Le syndrome de Baskerville
Paris, la tour Eiffel, les Champs-Élysées, les boutiques de luxe, les rues pavées de Saint-Germain-des-Prés... Une carte postale à laquelle Chizuko et son épouse Kumiko, comme bon nombre de Japonais, rêvent depuis toujours.
Peu de temps après leur rencontre, il y a vingt ans déjà, ils s'étaient promis de découvrir la capitale française et d'y célébrer un jour leur anniversaire de mariage. Mais les vacances sont rares au Pays du Soleil levant, surtout pour un couple de cadres disciplinés qui a privilégié sa carrière plutôt que la vie familiale. Comme leurs collègues, ils auraient pu profiter d'un des rapides voyages en Europe qu'organise chaque printemps l'entreprise de composants électroniques pour laquelle ils travaillent tous les deux.
Ils auraient pu... s'ils n'avaient pas passé ces dix dernières années à s'occuper quotidiennement de la mère de Chizuko qui, depuis son accident vasculaire, vit avec eux dans leur petit appartement d'une banlieue résidentielle de Tokyo. Désormais hémiplégique et partiellement privée de l'usage de la parole, cette femme jadis vive et autoritaire requiert un dévouement absolu, une attention quasi permanente.
En janvier 2002, un nouvel accident vasculaire entraîne la mort de la mère de Chizuko. Ce dernier sombre immédiatement dans une grave dépression l'obligeant à cesser toute activité professionnelle durant plus de deux mois. Un deuil doublé d'une tragédie pour un homme consciencieux et travailleur qui, jusque-là, n'a vécu que pour sa famille et son entreprise. C'est durant cette triste période que Kumiko repense à cette promesse de voyage à Paris. Peut-être la découverte d'un nouvel horizon aiderait-elle son mari à sortir de son état dépressif ? Un voyage comme thérapie, l'éloignement pour se reconstruire...
L'idée semble séduire Chizuko qui prend les choses en main pour redonner un nouveau sens à sa vie. Son état s'améliore doucement, même si, certains jours, une profonde tristesse continue de l'envahir et le plonge dans un mutisme des plus opaques. Mais Rome ne s'est pas faite en un jour et le compte à rebours pour Paris est lancé... Ils partiront à la fin de l'année.
Pour ce premier voyage hors de leur pays, Chizuko et Kumiko n'ont pas lésiné sur les dépenses. La vie est courte et pour eux, d'une certaine manière, elle ne fait que commencer... C'est dans les fauteuils confortables d'une grande compagnie aérienne qu'ils passeront les vingt-deux heures du vol direct jusqu'à Paris. Pourtant, au moment du décollage, Chizuko manifeste des signes de malaise. Il est en sueur et éprouve des difficultés à respirer. Même le comprimé d'anxiolytique que sa femme lui conseille de prendre n'apporte aucune amélioration. L'hôtesse, habituée à ce type de symptômes avec les quadragénaires un peu stressés, lui propose, pour le rassurer, de l'installer en première classe et de déboutonner sa chemise pour estomper la sensation d'étouffement.
1er décembre
Dans moins d'une heure, ils seront à Paris. Kumiko, après une rapide toilette, décide de réveiller son mari qui, depuis le départ, dort profondément. Du dos de la main, elle lui frôle délicatement la joue. Un doux sursaut l'extrait de son sommeil. Lentement, l'état comateux se dissipe, mais l'angoisse resurgit. Indomptable. Irrationnelle. Et les images défilent dans son esprit brumeux : les flammes, la panique, le crash... Chizuko qui commence à connaître ce vilain serpent de l'âme essaie de se détendre, de penser à autre chose.
En début d'après-midi, un taxi les dépose devant le charmant petit hôtel qu'ils ont réservé dans une rue paisible derrière l'église de Saint-Germain-des-Prés, mais Chizuko, somnolent, n'est pas en mesure de profiter de ce cadre idyllique. Il n'a qu'une envie : dormir. Dormir pour oublier ce cauchemar.
Kumiko s'assoit sur le rebord du lit en lui tendant un grand verre d'eau. Enjouée, elle lui propose d'aller dîner dans un petit restaurant qu'elle a découvert par hasard dans la rue de Buci. Chizuko se laisse difficilement convaincre. Sa sieste a été réparatrice mais, avec tous ces comprimés, il n'est quand même pas au mieux de sa forme. Juste le temps de prendre une douche et il se retrouve dans la salle du fameux restaurant avec une Kumiko presque aventurière, décidée à goûter les mets les plus typiques de la gastronomie française. Escargots, foie gras, vins de Bordeaux... Kumiko n'a pas épargné son époux qui boude ses assiettes comme ses verres et ne décroche pas un mot. C'est un fiasco. En dépit des efforts de sa femme, cette première soirée à Paris est sinistre. Au moment de choisir le dessert, Chizuko avoue qu'il ne se sent pas bien et se plaint d'une douleur dans le bras gauche. Comme d'habitude et malgré sa déception, Kumiko écourte le dîner et le rassure en lui disant qu'il s'agit sans doute du décalage horaire et que demain, après une vraie nuit de sommeil, il se sentira mieux.
2 décembre
Un rayon de soleil filtre à travers les volets clos. Ce matin, il se sent en forme. Ni angoisse, ni douleur dans le bras. Une promenade dans le quartier semble s'imposer et, avec tous ces événements, Kumiko a bien mérité une grasse matinée.
Pourtant, sur le parvis du Centre Pompidou, Chizuko se traîne, observant à peine l'étrange architecture de conduits multicolores qui se dresse devant lui. La douleur au bras gauche resurgit. Plus vive. Plus intense. Soudain, ne supportant plus de souffrir, il supplie sa femme de le ramener à l'hôtel. À peine rentré, il se met au lit.
Quand il se réveille, quatre heures plus tard, il trouve Kumiko en pleurs, recroquevillée dans le vaste fauteuil de cuir fauve situé à côté de la fenêtre. Il se lève, l'enserre tendrement dans ses bras et, pour la rassurer sur son état de santé, l'emmène dîner dans une grande brasserie qui illumine le boulevard. La soirée, plus conviviale que la veille, n'en demeure pas moins une épreuve pour Chizuko qui se concentre pour ne pas être pris en flagrant délit de fatigue. La dernière cuillérée de crème brûlée sonne la fin du repas et le retour à l'hôtel. Vers 22 h 30, il s'endort épuisé. Paris by night sera pour un autre soir...
3 décembre
Durant la nuit, Chizuko se réveille plusieurs fois en sueur, une boule d'angoisse au creux de l'estomac. Pour se calmer, il décide d'avaler deux comprimés d'anxiolytiques. Mais ce n'est que vers 5 heures du matin, alors que Paris s'éveille, qu'il retrouve enfin le sommeil.
En fin de matinée, soucieuse de voir son mari toujours endormi, Kumiko tente de le réveiller. Les mots doux s'avérant totalement inefficaces, ce n'est qu'en le secouant avec force qu'elle parvient à le tirer des bras de Morphée. Inquiète, elle lui propose d'appeler un médecin. Mais il refuse catégoriquement en lui assurant que son état n'a rien d'alarmant, qu'il est juste un peu plus fatigué que d'habitude car il est loin de chez lui et de ses habitudes.
La visite du musée d'Orsay s'apparente à un véritable parcours du combattant. Monet, Renoir, Manet... Chizuko fait des efforts surhumains pour cacher son état qui ne fait qu'empirer. Il résiste en songeant à son lit qu'il retrouvera une fois la journée terminée. Il est livide...
4 décembre
La cloche de l'église de Saint-Germain vient de retentir une dixième fois. Kumiko a ouvert la fenêtre pour aérer la chambre mais Chizuko n'arrive pas à se lever. Une violente douleur résonne dans sa poitrine oppressée. Affolée, Kumiko se précipite à la réception de l'hôtel pour demander que l'on appelle d'urgence un médecin. Contrarié par l'initiative de son épouse, Chizuko, lorsqu'il la voit revenir, lui somme d'annuler immédiatement la visite, mais cette fois, elle ne cède pas.
Vingt minutes plus tard, le médecin arrive dans la chambre. N'ayant plus le choix, Chizuko se laisse docilement examiner. Le médecin qui, à défaut de connaître le japonais, parle un anglais choisi explique à son patient qu'il va effectuer un électrocardiogramme. Délicatement, il applique les électrodes et met l'appareil en marche qui, quelques instants plus tard, révèle des signes d'infarctus du myocarde. À partir de maintenant, il faut agir rapidement. Les deux époux sont abasourdis par ce qu'ils viennent d'entendre. Ils ne sont pas prêts d'oublier leur voyage à Paris.
Afin de désintégrer le caillot de sang qui s'est formé dans une des artères coronaires, le médecin pose une perfusion, injecte un anticoagulant et appelle le service de réanimation de l'Hôtel-Dieu pour organiser l'hospitalisation de Chizuko. Un quart d'heure plus tard, une ambulance arrive sur les lieux.
La présence d'un médecin originaire de Kyoto dans l'équipe de réanimation permettra d'élucider cette incroyable histoire : Chizuko présente un syndrome de Baskerville.
En vie, mais loin des promenades romantiques dans le jardin du Luxembourg, c'est dans une chambre d'hôpital que se terminent les vacances parisiennes de Chizuko et Kumiko qui seront rapatriés quinze jours plus tard.
Diagnostic
Le syndrome de Baskerville résulte de la peur engendrée par le chiffre 4. En Chine et au Japon, en effet, ce chiffre et le mot « mort » se prononcent pratiquement de la même manière. On rencontre ainsi dans ces populations une véritable superstition autour de ce chiffre : de nombreux hôpitaux ne comportent pas de quatrième étage ; dans les ascenseurs, il n'est pas rare de passer directement du troisième au cinquième ; l'armée chinoise exclue le 4 des immatriculations de ses appareils ; peu de téléphones affichent ce numéro... De même, les personnes superstitieuses originaires de ces régions évitent de voyager le quatrième jour du mois et d'offrir de la vaisselle par unités de quatre pièces.
Afin de vérifier l'impact de ce syndrome, certains épidémiologistes ont analysé les certificats de décès de 209 000 japonais ou chinois vivant aux États-Unis et ont ainsi constaté un pic de mortalité cardiaque le quatrième jour de chaque mois. La crainte de voir se produire une catastrophe ce terrible jour déclencherait alors un stress fatal chez les patients préalablement fragilisés sur le plan cardiaque.
Une étude effectuée auprès de personnes asiatiques vivant aux États-Unis a montré qu’il existait un plus grand nombre de décès chez ces personnes survenant le 4 de chaque mois : en effet, le stress provoqué par ce nombre pourrait être un facteur déclenchant d’infarctus chez des personnes prédisposées.
Ce syndrome a été ainsi baptisé en référence aux personnages de Conan Doyle dans son roman Le Chien des Baskerville dans lequel on rencontre un médecin porteur d'une affection cardiaque qui décède sous l'effet du stress engendré par l'attaque d'un chien d'allure monstrueuse. Pas de panique : en Europe, la superstition autour du chiffre 13 ne semble pas provoquer d’incidents comparables.
Le syndrome de Paris concerne des personnes japonaises le plus souvent qui éprouvent une grande déception lors de la visite de Paris. Certains restent dans leur chambre, s’isolent et plongent dans une dépression. Le retour dans leur pays permet une amélioration des manifestations.