour une prise en charge rapide. Effectivement, à peine une dizaine de minute plus tard, les secouristes s'affairent autour de Roberto qui n'a toujours pas repris conscience. Sans perdre une minute, ils décident de le transporter vers l'hôpital le plus proche, l'hôpital Maurizio Umberto 1er, via Magellano. Manifestement, Roberto a sombré dans le coma et il faut agir vite. Ils conseillent à Laura de les rejoindre en taxi dès qu'elle sera habillée.
À peine arrivé aux urgences, le vieil homme est transféré dans le service de réanimation. Le bilan va très vite permettre d’effectuer le diagnostic peu favorable d’un infarctus cérébral. Son cerveau n'ayant pas été irrigué pendant plusieurs minutes, de lourdes séquelles sont à craindre. Laura a du mal à voir son mari intubé et placé sous assistance respiratoire. Au bout d'une semaine, Roberto est à nouveau transféré, cette fois vers le service de neurologie. Effectivement, les lésions cérébrales qu'il a subies lors de son accident dans la cuisine sont responsables de son état végétatif. Il ne réagit ni au bruit ni à la lumière ni à aucun autre stimuli. Certes, ses yeux sont ouverts, mais il ne voit rien et il doit être nourri par sonde gastrique. Pourtant, Roberto semble respirer normalement, son cœur continue à battre et son visage affiche une apparence paisible. Chaque jour, Laura se rend à son chevet, pendant les heures de fermeture du magasin. Mais elle a de plus en plus de mal à supporter de le voir ainsi. Elle lui parle pourtant en lui tenant tendrement la main. Elle lui raconte en détail les menus événements du magasin, les querelles incessantes avec les fournisseurs, souvent de mauvaise foi, les demandes toujours saugrenues des clients. Bref, leur quotidien depuis quarante ans. Elle lui donne des nouvelles des voisins et lui transmet leurs vœux de prompt rétablissement. Elle lui caresse le front, l'embrasse sur l'épaule avec toute la tendresse et l'affection dont elle est capable. Mais, en même temps, tout cela est parfois tellement décourageant. Il semble tellement loin, son Roberto, tellement inatteignable. Et les médecins ne semblent pas très optimistes. Laura n'en peut plus. Elle, pourtant toujours si forte, si joyeuse, si positive, finit par craquer. Un jour qu'elle rentre de l'hôpital, elle s'effondre en larmes sur le trottoir, devant la porte du magasin qu'elle ne se sent même plus la force de pousser. Elle hoquète, suffoque littéralement, s'étouffe dans ses propres sanglots, un flot qui s'écoule d'elle sans qu'elle puisse rien y faire et sans que rien ni personne ne soit en mesure de l'arrêter. Heureusement, une voisine rentrant de course parvient à la relever et à la remonter jusqu'à chez elle, dans l'appartement, réussissant à la convaincre qu'elle n'est pas en état d'ouvrir la boutique. « Vous devez voir quelqu'un, vous avez besoin d'être aidée » lui dit la voisine bienveillante. À force de paroles de bon sens, elle persuade Laura d'appeler son médecin pour prendre rendez-vous. Ce dernier la reçoit dans son cabinet dès le lendemain et lui prescrit du Zolpidiem, un somnifère qui lui permettra au moins de faire des nuits complètes et de reprendre des forces. « Si vous voulez aider votre mari, il faut d'abord commencer par prendre soin de vous », lui assène-t-il. Laura est bien obligée d'en convenir.
Tout cela coïncide à peu près avec le moment où Roberto, après plusieurs semaines passées en neurologie, est orienté vers un établissement de soin de suite, à la périphérie de la ville, une sorte d'hospice tenu par des religieuses, au pied des montagnes. Pour Laura, cela complique encore les choses. Elle ne sait pas conduire et doit prendre trois modes de transport en commun différents pour se rendre au chevet de son époux. Cela l'épuise. Et, surtout, elle a de plus en plus le sentiment que tout cela ne mène à rien. De fait, les soins apportés à Roberto se limitent désormais au nursing : on se contente de l'alimenter, toujours par sonde gastrique, de le changer de temps à autre et de le bouger plus ou moins régulièrement pour éviter la formation d'escarres. Mais rien de plus. Et rien que Laura ne pourrait faire elle-même avec un peu d'assistance extérieure. Or, Laura ne veut pas baisser les bras. En dépit du manque de conviction des médecins et du corps médical dans son ensemble, qui semblent décidés à abandonner Roberto à son sort, elle veut croire encore à sa guérison. Il peut s'en sortir, elle en est convaincue. Il a toujours été un homme solide, battant. Et puis, comme on dit, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.
Après quelques aménagements indispensables, et notamment l'installation d'un lit médicalisé qui occupe une grande partie du salon, Roberto est ramené chez lui. L'équipe médicale de l'établissement de soin, a donné son accord pour le transfert. Très vite, une sorte de routine s'installe. Le matin, une infirmière passe pour vérifier que tout se passe bien et aider à sa toilette. En fin de matinée, c'est le passage du kinésithérapeute. Il manipule un peu le vieil homme, tant pour faire fonctionner ses articulations que pour lui éviter de trop souffrir d'escarres par ailleurs inévitables. Il l'assoit dans un fauteuil, près de la fenêtre, où il passe la journée. Et le soir, un aide-soignant appartenant à une association d'aide aux malades dépendants vient lui apporter les derniers soins avant la nuit et aider Laura à le mettre au lit. Certes, pour elle, c'est une occupation de tous les instants. Mais, en même temps, elle préfère ça. Au moins, elle est avec son Roberto. Toute la journée, elle chante en sourdine pour lui tenir compagnie, tout en faisant le ménage, le repassage ou la cuisine. Elle a toujours un œil sur lui, attentive au moindre changement, au moindre frémissement. Il reste assis dans son fauteuil, toujours très raide. Pourtant, ses bras et ses jambes sont parfois animés de légers mouvements. Son visage aussi connaît de fugaces changements d'expression, une sorte de grimace, un mâchouillement, et parfois, mais de façon très exceptionnelle, un vague sourire. C'est bien peu de choses mais cela suffit à Laura pour garder confiance. Elle se dit que tout n'est pas perdu. D'autant que, depuis peu, elle a remarqué que Roberto semblait la suivre des yeux.
Peu à peu, Roberto semble sortir de sa torpeur. Il accepte même de la nourriture à la cuillère. Mais il faut beaucoup de patience et de temps. Parfois plus d'une heure pour un simple yaourt ou un petit pot de compote de fruit. Chaque bouchée est une épreuve et en même temps une victoire. Mais malgré ces progrès indéniables, Roberto reste plongé dans son mutisme et ne parvient pas à s'exprimer de quelque manière que ce soit. En dépit des soins attentifs du kinésithérapeute, des manipulations, des massages, des jeux pour tenter de le mobiliser, il semble toujours incapable de gestes coordonnés. Pourtant, Laura ne désarme pas. Elle tient le coup, notamment grâce à la formidable chaîne humaine qui s'est peu à peu constituée autour d'elle, amis, voisines, anciens clients, chacun apportant sa contribution pour la soulager, qui lui faisant ses courses, qui lui postant son courrier, qui passant pour elle chez le teinturier. Non, ce qui l'inquiète depuis quelques temps, c'est que Roberto semble avoir du mal à dormir. La nuit, il est très agité, nerveux, fébrile. Et, du coup, dans la journée, il paraît plus fatigué, moins en forme, moins enclin à sourire ou à participer aux exercices que lui propose le kiné. Tant et si bien qu'un soir, Laura décide de lui administrer un des comprimés qu'elle prend elle-même, depuis trois ans maintenant, pour dormir. Après tout, se dit-elle, au point où on en est, ça ne peut pas lui faire de mal.
Quelques heures plus tard, en plein milieu de la nuit, Laura croit entendre un bruit en provenance du salon, où la lumière reste en permanence allumée. Depuis que Roberto est rentré, elle ne dort que d'un œil, toujours sur le qui-vive. Elle se précipite auprès de lui. Manifestement, Roberto s'est remis à bouger, il semble à nouveau capable de communiquer. Toute à sa joie, et sans même regarder l'heure sur la pendule, elle appelle son médecin pour lui annoncer la nouvelle et lui demander de venir immédiatement. Mais celui-ci, manifestement sceptique, l'éconduit poliment. Non, il ne passera pas avant demain matin. Et il raccroche un peu brutalement en lui souhaitant bonne nuit. Au petit matin, Laura, qui n'a pas fermé l'œil et a passé la nuit au pied du lit de Roberto, décide de tenter le coup une seconde fois et lui donne un second comprimé. Cette fois, l'effet est encore plus spectaculaire. Moins d'une heure après la prise, Roberto parvient à se redresser seul sur ses oreillers. Il est même capable d'avaler quasi normalement les cuillérées de fromage blanc que lui présente son épouse. Quand il arrive dans l'appartement, peu de temps après, le médecin est bien obligé de reconnaître ce spectaculaire éveil. Manifestement, Roberto est sorti de son coma. Et ce grâce à la prise du médicament destiné à Laura.
Diagnostic
Le zolpidem est un médicament de type « somnifère » prescrit chez les personnes qui éprouvent des difficultés à dormir. Il agit en ralentissant les activités cérébrales afin de provoquer le sommeil. Ce somnifère peut entrainer des effets indésirables appelés réactions paradoxales provoquant par exemple une agitation, une agressivité ou une insomnie qu'il est sensé combattre.
L'effet spectaculaire d'une « sortie de coma » qu'a connu ce patient a été décrit pour la première fois en 1994 chez un malade qui était dans le coma à qui on avait administré du zolpidem afin de diminuer l'intensité de ses spasmes. Ce traitement avait permis une sortie du coma en moins d'une heure. Le cas de cette femme victime en 1999 d’un coma suite à un arrêt cardiaque suivi d’un état végétatif pendant plusieurs années est passionnant car il a débouché sur de nombreux travaux scientifiques en France et dans le monde entier.
Avec l’accord de sa famille, cette femme qui était dans un état végétatif est retournée vivre chez elle. Son mari s’est occupé d’elle quotidiennement. Un soir, alors qu’elle est agitée, sur les conseils d’un médecin, il lui donne un somnifère, le zolpidem, qui la réveille rapidement : elle est alors capable de communiquer spontanément, de bouger immédiatement et de s’alimenter.
Les jours suivants, son mari lui redonne le même médicament : le même effet apparaît en moins d’une demi-heure et se prolonge 3 heures environ. Le cas de cette personne incite plusieurs équipes françaises et mondiales à travailler sur ces médicaments pouvant permettre à des personnes en état végétatif de sortir de leur coma. Ce type de médicament permettant une sortie de coma est dénommé « pilules de Lazare ».
L'équipe du service de neuropharmacologie du CHU de Purpan à Toulouse débute alors ses premiers travaux. Des essais cliniques sont effectués afin d’évaluer l’effet du zolpidem chez cette patiente.
Trente minutes après la prise du médicament, il est constaté une amélioration de la vitesse d’exécution et de la précision des mouvements ainsi que de la marche
À noter également une amélioration de la répétition et de la lecture de mots simples et de phrases. Le cas de cette personne incite plusieurs équipes françaises et mondiales à travailler sur ce médicament.
D'autre part, un examen d'imagerie médicale permettant d'observer des images très précises des aires cérébrales, met en évidence, après la prise du médicament, la réactivation de certaines zones du cerveau lors de la prononciation de mots alors que la prise du médicament placebo n'entraine aucune modification.
Ces zones du cerveau sont notamment liées au processus de la motivation : les scientifiques émettent l'hypothèse que l'effet paradoxal du zolpidem serait lié à une « une activation des circuits cérébraux de la motivation rétablissant une exécution motrice et une expression verbale spontanée »
D'autres essais effectués en 2009 chez quinze patients dans un état végétatif ont montré que seul un patient avait réagi positivement à ce médicament. Cet effet paradoxal signifierait que seules certaines personnes pourraient être concernées.
Ce médicament est de plus en plus souvent proposé par certaines équipes mais l'amélioration n'est spectaculaire que chez un très faible nombre de personnes. La prudence s'impose donc car il n'est pas possible aujourd'hui de donner trop d'espoir à tous les patients qui sont dans un état végétatif permanent.
Un cas identique s'est produit en 2005 chez un patient sud-africain qui était dans le coma depuis sept ans. Sa femme effectue des recherches et découvre que le Zolpidem a permis à plusieurs personnes plongées dans un état végétatif permanent de sortir de leur coma.