Stockholm
L'horloge digitale au-dessus du sas d'entrée indique 8 h 13. D'un geste machinal du poignet, Odette Collet en vérifie l'exactitude sur sa montre-bracelet qu'elle a réglée, comme chaque matin, sur le signal sonore de l'observatoire chronométrique de Neuchâtel, diffusé dans l'émission matinale de la Radio Suisse Romande – La Première.
Depuis bientôt quinze ans qu'elle occupe cet emploi de caissière à la Banque Cantonale Vaudoise, Odette à l'habitude d'arriver chaque matin avec un bon quart d'heure d'avance.
À 8 h 25, ses trois collègues pénètrent en riant dans l'agence par la porte blindée située à l'arrière du bâtiment, qu'elle a elle-même empruntée quelques minutes plus tôt.
Odette a plutôt de bonnes relations avec ses collègues. En tout, ils ne sont que six, en comptant le directeur. Odette est de loin la plus âgée, et celle qui a le plus d'ancienneté dans la succursale, dont elle a fait l'ouverture au début des années 80. À 53 ans, elle fait un peu figure de matriarche et bénéficie du statut de conseillère en chef : on a confiance en ses jugements emprunts de sagesse et d'un solide bon sens. Physiquement, Odette est une petite femme rondouillarde, aux jambes un peu courtes, aux bras potelés, mais dont les rondeurs inspirent justement la confiance.
Ce matin, l'ambiance est plus détendue que d'habitude. Sans doute cela tient-il à l'absence du directeur, retenu au siège de la banque par une importante réunion.
Des vestiaires, où elles enlèvent leurs parkas de nylon, Huguette et Régine lancent à Odette un chaleureux bonjour.
À 8 h 30 précises, le directeur-adjoint sort de la cage vitrée qui lui sert de bureau pour effectuer sa sempiternelle tournée d'inspection. Il ne lui reste plus qu'à débrancher la sirène d'alarme qui protège la devanture pendant la nuit et à débloquer les portes automatiques qui s'ouvrent sur la rue. Odette, qui s'est plongée dans la vérification des bordereaux de la veille, est loin d'imaginer, à ce moment-là, combien ces gestes machinaux et routiniers vont transformer sa vie dans les jours et les semaines à venir.
A priori, rien ne la prédispose à l'incroyable aventure qu'elle s'apprête à vivre. Odette habite Cheseaux, en grande banlieue lausannoise, dans un petit immeuble des années 50, situé en bordure de la voie ferrée. Elle vit au quatrième et dernier étage de l'immeuble en béton crépi. Chaque soir, elle dîne chez ses parents qui habitent juste à l'étage en dessous. Le soir, souvent épuisée, elle expédie la vaisselle pour monter se coucher chez elle au plus vite. La plupart du temps, elle n'a même pas le courage d'ouvrir un livre, et dès sa toilette faite, elle s'endort entourée de ses trois chats.
Un hurlement interrompt brutalement le cours de ses pensées vagabondes : « Les mains en l'air, que personne ne bouge, c'est un hold-up ! » Soudain, Odette a l'impression de basculer dans un mauvais film. Pourtant, les trois hommes cagoulés qui sont face à elle, arme au poing, paraissent bien réels et n'ont pas l'air de plaisanter. Quand Odette réalise ce qui se passe, il est déjà trop tard, elle n'a plus le temps de déclencher le système d'alarme relié directement au commissariat central de la ville. Elle se sent complètement paralysée, incapable de la moindre réaction. Plaqué contre la porte par un troisième larron, le directeur-adjoint n'en mène manifestement pas plus large. Il se contente de répéter : « Ça ne sert à rien. La police va arriver d'un instant à l'autre. » Odette jette un regard en direction de ses collègues. Pas de secours à attendre de ce côté-là non plus. Aussi blêmes qu'elle, les trois autres employées semblent sur le point de s'évanouir. Le plus jeune des gangsters, du moins d'après la silhouette, saute par-dessus le comptoir et plaque son arme contre la tempe d'Odette : « Le fric, vite ! Ouvre la caisse ! » Odette s'exécute. « C'est tout ? Y a rien d'autre ? » Elle hausse les épaules en signe de dénégation. « Et le coffre ? Qui a la clef ? » Odette tourne la tête vers le directeur-adjoint. Mais celui-ci, ayant entre-temps recouvré un peu de sa dignité coutumière, a manifestement décidé de jouer la montre. Il s'empresse de préciser que seul le directeur détient la combinaison et qu'il n'y a rien à faire en son absence. Et d'ajouter : « Partez tant qu'il en est encore temps. » Mais, les trois hommes bardés de cuir noir ne l'entendent pas ainsi : ils ne croient pas un mot de ce qu'on leur raconte et sont bien décidés à obtenir gain de cause. Ils ne tardent pas à reprendre l'initiative. Le jeune responsable en fait immédiatement les frais. Ils s'y prennent à deux pour l'entraîner de force vers la salle des coffres, au sous-sol. C'est alors que retentissent sur les boulevards les premières sirènes de la police, sans doute alertée par un passant. Quelques secondes plus tard, les éclairs bleus des gyrophares apparaissent sur la place recouverte d'un épais manteau de neige, coupant court à toute possibilité de retraite. Immédiatement, un vent de panique souffle sur les malfaiteurs. Gérard – c'est ainsi qu'il s'appelle, comme elle l'apprendra plus tard – abandonne un instant Odette et se précipite vers le sas d'entrée qu'il parvient à verrouiller manuellement. Pendant ce temps, les deux autres poussent rudement le directeur-adjoint et les collègues de la caissière vers les vestiaires : « On va les enfermer là-dedans ! » Au milieu de cette bousculade, la sonnerie du téléphone se met à retentir. Après un instant d'hésitation, les trois hommes font signe à Odette de répondre. Elle est maintenant seule dans la salle avec les gangsters. Elle décroche le combiné. C'est la police. Dès qu'il a compris, Gérard lui arrache l'appareil des mains. Commence alors un dialogue haché dont elle n'entend qu'une partie. Odette devine néanmoins que les forces de l'ordre posent en préalable à toute discussion la libération des employés. Le plus jeune des trois hommes coupe brutalement la communication. Il entame avec ses complices un conciliabule à voix basse dont elle ne perçoit que des bribes. De toute façon, Odette est dans un tel état d'hébétude qu'elle serait bien incapable de saisir le sens de la conversation la plus simple. Lui demanderait-on de se lever qu'il faudrait sans doute lui faire un dessin pour qu'elle comprenne ce dont il s'agit. Ce n'est même plus de la peur, c'est, au-delà, une certaine forme d'indifférence, d'apathie cataleptique très proche de l'hypnose, comme si on lui avait administré une dose massive de narcotiques.
Pourtant, les événements se précipitent. Les collègues sont poussés vers la rue par les malfrats. Elle les voit sortir sans comprendre. Pourquoi pas elle ? Le téléphone sonne à nouveau. Le dénommé Gérard qui a ôté sa cagoule, révélant un visage d'ange déchu taillé à la serpe, reprend le dialogue interrompu un peu plus tôt. C'est lui qui, désormais, prend manifestement la direction des opérations. Cette fois-ci, les choses sont claires : Odette sera retenue en otage jusqu'à ce que les trois hommes obtiennent un véhicule banalisé pour s'enfuir. C'est le début d'une longue attente, entrecoupée de nombreuses communications téléphoniques, et qui va se prolonger jusqu'à la nuit tombée.
Le reste de cette interminable journée demeure étonnamment confus dans le souvenir d'Odette, comme enveloppé d'une sorte de brouillard, ainsi qu'en témoigne sa déposition faite aux policiers le soir même. « Ils ne m'ont jamais bousculée, jamais fait aucun mal. Au contraire, ils étaient très attentifs à ce que je ne manque de rien. D'ailleurs, quand je dis “ils”, je devrais plutôt parler de Gérard. Il était en fait le seul à me parler. C'est lui qui m'apportait à boire. Il m'a même préparé une tasse de café. C'est lui également qui m'a accompagnée aux toilettes quand je le lui ai demandé. Les deux autres ? C'est à peine si je me souviens avoir entendu le son de leur voix. Ils se contentaient de fumer cigarette sur cigarette en gardant les yeux rivés sur la vitrine, en direction de la rue. »
À 17 h 15, après un dernier échange téléphonique, les trois hommes acceptent de se rendre sans condition. En pénétrant dans l'agence, les policiers découvrent une Odette hagarde, comme vissée sur son siège, les membres paralysés et butant sur les mots. Ils lui demandent si elle a quelqu'un à prévenir et Odette a toutes les peines du monde à retrouver le numéro de ses parents. À la sortie, elle est éblouie par les flashes des photographes qui se bousculent sur le trottoir. Elle écarte d'un geste las les micros qui se tendent vers elle. Elle reconnaît avec difficulté le directeur de l'agence qui la serre dans ses bras et lui recommande de prendre une semaine de repos : « Ne vous inquiétez pas. On se débrouillera pour vous faire remplacer. » Elle est aussitôt conduite vers une voiture officielle qui, toute sirène hurlante, la ramène à son domicile.
De retour chez elle, Odette se montre incapable de répondre aux questions pressantes de sa mère. Plongée dans un mutisme total, elle avale un bol de soupe et un yaourt et monte immédiatement se coucher, sans même dire bonsoir. Mais elle ne réussit pas à fermer l'œil de la nuit. Chaque fois qu'elle croit sombrer dans le sommeil, elle est secouée par une sorte de décharge nerveuse qui la ramène aux scènes qu'elle vient de vivre. À 7 heures du matin, sans avoir dormi, elle se lève comme d'habitude pour aller prendre le café avec sa mère. Descendre l'escalier – un étage seulement– lui demande un effort considérable. Elle se sent percluse de courbatures, comme si on l'avait rouée de coups la veille. Elle charge sa mère de prendre rendez-vous pour elle avec son médecin et remonte se coucher. Elle parvient à se reposer jusqu'à midi, la fatigue accumulée depuis plus de vingt-quatre heures ayant enfin raison de ses résistances. Au déjeuner, elle grignote du bout des lèvres.
En début d'après-midi, Odette enfile son manteau pour se rendre à pied au cabinet du docteur Charleux qui a accepté, compte tenu des circonstances, de la recevoir entre deux patients. Celui-ci procède à un examen minutieux et l'interroge longuement, en lui expliquant les conséquences à la fois physiques et psychiques que ne manquera pas d'avoir sur elle un choc émotionnel aussi violent que celui qu'elle vient de subir. Il lui conseille quelques médicaments pour l'aider, entre autres, à dormir. Manifestement distraite, Odette glisse l'ordonnance dans la poche de son gilet sans même la lire. Il est évident qu'elle n'a pas du tout l'intention de suivre les recommandations du médecin. D'ailleurs, la marche au grand air lui a fait du bien. Elle est encore fatiguée, mais elle se sent beaucoup mieux et ne voit pas l'utilité de s'intoxiquer l'organisme avec des produits chimiques, fussent-ils issus des meilleurs laboratoires du pays.
En rentrant de la consultation, elle passe chez ses parents pour les prévenir de ne pas l'attendre pour le dîner. Elle n'a pas faim et préfère se reposer. Un peu surpris – Odette a toujours été très gourmande – ils mettent néanmoins cela sur le compte de l'émotion provoquée par le hold-up. Mais les jours suivants, cet étrange comportement se reproduit.
Le lundi suivant, Odette reprend son travail. À l'agence, tout le monde l'accueille chaleureusement, à commencer par le directeur qui l'embrasse en souhaitant « la bienvenue à notre héroïne ». Pourtant, si elle retrouve très rapidement ses anciennes habitudes et son efficacité coutumière, chacun s'accorde bientôt à dire qu'elle n'est plus tout à fait la même.
Bientôt, Odette est à nouveau convoquée au commissariat pour confirmer la déposition faite le jour du drame. Au grand étonnement de l'inspecteur, elle demande alors à retirer sa plainte. Quand celui-ci lui explique que ce n'est pas possible, elle semble très déçue. Elle se désintéresse complètement de la suite de la conversation, ne répliquant que par monosyllabes aux questions des enquêteurs. Elle finit par signer sans même le regarder le papier qu'on lui tend et se retire en oubliant son écharpe de soie sur le bras du fauteuil dans lequel elle était assise.
Odette revient pourtant quelques secondes plus tard, mais pas pour récupérer son écharpe. Elle souhaiterait formuler une requête. C'est un peu gênant à dire, elle s'en rend bien compte, mais elle aimerait rendre visite à Gérard, son ravisseur : pourrait-on avoir l'obligeance de lui indiquer les démarches nécessaires ? Elle paraît totalement décontenancée quand les policiers lui répondent que seule la famille du prévenu peut obtenir un droit de visite. Elle tourne les talons sans rien ajouter, en oubliant une seconde fois son écharpe.
Toutes les pensées d'Odette sont désormais tournées vers ce Gérard qu'elle n'aura finalement connu que l'espace de quelques heures. Chaque nuit, elle rêve de lui, se réveille en sursaut au moment où, comme dans un film, son visage en gros plan se rapproche du sien. Elle veut absolument le revoir, et plus rien d'autre n'a d'importance. En se faisant passer pour une vague cousine, elle réussit à obtenir d'une secrétaire de l'administration pénitentiaire l'adresse exacte de son lieu de détention et son numéro de matricule. Elle commence alors à lui écrire régulièrement, lui envoyant deux ou trois fois par semaine de longues épîtres édifiantes, où elle lui raconte par le menu les moindres détails de sa piètre existence. En dépit de l'absence de réponse, Odette ne se décourage pas. Elle expédie même des colis remplis de livres, de cigarettes, de tablettes de chocolat, ne sachant jamais s'ils arrivent à bon port, et n'en parlant à personne.
Avec ses parents, Odette se montre de plus en plus distante, pour ne pas dire négligente. Une fois sur deux, elle oublie d'aller faire des courses. Elle rechigne aux tâches ménagères, se déchargeant de celles-ci sur sa mère, et se réfugie chez elle dès qu'elle le peut, pour se consacrer toute entière à la rédaction de ses interminables missives à Gérard. Complètement murée dans son obsession, elle rejette toute forme de dialogue et se refuse obstinément à retourner voir le médecin de famille : elle va très bien, elle n'est pas malade, elle n'a besoin de personne et elle est assez grande pour savoir ce qu'elle a à faire.
Un mois plus tard, en allant travailler, Odette glisse sur une plaque de verglas. Elle est transportée en ambulance à l'hôpital cantonal, où l'on l'opère d'une fracture du tibia, qui lui vaut plusieurs semaines d'immobilisation.
Très rapidement, le chirurgien s'inquiète de l'attitude extraordinairement passive de cette étrange patiente. Elle semble tellement indifférente à son propre sort, si peu soucieuse de sa guérison… Au hasard d'une visite de routine, il parle à la mère qu'il prend à part dans le couloir. Celle-ci lui raconte ce que vient de vivre sa fille. Le praticien convainc alors Odette de discuter avec un collègue psychiatre qui pose alors le diagnostic de « syndrome de Stockholm ».
Diagnostic
Le hold-up a provoqué une situation psychique particulière, traumatisante, qui a modifié définitivement la personnalité d'Odette. Le « syndrome de Stockholm » désigne un comportement paradoxal des victimes de prise d'otages, provoqué par l'angoisse qu'ils ont eue de mourir.
Le syndrome de Stockholm est ainsi nommé à cause de l'attaque à main armée d'une banque dans la capitale suédoise en 1973. Quatre employés y furent pris en otages pendant cinq jours, coupés du monde extérieur, sans nourriture. Il n'y eut aucune violence physique et les ravisseurs se rendirent aux forces de l'ordre. Les victimes refusèrent alors de témoigner, ne manifestèrent aucun ressentiment, remercièrent les ravisseurs de leur avoir laissé la vie sauve et leur rendirent visite en prison. Un des otages épousa même l'un des complices.
La privation de liberté dans un contexte de violence et de danger entraîne une réaction de défense physique et psychique de l'organisme, qui aboutit parfois à des gestes ou à des actions inadaptés aux circonstances.
La phase initiale est l'enlèvement, la privation de liberté sous la menace. Cette phase est brève, violente, et provoque un changement brutal de situation, avec une coupure totale du monde extérieur. Cette période altère les réserves psychiques du sujet, ses capacités intellectuelles et son équilibre émotionnel. Vient ensuite la phase de séquestration pendant laquelle les otages aspirent à une situation plus sécurisante. Certains essaient de nier carrément la réalité de la situation, mais la plupart adopte une attitude lucide, tout en espérant une issue proche et favorable.
L'otage va progressivement se rendre compte de son statut de dépendance totale dans tous ses gestes quotidiens et vitaux. Il sait que sa vie est entre les mains de ses ravisseurs. Privé de sa liberté, il doit alors faire face à une perte d'identité. C'est là qu'entrent en compte la personnalité du sujet et sa solidité morale. Plus le temps passe, plus l'otage focalise son attention sur le ravisseur. Les possibilités de contact augmentent. C'est un processus normal pour tout être humain : dialoguer, fumer, se passer de la nourriture, cela détend l'atmosphère et rapproche les individus. Plus discrètement, l'otage essaie ensuite de comprendre les motivations de ses ravisseurs, qui essaient d'ailleurs souvent de le convaincre. C'est dans ce contexte que survient une relation personnalisée agresseur/victime, et que le milieu extérieur est paradoxalement perçu comme plus dangereux…
La phase du dénouement est marquée chez les victimes par de nouveaux accès de stress et par la peur de mourir qui augmente.
Les séquelles sont trop souvent sous-estimées par les médecins et par l'entourage des otages qui ignorent à quel point cette situation a provoqué un bouleversement terrible et définitif de leurs valeurs.
La prédisposition individuelle à transgresser la loi, la capacité à gérer son angoisse, ou au contraire une tendance à la psychopathie, tous ces paramètres favorisent ou non l'apparition des manifestations paradoxales du syndrome de Stockholm. La notion de groupe est fondamentale : le but commun otages/ravisseurs, s'en sortir vivant, l'unité de lieu, le partage de la même nourriture et des mêmes angoisses, vont participer à la constitution d'un groupe au sein duquel chacun aura son rôle à jouer.
Une prise en charge psychologique immédiate des victimes de prise d'otages s'avère indispensable. Il faut les avertir de ce type de réaction, les rassurer, les déculpabiliser et les suivre avec attention pendant quelque temps afin d'évaluer leurs difficultés personnelles et faciliter leur réintégration dans la vie quotidienne, car leur retour à la liberté est toujours délicat.