À quelques milles de la rue de la Roche, Alice avait beau se presser, elle savait qu’elle n’aurait pas le temps de passer se changer à son appartement. Elle s’était endormie et, en ouvrant les yeux, avait vite constaté que les trois autres personnes dans la pièce sombre se trouvaient dans le même état comateux qu’elle. Après l’euphorie de l’après-midi, elle retombait de haut.
— Je vais manquer la partie, maudit ! Marie-Camille va me poser plein de questions ! marmonna la femme, en embrassant du regard les gens affalés partout.
Déterminée à sortir au plus vite de cet appartement, elle s’empressa de glisser ses pieds dans ses chaussures et agrippa son sac de cuir usé, dans lequel elle fouilla avec confusion. En sortant son porte-monnaie de sa sacoche, elle grimaça en constatant qu’il ne lui restait plus qu’une pièce de vingt-cinq cents.
— Veux-tu bien me dire… murmura Alice en s’avançant vers un homme moustachu.
Il était allongé d’une manière qui semblait fort inconfortable sur un vieux divan défoncé.
— Josh, Josh, réveille-toi ! intima la femme, en poussant le bras dénudé du brun costaud.
Il lui fallut plus d’une bourrade pour que l’homme émerge d’un sommeil profond. Il fronça les sourcils, se passa lentement une main sur le visage, puis tenta de se redresser.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?
La voix était rauque comme celle d’un fumeur. D’ailleurs, l’appartement emboucané dénotait une activité fort impressionnante de consommation de tabac et d’autres substances illicites. Maintenant bien éveillée, Alice plissait les yeux pour éviter qu’ils ne picotent ou ne chauffent trop.
— Il me reste plus une cenne !
— Et ?
— Bien j’ai besoin d’argent pour prendre l’autobus.
L’homme ricana aussitôt, avant de lui faire un signe d’impuissance.
— Pas drôle ça, ma petite Alice ! C’est ça quand on se contrôle pas !
— Arrête, maudit ! C’est toi qui m’as encouragée. Je suis pressée, en plus. Peux-tu me passer deux piasses ?
Josh, un déménageur de trente ans, se redressa dans le divan sans aucune gêne, même s’il ne portait qu’un sous-vêtement noir. Alice n’était pas pudique, mais il y avait des limites à sa tolérance, et elle se pencha pour saisir une couverture à la propreté douteuse et la lancer sur lui. Il ricana encore niaisement avant d’ouvrir les bras bien larges.
— Vas-tu me donner un bec si je te passe de l’argent ?
— Non ! Mais je vais te le remettre à ma prochaine paye, par exemple. Grouille !
En soupirant profondément, l’homme s’étira pour s’emparer de son pantalon roulé en boule devant le divan et fouilla avec ennui dans une des poches. Il tendit un billet rose à la femme, qui le remercia d’un sourire radieux.
— Merci, je te revaudrai ça !
— J’espère bien !
En se dirigeant vers la porte, Alice dut faire un détour pour éviter deux autres hommes et une femme, couchés à même le sol, et profondément endormis. Mal à l’aise en les observant quelques secondes, elle se promit que c’était la première ET la dernière fois qu’elle consommait du cannabis avec eux. Si elle voulait s’adonner à son activité, elle ferait comme d’habitude : elle achèterait sa dose et la fumerait dans un parc en solitaire. Son long foulard vert enroulé autour de sa tête, la femme sortit de l’appartement de la rue Saint-Christophe, en inspirant avec bonheur l’air encore chaud de cette soirée de juillet.
— Je suis niaiseuse, murmura-t-elle à voix basse. Qu’est-ce que je vais dire à Marie-Camille ? Elle sait très bien que je travaillais pas et je peux pas lui faire croire que je suis malade. À moins que…
Alice commença à marcher rapidement sur le large trottoir, tout en sortant un petit miroir rond de sa sacoche. Un simple coup d’œil à son visage la fit changer d’idée. Elle avait le teint terreux des gens qui ont peu dormi, son fard à paupières bleu pâle était à moitié effacé et son chignon n’avait plus de chignon que le nom. Refermant l’objet, elle haussa les épaules et se mit à courir. « Finalement, je pense que Marie puis le coach vont me croire. J’ai une mine de déterrée ! »
La femme était satisfaite d’avoir trouvé l’excuse parfaite, tout en s’en voulant de ne pas avoir su résister à fumer un – ou deux – petit joints. D’habitude, elle refusait toutes les invitations de Josh à se joindre à son groupe d’amis, mais en quittant le restaurant, vers 15 heures, cet après-midi-là, elle n’était pas rentrée chez elle. Soucieuse de ne pas conserver de drogue dans son appartement, Alice préférait se leurrer en pensant que s’il fallait qu’elle se déplace chaque fois qu’elle désirait fumer un joint, elle ne développerait pas de dépendance à la substance.
Alors, elle avait de nouveau fait le déplacement jusqu’au studio du revendeur, mais cette fois, elle y était restée pour fumer avec un petit groupe. Au bout de deux heures, tous les fumeurs s’étaient assoupis, y compris Alice ! Elle marcha à toute vitesse pour attraper son autobus, qui la mènerait directement au parc Jeanne-Mance. Elle n’avait pas envie d’aller s’enfermer chez elle avec ses sombres pensées. Elle préférait s’étourdir encore, quitte à devoir mentir sur la raison de son incapacité à jouer.
Les Marinières étaient en avance 3 à 0 lorsque Alice arriva près des estrades. Elle s’approcha de la grille derrière le banc des joueuses de son équipe et dit, d’une voix qu’elle espérait assez ferme :
— Let’s go les filles !
— Alice ? Qu’est-ce que tu fais ? Grouille ! T’as déjà raté trois manches !
Marie-Camille, avec la chevelure en bataille et le visage rougi par l’effort et l’excitation, se leva du banc, tout en suivant le jeu du regard. Elle s’approcha du grillage en fronçant les sourcils.
— T’es même pas changée ! lança-t-elle sur un ton déçu, en pointant la jupe de son amie.
Les deux femmes se fixèrent sans dire un mot, puis Alice tenta un sourire :
— Je me suis endormie avant le souper.
Mieux valait une demi-vérité. Marie-Camille claqua sa langue dans un geste de dépit et de mécontentement.
— Comment, endormie ? T’es bien drôle, toi ! Envoye, viens-t’en !
Alice grimaça en soulevant ses mains vers son visage.
— Je pense que je couve quelque chose. Je file pas. Regarde-moi l’allure.
Alice recula d’un pas et son amie l’observa de pied en cap. Ses cheveux ébouriffés, son teint brouillé et sa tenue fripée convainquirent Marie-Camille. Elle haussa les épaules pour montrer sa déception. Puis, pointant le terrain, elle s’exclama en riant :
— En tout cas, t’as manqué mon premier vrai coup sûr à vie ! La balle est allée jusqu’au fond, presque un coup de circuit !
— MARIE-CAMILLE, grouille, c’est à toi ! hurla leur entraîneur.
La blonde replaça sa casquette, agrippa son bâton et s’élança vers le marbre, en criant sans se retourner :
— Va rejoindre Gabriel, il doit s’ennuyer pour mourir le pauvre ! Je l’ai forcé à venir nous encourager.
Alice fit un petit signe de la main en hésitant sur la conduite à adopter. Elle ne se sentait pas trop d’attaque pour jouer son rôle habituel de boute-en-train. Tant pis, le jeune homme devrait se passer de ses mots d’humour. Elle ramassa son sac, le lança sur son épaule et grimpa dans les estrades, pour aller s’installer sur le banc devant Gabriel, qui lui sourit gentiment. Ce dernier avait ôté sa kippa pour éviter les regards curieux.
— Tu ne devais pas jouer toi ? s’informa-t-il.
— Malade, rétorqua Alice.
— Ah.
L’homme se tut, avant de se lever et de mettre ses mains en porte-voix :
— Allez Marie-Camille ! Frappe de toutes tes forces !
Le sérieux qu’afficha la jeune Gélinas quand elle mit son index sur sa bouche pour le faire taire le fit éclater de rire. Il se sentait si bien lorsqu’il était loin des attentes et des contraintes imposées par ses parents. Mêlé ainsi aux Québécois francophones, Gabriel avait l’impression que son avenir lui appartenait. Dans son milieu plus rigide, il ne serait jamais venu à l’idée des femmes juives de participer à ce jeu qui ressemblait à un sport masculin. Ses yeux foncés se posèrent sur un jeune couple d’amoureux qui s’embrassait près de la clôture et il rougit. Il se rassit en détournant son regard, et Alice en profita aussitôt pour se reculer et appuyer son dos contre ses jambes. La rousse ferma les yeux en marmonnant :
— Ça te dérange pas Gabriel ? Je suis crevée.
— Hum… non, non.
Gabriel n’était pas amoureux de la femme devant lui. Mais son inexpérience en matière sexuelle n’empêchait pas son corps de réagir au contact d’Alice contre le sien. Ne voulant pas qu’elle se moque de son malaise, il fit de son mieux pour fixer son regard sur Marie-Camille, qui s’élançait au même instant d’un magnifique élan… dans le vide.
— Zut !
Le cri de la joueuse fit sourire les quelques spectateurs dans les estrades. Surtout des amoureux, qui s’obligeaient à accompagner leur blonde dans leur activité hebdomadaire dans l’espoir, pour plusieurs, de se voir récompensés de quelques baisers plus audacieux le samedi suivant au cinéma Impérial.
Quand la partie se termina, une heure plus tard, il y avait longtemps qu’Alice s’était rendormie, la tête confortablement déposée sur les cuisses de Gabriel, qui ne savait plus à quel saint se vouer. Il avait dû se résoudre à glisser sa veste de jeans sous la nuque de son amie pour éviter qu’elle ne se relève avec un sérieux torticolis.
— Je pensais bien qu’on la gagnerait, celle-ci ! furent les premières paroles de Marie-Camille lorsqu’elle s’approcha d’eux.
Elle fixa Alice d’un regard étonné avant de la pousser avec délicatesse :
— Hé, Blanche-Neige, as-tu vu la partie au moins ?
— Hein ? Oh, Marie, c’est déjà fini ? On a gagné combien ?
— On ? On ? Pas gênée, ma princesse !
Marie-Camille leva son petit nez dans les airs et fit mine d’être offusquée. Elle croisa les bras sur son chandail plus très propre et attendit la réponse de son amie, qui s’était redressée pour jeter un regard d’excuse à Gabriel.
— Quoi ? C’est pas parce que je suis malade que je fais plus partie de l’équipe, tu sauras !
Le ton sec d’Alice était si inhabituel que Marie-Camille resta bouche bée. Elle ôta sa casquette et la coinça sous son bras. Puis, elle s’empara de la bouteille de Coke de Gabriel pour se donner une contenance.
— Je niaisais voyons… dit-elle ensuite, la voix un peu hésitante.
Alice, à présent assise bien droite, lui décocha un sourire piteux, avant de lui prendre la main.
— Désolée, ma chérie, c’est vraiment une mauvaise journée pour moi.
— T’en fais pas, Alice. Mais t’as attrapé la grippe ou quoi ?
Un peu gênée, la femme se pencha pour ramasser son sac et se releva sans regarder directement Marie-Camille. Elle avait la gorge encore sèche, à cause de la fumée inhalée en trop grande quantité pendant la journée. Alice posa sa main sur l’épaule de la blonde et sauta en bas de l’estrade. Gabriel la suivit, enfin soulagé de fuir cette trop grande proximité avec la serveuse plantureuse ! Le trio se mit en marche, après avoir adressé des salutations aux autres joueuses.
— Alors ? insista Marie-Camille, en finissant la boisson de Gabriel, qui secoua la tête d’un air désabusé lorsque son amie jeta SA bouteille dans la poubelle.
— Heu, grommela Alice, en cherchant la parfaite excuse à son allure.
— T’as la grippe ? répéta Marie-Camille. En plein été ?
— Non, non. Plus un genre d’indigestion, je pense.
— Yark, tiens-toi loin de moi alors, microbe en puissance !
Puis, Marie-Camille éclata de rire, avant de s’élancer sur la rue en courant, encore pleine de vigueur. Jamais fatiguée, la jeune femme avait d’ailleurs la réputation auprès de ses proches de ne pas réussir à s’asseoir très longtemps.
Quand elle était petite, Florie passait son temps à se lamenter de devoir courir partout derrière elle. Alors que ses amis et les membres de sa famille aimaient lire, jouer aux cartes ou aller au cinéma, la blonde préférait de loin se promener à l’extérieur ou aller danser. Depuis qu’elle avait fini son cours de garde-malade, elle travaillait à temps plein au restaurant. Son énergie débordante faisait qu’elle pouvait être serveuse, jouer au softball, sortir danser ou se promener sans jamais être trop fatiguée. Alice la suivait souvent dans ses activités. Mais pour le moment, la trentenaire était loin d’être aussi en forme qu’elle !
Gabriel marcha jusqu’au coin de la rue. Puis, il se sépara des deux femmes avec bonne humeur. Mais comme elle s’éloignait aux côtés d’Alice, Marie-Camille eut une pensée soudaine et retourna près de son ami en vitesse :
— Laisse pas tes parents te faire changer d’idée pour ton cours, hein ? Je suis vraiment très fière de toi ! Bye !
— J’ai rien à me mettre qui me donne une allure sérieuse, je trouve ! murmura Marie-Camille en jetant un regard désabusé sur la pile de vêtements qui s’entassaient sur son lit.
Elle s’assit sur la petite chaise de bois, dans le coin de sa chambre, et remonta ses jambes contre sa poitrine. Après la partie de la veille, elle avait eu bien de la difficulté à s’endormir. Croyant que l’activité l’avait trop énergisée, elle avait dû se rendre à l’évidence vers minuit : sa rencontre avec le directeur du Collège des embaumeurs, prévue le lendemain matin, était plutôt la cause de son insomnie.
— Faut pas que j’aie l’air trop « fille », expliqua-t-elle sérieusement à son chat Israël, couché nonchalamment sur son lit. Mais je peux pas arriver en salopette de gars non plus ! Je veux qu’il sache que je suis très sérieuse.
Elle se releva pour prendre un pantalon étroit noir, l’enfila et l’agença à un chemisier blanc, boutonné jusqu’au cou. Dans ses boucles, elle mit un bandeau rouge et replaça sa chaîne en or. Elle porta l’anneau de sa mère à sa bouche avant de murmurer :
— Porte-moi chance, maman chérie !
D’aussi loin qu’elle se souvienne, dans les moments cruciaux de sa vie, la jeune femme avait pris cette habitude de prier sa mère. Durant son enfance et son adolescence, Marie-Camille avait suivi Florie à l’église de Sainte-Cécile chaque dimanche, et ce, jusqu’à son départ du village, quatre ans auparavant. Quand son père Édouard lui laissait le choix, la fillette répondait toujours :
— Ça fait plaisir à matante que je l’accompagne, papa.
Après le décès de sa femme, Édouard, quant à lui, n’avait que très rarement remis les pieds à l’église, malgré les remontrances de sa sœur Florie. Il ne croyait plus à ce Dieu qui lui avait volé sa précieuse Clémentine. Pourtant, il permettait à sa fille de choisir ce qui lui convenait le mieux et, à Montréal, Marie-Camille avait poursuivi cette habitude d’assister à la messe du dimanche. À l’époque de la mort de sa mère, elle n’avait que six mois, et elle ne gardait aucun souvenir d’elle. Ce qu’elle savait de Clémentine lui avait été rapporté par son père et sa tante Adèle, qui avait été sa meilleure amie jusqu’à sa mort.
Sortant de ses pensées, la jeune femme glissa ses pieds dans ses chaussures de cuir noir, puis prit son petit sac à main sous son bras.
— J’espère que j’aurai pas à me battre pour avoir ma place au collège, murmura la femme en refermant la porte de son appartement.
Elle descendit en courant les deux étages et sortit à l’air libre en inspirant, la tête levée vers le ciel.
Marie-Camille venait d’arriver devant le pavillon de médecine dentaire de l’Université de Montréal, où était établi le Collège des embaumeurs du Québec. Un espace vert aménagé depuis le boulevard Édouard-Montpetit précédait le pavillon. Cet espace gazonné et boisé constituait le principal lieu de transition entre le campus et le quartier résidentiel environnant, comme le constata de nouveau la future étudiante, avant de commencer à gravir le chemin. Elle inspira très fort pour se calmer et, une fois le sentier monté, aborda un passant pour s’informer.
— Pardon, pouvez-vous m’indiquer l’heure, s’il vous plaît ?
L’homme fronça les sourcils avec impatience, puis répondit vitement à la question. Avant que la femme ne l’ait remercié, il était reparti, en faisant un signe vague de la main.
— Merci quand même, marmonna-t-elle, tout en redressant ses épaules.
C’est le cœur cognant avec force dans sa poitrine que Marie-Camille poussa la lourde porte de bois massif pour pénétrer dans le grand hall épuré de la Faculté de médecine dentaire. Le très large espace empreint de symétrie était orné de grandes colonnes noires qui montaient jusqu’au plafond. La jeune femme leva la tête pour admirer le long drapeau où se trouvait le caducée, cette baguette entourée d’un serpent, l’emblème de la santé. Autour de ce symbole était dessiné le triangle de l’Association dentaire canadienne, ainsi que le laurier et ses feuilles, associés à la gloire et au succès. Les trente-deux points rouges représentaient les dents permanentes.
— Impressionnant, murmura la jeune femme en reculant pour bien voir.
Marie-Camille tourna ensuite sur elle-même pour continuer d’admirer les lieux. Dans cette vaste pièce aux hautes fenêtres, les caissons circulaires au plafond dissimulaient l’éclairage et les luminaires, conférant à l’ensemble un aspect feutré.
— Magnifique ! s’extasia encore la future étudiante à voix basse.
Perdue dans ses pensées, elle s’imaginait déjà venir ici semaine après semaine pour apprendre son nouveau métier. Une grande femme qui passait près d’elle en l’observant attentivement lui rappela la raison de sa présence à cet endroit. Marie-Camille jeta un regard à l’horloge au mur.
— Mautadine ! 9 heures et 5 !
La jeune femme se rua vers le large escalier pour grimper au troisième étage et c’est à bout de souffle qu’elle se pointa devant la même secrétaire dodue qu’au printemps, qui lui sourit gentiment.
— Bonjour, j’ai… ouf… rendez-vous avec… ouf… monsieur Lalonde.
— Vous êtes mademoiselle Gélinas ?
— Oui. Marie-Camille Gélinas.
La femme hocha sa tête frisée comme un mouton, avant de lui faire signe de prendre place sur une chaise près du mur. Assise sur le bout des fesses, Marie-Camille n’eut pas à attendre longtemps avant que le directeur du collège ne l’invite à le suivre dans un long corridor. L’homme, un géant aux épaules aussi larges que son réfrigérateur, songea Marie-Camille, ne lui adressa pas la parole avant d’avoir refermé la porte de son bureau derrière elle.
— Mademoiselle. Nous n’avions pas dit 9 heures ?
— Heu, oui, oui. J’ai eu un petit problème.
Rougissant, la future étudiante s’interrompit lorsqu’elle vit monsieur Lalonde pencher la tête sévèrement en fronçant ses épais sourcils blancs. L’homme chauve n’avait pas l’air commode et Marie-Camille dut inspirer profondément pour se donner du courage. Elle ferma les yeux quelques secondes, avant de les rouvrir pour fixer sérieusement le directeur du Collège des embaumeurs.
— Un problème de bus, précisa-t-elle, d’une voix plus assurée.
— Déjà un indice que vous n’avez peut-être pas votre place dans notre école si vous ne pouvez arriver à l’heure à un simple rendez-vous, n’est-ce pas, mademoiselle ?
— Je ne suis pas d’accord avec vous. Ça n’arrivera plus, répondit Marie-Camille d’un ton plus pincé que d’ordinaire.
Les deux s’observèrent quelques instants. Puis, le sexagénaire se leva et se dirigea vers la large fenêtre, qui laissait voir un ciel bleu sans nuages. Hochant la tête sans dire un mot, monsieur Lalonde attendit que le silence devienne inconfortable avant de revenir à sa place. Bien assis dans son fauteuil de cuir, il posa ses mains sur le bureau de bois et commença :
— Mademoiselle Gélinas, je crois que vous n’avez pas réfléchi comme il faut avant de déposer une demande d’admission à notre collège. Ici, nous formons des embaumeurs.
— Évidemment, c’est le Collège des embaumeurs ! interrompit impertinemment la blonde, avant de se mordre la lèvre pour se taire.
Le directeur la toisa et Marie-Camille déglutit avec effort. Elle avait presque cru que son inscription était passée inaperçue, mais le visage fermé de son interlocuteur la força à se raviser. Elle devrait sans doute se battre pour obtenir sa place dans cette école, en fin de compte. L’homme poursuivit :
— Nous n’avons pas le temps de prendre soin d’une femelle qui ne pourrait supporter la vue d’un corps ouvert, des odeurs pestilentielles émanant d’organes nécrosés, et tout le reste…
Comme la femme ne disait rien et ne semblait pas réagir à ses paroles, il poursuivit, encore plus sèchement.
— Avec ces nouvelles manies de vouloir imiter les hommes, vous ne faites que nuire aux professions masculines. Je doute que vous puissiez poursuivre votre formation au-delà de quelques semaines. Pensez donc à vous trouver un mari et à lui faire des enfants. Je suis certain que vous ne manquez pas de prétendants.
Plus l’homme parlait, plus Marie-Camille sentait sa colère grandir en elle. Pour qui la prenait-il, ce malotru ? Elle le laissa continuer à s’étendre sur toutes les raisons pour lesquelles un cours en thanatologie n’était pas souhaitable pour une femme. Il termina son monologue avec un ton paternaliste qui fit rager Marie-Camille. Même si ce n’était pas la première fois qu’on lui tenait un tel discours, il était de plus en plus rare qu’un homme ayant un tant soit peu de cervelle ose le faire de manière aussi directe. Généralement, les sous-entendus et les blagues douteuses restaient l’arme de prédilection de la plupart de ces penseurs arriérés.
Comme si la suite était une évidence, le directeur se releva en questionnant :
— Donc c’est réglé ? J’imagine que vous allez changer d’avis ?
Bouillante d’indignation, la jeune femme tenta de calmer les battements trop rapides de son cœur pour éviter d’exploser devant les propos de son interlocuteur, qui poursuivit :
— Vous conviendrez avec moi que ce cours ne vous sied pas, n’est-ce pas ? Mais ne soyez pas inquiète, mademoiselle Gélinas, nous vous rembourserons les frais d’inscription.
Marie-Camille prit tout son temps pour répondre. Elle laissa le directeur prendre son dossier, y noter quelque chose et le lui tendre par-dessus le bureau. Toutefois, il dut se résigner à le déposer lorsque la jeune femme devant lui secoua imperceptiblement la tête.
— Monsieur Lalonde, commença Marie-Camille, je vous remercie de votre considération pour mon bien-être. Après avoir fait trois années d’études et de stages pratiques pour devenir infirmière, je peux vous affirmer que les odeurs corporelles n’ont plus de secrets pour moi. Quant à ouvrir des corps et y plonger divers instruments pour en extirper des organes, rien ne me fait plus envie à ce moment-ci de mon existence. Alors à moins que vous ne décidiez de m’empêcher de suivre les cours du Collège des embaumeurs, je tiens à vous préciser que je serai ici mardi matin, le 6 septembre, pour commencer à étudier dans votre école.
L’homme n’en croyait pas ses oreilles ! Il savait très bien qu’il ne pouvait empêcher cette entêtée de participer à la formation, sous peine de se retrouver avec une manifestation sur les bras, pancartes à l’appui, de toutes ces défenseures de la condition féminine. Depuis quelques années, des voix s’élevaient partout au pays pour élargir le droit des femmes à l’avortement, à la prise de contraceptifs oraux, à de meilleures conditions sur le marché du travail… S’il venait à l’oreille d’un de ces groupes que lui, Hector Lalonde, avait empêché une jeune femme de s’inscrire au Collège des embaumeurs, il verrait fort probablement son nom à la une des quotidiens !
Au retour de ses vacances d’été, quand il s’était aperçu qu’un des nouveaux inscrits était de sexe féminin, l’homme s’en était indigné auprès de sa secrétaire, qui lui avait répondu ne jamais avoir reçu de mot d’ordre lui indiquant que les femmes ne pouvaient être admises au collège.
— Il me semble que c’était évident, que c’est un non-sens ! lui avait alors sèchement répliqué son patron.
La secrétaire avait laissé l’homme se scandaliser sans renchérir. Elle lui avait tendu la chemise contenant les documents de Marie-Camille en précisant :
— Je vous laisse donc le dossier de mademoiselle Gélinas entre les mains. Vous pourrez décider de son sort.
Monsieur Lalonde avait marmonné pour lui-même et s’était empressé de prendre rendez-vous avec cette future étudiante, afin de la faire changer d’avis. Après le monologue de Marie-Camille, l’homme resta un long moment bouche bée, éberlué par tant d’arrogance.
— Vous avez une impudence, mademoiselle, qui me déplaît beaucoup ! lança-t-il sur un ton sévère.
Il claqua ses mains fortement sur le bureau. La jeune femme sursauta, mais reprit vite contenance. Avec les différents clients au restaurant, elle avait eu affaire à toutes sortes d’individus et ne se laissait pas impressionner facilement. En plus, même si sa tante Florie avait toujours fait part d’un jugement opiniâtre envers les femmes qui travaillaient, Marie-Camille avait eu comme exemple Adèle, qui, elle, s’était entêtée toute sa vie à faire sa place dans un monde d’hommes. En parallèle avec son métier de journaliste, celle-ci avait écrit un premier roman louangé, ainsi que deux autres, tout aussi appréciés. Si Marie-Camille montrait une faille à sa carapace, elle était convaincue que le directeur du collège s’empresserait d’y voir une faiblesse facile à exploiter. Elle ne lui donnerait pas cette possibilité. Quand il se pencha de nouveau devant son bureau pour lui tendre une feuille sans parler, Marie-Camille étira le bras pour l’approcher vers elle.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Vos frais de scolarité à payer d’ici la fin du mois de septembre. Puisque vous vous entêtez, sachez que nous n’acceptons aucun retard de paiement. Je dois tout de même vous faire part de mon désappointement. Si ma fille, qui a quelques années de moins que vous, choisissait un tel chemin, vous pouvez être assurée que nous aurions la même discussion. Elle comprendrait, elle, que je ne veux que son bien-être, tout comme le vôtre. Je reste convaincu que cette voie ne convient pas à votre sexe. Au revoir, mademoiselle Gélinas.
Marie-Camille plaqua un sourire sur son visage, malgré les tremblements intérieurs qui l’agitaient. Elle tendit une main, que le directeur prit avec une mauvaise foi évidente et elle sortit du bureau austère la tête haute, en lançant un regard de connivence à la secrétaire, qui leva un pouce discrètement en souriant.
— Au revoir, monsieur Lalonde.
« Mission accomplie, pensa-t-elle, avant de s’éloigner dans le corridor de son futur établissement d’enseignement. Me reste plus qu’à parler à papa pour qu’il accepte de m’aider à payer ma scolarité. »