Le trompettiste
Comme tant d'autres gamins de Harlem, Johnny a découvert la musique à l'église, en participant à la chorale du dimanche, avec son père et ses frangins. Par la suite, au collège, il a monté un orchestre de rock avec des copains. Mais, à l'époque, il s'intéressait plus à la guitare électrique, qu'il grattait frénétiquement du matin au soir, qu'aux instruments à vent. C'est à l'âge de 14 ou 15 ans, en écoutant un disque de Louis Armstrong, qu'il a eu la révélation : il serait trompettiste et en ferait son métier. Comme il le dit encore aujourd'hui, quand on est noir et américain, on n'a pas trente-six manières de s'en sortir : on a le choix entre la dope, le sport – basketteur ou boxeur, c'est selon – ou la musique. Mais, dans les premiers temps de cette nouvelle passion, sa mère s'était demandé si elle avait vraiment gagné au change : à tant faire, on pouvait au moins débrancher de temps en temps l'ampli de la guitare ! Car les gammes à la trompette étaient autrement plus bruyantes et difficiles à supporter. Heureusement que, par beau temps, elle pouvait envoyer son gamin s'exercer au square, en bas de la rue.
Pourtant, aujourd'hui, Johnny a atteint son but : il vit, et même bien, de sa musique. Et ses parents, son père surtout, sont fiers de sa réussite. Bien sûr, il a connu des hauts et des bas, ainsi que des périodes de vache maigre. Mais il ne s'est jamais découragé, confiant dans son talent et sa bonne étoile. Dorénavant, il accompagne les plus grands artistes, en concert ou sur les plateaux de télévision, dans les émissions de variétés et aux quatre coins du pays. Comptant parmi les trompettistes les plus réputés de la côte Est, il est très demandé pour participer à des sessions de studio, si bien que son nom figure sur une quantité incroyable de disques, parmi les plus vendus dans le monde. Sa vraie passion reste le jazz puisqu'il ne rate pas une occasion de jouer dans les clubs de New York, en compagnie de potes musiciens avec lesquels il a fondé un quintette réputé dans le milieu.
Tout va bien jusqu'à cet étrange jour du printemps 1995. Depuis quelque temps, dès qu'il joue, Johnny ressent une douleur persistante aux lèvres, accompagnée de brûlures. Une impression qu'il n'a jamais connue auparavant. Le plus étrange est que cette douleur insidieuse cesse dès qu'il repose l'instrument. Voilà trois semaines de cela, à la fin d'un bœuf endiablé avec son groupe, il a même éprouvé la sensation fugitive de mal jouer, comme s'il était incapable de tenir ses notes. Personne ne lui a fait la moindre réflexion, mais il en éprouve un malaise indéfinissable. Le lendemain soir, le même phénomène se reproduit. Cette fois, il en est sûr, il joue faux. Johnny croit même percevoir les regards gênés du bassiste et du pianiste, surpris eux aussi, semble-t-il, par ce qui lui arrive. À la fin du concert, il quitte le club, à peine les instruments rangés, sans saluer quiconque, passe la nuit à se saouler, et ne rentre chez lui qu'au petit matin. Là, il s'écroule sur son lit, d'un sommeil d'amnésique.
Honteux, Johnny ne veut plus retourner au club de jazz. Sur les conseils de sa femme, la seule mise dans la confidence, il décide néanmoins de tenter le coup une dernière fois. Mais, lui dit-il, si jamais il connaît à nouveau cette horrible sensation, il arrête définitivement. Ce soir-là, c'est avec beaucoup d'angoisse que Johnny attaque le premier morceau, qui, par chance, se déroule tout à fait normalement. Il reprend peu à peu confiance en lui, se défonce littéralement. Mais vers la fin du concert, tout se détraque à nouveau : il aligne une série de notes fausses que même un débutant aurait évitées. Ce coup-ci, il n'y a pas de doute à avoir. Son pianiste, ami de toujours, à qui il pose enfin directement la question, hésite quelques secondes avant de lui répondre. Il détourne d'abord la conversation, en parlant de la fatigue qu'ils ressentent tous, ces derniers jours, et de la nécessité d'un break pour eux cinq, puis finit par lâcher le morceau : effectivement, confie-t-il, voilà plusieurs semaines que Johnny joue faux. Johnny est abasourdi. C'est son monde, sa vie entière, qui s'écroulent. Son ami le convainc de consulter un médecin qui, lui dit-il, connaît ce genre de problème. De fait, Johnny apprend de celui-ci, quelques jours plus tard, qu'il est atteint du syndrome de Satchmo.
Diagnostic
Satchmo n'est autre que le surnom du célèbre trompettiste Louis Armstrong. Le syndrome se réfère en fait aux problèmes rencontrés par celui-ci en 1935, malaises qui l'ont empêché de jouer durant un an. Il concerne les joueurs de cuivres, et en particulier de trompette, qui rencontrent parfois des ennuis avec leurs lèvres entraînant un timbre musical différent.
L'hyperactivité musicale, qui exerce une contrainte sur les muscles des lèvres, provoque une sensation de brûlure et des douleurs ayant une répercussion sur le jeu. La compression prolongée des muqueuses et des muscles contre le métal est à l’origine de ce syndrome. Pour y remédier, certains musiciens choisissent alors de prendre du repos. Une intervention chirurgicale permet parfois de résoudre ce syndrome en suturant la partie des lèvres atteintes.