Le spectacle
Dans ce célèbre cours privé du XVIe arrondissement parisien, la fête qui ponctue, en juin, la fin des classes constitue le couronnement de l'année scolaire. En fait, on s'y prépare dès le mois de novembre, et les professeurs de toutes les disciplines y sont associés. Chaque niveau prend en charge un tableau, les plus petits s'adonnant à la pantomime, les plus grands au théâtre ou à la musique. Toutes les formes artistiques se doivent d'être représentées, la danse, les arts plastiques, l'expression corporelle, et une heure hebdomadaire est prévue dans l'emploi du temps de chaque classe pour mettre au point le spectacle donné devant les parents.
Mais c'est évidemment dans les derniers quinze jours que l'effervescence atteint son paroxysme. À cette époque-là, les examens sont quasiment terminés, les passages en classes supérieures assurés, et le centre névralgique de l'école bascule du côté de la petite scène de la salle de spectacle. Dans les cris et les hurlements, les groupes se succèdent sur les planches pour les ultimes répétitions. Bien sûr, plus la date fatidique approche, plus la tension monte. Personne ne se sent prêt, les promesses de défection s'accumulent, les passions s'exacerbent, les disputes et chamailleries se multiplient, et le corps professoral a du mal à maintenir un semblant d'ordre dans cette pagaille. Rituellement, le dernier filage est une catastrophe, et il ne faut pas moins qu'une menace d'annulation pure et simple pour rétablir un minimum de sérénité dans toutes les petites têtes blondes.
Chaque année, un thème est retenu pour le spectacle. Cette fois, l'Antiquité est à l'honneur. Le décor de pyramides qui servira de toile de fond aux différents numéros a été construit par les élèves de la section artistique. Ils procèdent ce matin aux ultimes retouches, sous la direction de leur professeur. Sur les coups de midi, patatras ! Le sphinx s'effondre, provoquant un écroulement en chaîne des autres éléments du décor. C'est la catastrophe. D'autant que, dans l'affolement, un pot de peinture a été renversé, recouvrant la scène d'un liquide jaunâtre et pâteux. Il ne faut pas moins de trois heures pour éponger le tout, à grands renforts de papier journal. Mais en fin d'après-midi, Dieu merci, le mal est réparé. Enfin, on se serait passé de cette émotion supplémentaire. D'autant que, pendant ce temps, il a été impossible de procéder aux derniers raccords. Du coup, il a fallu envoyer les sixièmes jouer dans la cour et, malgré un goûter copieux destiné à leur lester l'estomac, ils sont plus excités que jamais. Quant au ballet des esclaves, que le prof d'éducation physique a préparé avec les troisièmes, il n'a pu être mis en place. De sorte qu'on ne sait toujours pas comment se fera l'enchaînement avec la chorale. Comme d'habitude, on improvisera.
La représentation est prévue pour 20 heures. Mais dès 19 h 30, les premiers parents arrivent et s'installent bruyamment dans la salle, avec force raclements de chaises et de chaussures. Pour tromper l'attente les conversations vont bon train. Dans les coulisses, on procède aux dernières retouches de maquillage et de costumes. Un vent de panique a soufflé en début de soirée sur les élèves de quatrième quand on s'est aperçu que les pagnes prévus pour leur reconstitution historique du couronnement du pharaon avaient disparu. Finalement, on a remis la main dessus une demi-heure avant les trois coups. Il est temps que le spectacle démarre. Malgré l'interdiction formelle de leurs professeurs, toutes les deux minutes un gamin réussit à s'échapper pour regarder par le trou du rideau si sa famille est arrivée. L'excitation est à son comble parmi les élèves.
À quelques minutes du lever de rideau, une gamine fait un malaise. Elle se plaignait depuis un moment de maux de tête, et plusieurs cachets de Doliprane n'avaient pas suffi à arranger les choses. Deux de ses camarades l'accompagnent à l'infirmerie. Fort heureusement, son passage sur scène n'est prévu qu'en fin de représentation, pour l'avant-dernier tableau. Il n'empêche, ça commence à faire beaucoup. Car déjà tout à l'heure, une élève de troisième s'était sentie mal, et avait été conduite en urgence aux toilettes. Par chance, ses nausées n'avaient pas persisté et elle avait semblé se remettre très vite. Mais cet incident, dont la nouvelle s'était répandue parmi ses camarades à la vitesse de l'éclair, avait suffi à alimenter les rumeurs les plus extravagantes : cette fois-ci, c'était sûr, on allait devoir renoncer à la représentation. Les enseignants avaient dû faire preuve, une nouvelle fois, de diplomatie pour calmer les esprits.
À 20 h 15, le spectacle démarre enfin. Ce sont les petits de sixième qui ouvrent le feu, avec une pantomime sur la chasse dans les marais du Nil, vaguement inspirée des papyrus qu'ils ont étudiés en cours d'histoire. Mais en sortant de scène, l'un d'eux s'évanouit. Le second tableau est le ballet des esclaves. En plein milieu, l'une des danseuses sort précipitamment de scène, apparemment victime de violentes douleurs abdominales. Dans les coulisses, c'est la panique complète. Les gamins tombent comme des mouches et sont bientôt plus de trente à présenter des vertiges et des nausées. Au point que le directeur de l'école, averti discrètement par l'un de ses professeurs, se voit contraint de prendre une terrible décision : il monte sur le plateau pour annoncer en personne l'interruption de la représentation. Déjà, deux voitures de pompier arrivent, toutes sirènes hurlantes. Elles sont bientôt suivies par une escouade de médecins, prévenus on ne sait comment, qui décident l'hospitalisation immédiate de huit enfants plus atteints que les autres. Mais ce n'est que quelques semaines plus tard qu'une amorce d'explication sera apportée à cette curieuse épidémie : selon toute vraisemblance, les enfants ont été victimes, d'un phénomène d'hystérie collective.
Diagnostic
Le diagnostic d'hystérie collective ne peut être retenu qu'après avoir éliminé toute autre pathologie pouvant expliquer l'apparition de ces manifestations. La première hypothèse envisagée concerne l'intoxication : vapeurs de peinture, toxines alimentaires. Quand une enquête approfondie permet d'éliminer le rôle de l'environnement, le diagnostic d'hystérie collective peut être alors évoqué.
Le phénomène psychogénique de masse comprend des manifestations psychosomatiques réelles, se propageant par contact visuel et sonore à un ensemble de personnes pendant une période limitée.
Les symptômes présentés sont en général transitoires, relativement bénins et n'apparaissent jamais devant les spectateurs, qui partagent le même lieu. Ils sont relativement bénins comme l’apparition de plaques sur la peau, de maux de tête voire de malaises. Ces symptômes se « propagent à des personnes proches », évoquant ainsi une épidémie. Les filles semblent aussi les plus touchées. L'environnement du lieu où se situe une telle hystérie reste fondamental. La vue de leurs camarades présentant des malaises entraînant une hospitalisation est également un facteur d'identification. Les enfants tentent donc inconsciemment d'imiter leurs amis expliquant ainsi la propagation des symptômes.
Les épidémies d’hystérie collective surviennent sur un terrain prédisposé sur lequel une anxiété existait depuis plusieurs semaines ou mois : les conflits sur le lieu de travail ou la présence d'un facteur environnemental gênant comme une pollution extérieure ou interne à certains bâtiments par exemple peuvent représenter des facteurs de risque.
Les crises d'hystérie collective sont difficiles à étudier : les enfants et leurs parents hésitent à coopérer, craignant de passer pour des malades psychiatriques. La présence d'un psychiatre, indispensable, permet de rassurer les familles, de les aider à comprendre l'épidémie et d'éviter une récidive.