CHAPITRE 7

Après être allée sonner chez Alice, sans succès, la jeune femme rentra chez elle et entreprit de faire sa valise, tout en s’inquiétant du sort de son chat, qu’elle laisserait seul pour la première fois. Plus tard, Marie-Camille prit son téléphone et tenta une fois de plus de joindre Alice.

— Mautadine, elle est pas encore rentrée, il faut croire ! marmonna la blonde.

Désemparée à l’idée d’être obligée de demander l’aide de mademoiselle Vadeboncœur, la vieille femme d’à côté, Marie-Camille fut drôlement soulagée lorsque son appareil sonna, quelques minutes plus tard, et qu’elle entendit la voix de son amie. Elle aimait bien sa voisine, mais préférait qu’elle ne vienne pas trop fouiner dans son appartement.

— Oui ?

— Allô, Marie-Camille. C’est moi. J’étais dans l’escalier quand j’ai entendu sonner et je me demandais…

— Oui, oui, Alice ! Oh je suis contente de t’entendre. Imagine-toi donc que Florie s’est blessée et que je dois aller à Sainte-Cécile d’urgence. Je me demandais si tu pouvais prendre soin d’Israël jusqu’à dimanche soir ?

— Heu… c’est juste que je travaille toute la journée demain et samedi !

Sans remarquer l’hésitation dans la voix de son amie, Marie-Camille insista, en précisant qu’il ne s’agissait que d’ouvrir une conserve, d’en vider le contenu dans le plat du chat et de donner un peu d’eau fraîche à Israël. Une fois par jour ! Même pas besoin de l’amener chez elle ! Après une courte discussion, Alice accepta la demande et l’étudiante raccrocha avec soulagement.

— Une bonne chose de réglée !

— Me voilà, matante Adèle ! cria Marie-Camille en sortant en courant de l’immeuble à logements, le lendemain matin.

Elle leva la tête vers le petit balcon d’Alice et continua sur le même ton, à l’intention de son amie, qui avait ouvert la fenêtre de son salon pour les saluer :

— Oublie pas Israël ! Puis perds pas ma clé, surtout ! Sinon, il va mourir de faim, le pauvre amour ! Je reviens dimanche soir.

— Pars tranquille ! répondit Alice en se penchant un peu, tout en serrant le haut de sa jaquette sur son cou.

Engoncée dans son nouveau manteau d’hiver bleu pâle fabriqué dans une laine douce avec un motif à chevrons discrets, Marie-Camille avait beaucoup de style. Doté d’une fermeture éclair asymétrique, le vêtement était complété par une écharpe assortie qui seyait très bien au teint de la jeune femme. Sa tante siffla en la voyant :

— Tu es toute belle et chic, Mimi !

— Merci, répondit-elle en rosissant. J’ai décidé de me gâter un peu. Tu trouves pas que c’est trop clair comme couleur ? J’ai hésité longtemps, mais quand il a été offert en spécial chez Morgan’s, j’ai plongé !

Adèle secoua la tête en la rassurant, et les deux femmes s’installèrent côte à côte sur les sièges avant de la voiture de Jérôme. La route jusqu’à Sainte-Cécile se fit dans un silence quasi complet. Adèle n’éprouvait jamais le besoin de parler de banalités et, de toute manière, la jeune étudiante désirait prendre de l’avance dans ses lectures.

— J’ai eu une permission pour m’absenter, mais je veux m’assurer que ça me nuira pas pour mes prochains cours. Je vais donc en profiter pour lire un peu, si ça te dérange pas, matante. Gabriel m’a promis de noter tout ce que vont dire les enseignants aujourd’hui. Alors, j’aurai du travail à faire à mon retour pour retranscrire le tout.

La quinquagénaire sourit affectueusement, en tapotant la cuisse de sa nièce.

— Ça ne me dérange pas du tout. Je dois réfléchir à la conclusion de mon prochain livre. J’ai de la difficulté avec la chute de mon avant-dernier chapitre. Je vais donc y consacrer mon esprit pendant notre périple, ma chérie.

Depuis la publication de son premier roman, en 1940, Adèle Gélinas en avait écrit deux autres, bien accueillis par la critique. Elle travaillait aussi à mi-temps au journal Le Devoir. Entre Montréal et leur village des Laurentides, les femmes échangèrent très peu de mots. Seule la vue d’un couple de chevreuils sur le bord de la route juste après Saint-Jovite fit réagir les deux parentes.

— Oh, regarde matante !

— Te rappelles-tu quand Florie fabriquait des clôtures qu’elle espérait infranchissables autour de son jardin ? rigola Adèle.

— Ouiiii ! Elle était certaine que ça empêcherait ces bêtes-là de manger ses carottes. Puis chaque année, on l’entendait chicaner et maugréer, parce qu’un faon ou un lapin avait réussi à se faufiler par un trou.

Les voyageuses éclatèrent de rire au partage de ce souvenir. Cinquante minutes plus tard, quand elles arrivèrent en haut de la côte du village, Adèle inspira profondément, avant de se tourner vers sa nièce. La vue était magnifique, avec les champs déjà couverts d’une neige d’une blancheur éclatante, et le clocher de la petite église qui pointait vers le ciel clair.

— Prête, ma belle ?

— Oui. Je suis contente de venir faire un tour, même si les circonstances sont pas les meilleures, répondit Marie-Camille. Au moins, depuis que j’ai parlé à papa, hier soir, on sait que Florie va s’en remettre sans trop de séquelles.

— Une chance pour Édouard et Laurent ! ajouta Adèle en soupirant. Mais en attendant, je pense qu’ils seront bien heureux d’avoir une petite pause de quelques jours !

En tournant sur le chemin des Fondateurs, les deux femmes observèrent la nouvelle affiche de la beurrerie Gélinas avec fierté. Plus grande que celle qu’avait installée Édouard, près de vingt ans auparavant, l’enseigne était maintenant éclairée par un large néon jaunâtre. Mais la grande nouveauté était surtout l’ajout du mot « Boucherie ».

— Mononcle Laurent doit être fier de pouvoir participer à ce beau projet ! supposa Marie-Camille.

— Je pense que oui. Mais tu sais, mon frère est pas le plus bavard.

— À qui le dis-tu ! rigola la plus jeune, tout à coup bien fébrile.

Chaque fois qu’elle remettait les pieds à Sainte-Cécile, une grande émotion l’étreignait. Même si sa mère n’y avait pas vécu, c’est tout de même ici qu’elle se sentait le plus proche d’elle. L’amour que son père et la jeune journaliste avaient partagé s’était développé ici, à la ferme familiale. Lorsque Adèle avait amené pour la première fois chez elle son amie Clémentine, Édouard avait tout de suite su qu’il ne pourrait respecter la promesse faite à sa mère sur son lit de mort.

— Promettez-moi de jamais vous marier ni avoir d’enfants, avait demandé Rose Gélinas à ses quatre descendants, quelques heures avant de rendre l’âme, en 1922.

Déterminés à la laisser partir en paix, tous avaient juré, malgré leur jeune âge. Si Florie avait été la plus sérieuse envers son engagement, Adèle et Édouard, eux, n’avaient pu se résigner à mettre l’amour de côté. Ils avaient tous les deux passé outre les remontrances et la colère de leur sœur aînée, la journaliste en fréquentant Jérôme Sénéchal, sans toutefois l’épouser, et Édouard, en courtisant en cachette Clémentine Lortie. Puis, il l’avait mariée, malgré la répudiation de son aînée, qui avait alors promis de ne plus jamais lui reparler. Ce n’était qu’à la naissance de Marie-Camille que Florie avait trouvé le chemin du pardon. Son cœur avait fondu devant le poupon, elle qui avait tant d’amour à offrir.

— Regarde, le magasin général a changé sa porte, s’exclama Marie-Camille. Houlala, Florie doit trouver ça bien trop coloré !

Louisette Marquis, l’épicière et meilleure amie de sa tante, vivait maintenant au-dessus du magasin. Son fils Ludovic, revenu de la guerre en 1942, avait repris les rênes de l’épicerie à la mort de son père. Il était toujours célibataire et partageait le logement avec sa mère. Chaque matin, Florie se faisait conduire au magasin, où elle avait tenu la caisse durant trois années, et les deux femmes partageaient quelques beignets autour d’un café, dans la cuisine du logement. Elles en profitaient pour commérer sur les Cécilois et Céciloises, même si les amies considéraient leur bavardage comme étant très respectueux ! En revanche, il y avait bien longtemps que les villageois ne faisaient plus de confidences aux placoteuses ! Adèle posa son regard sur sa nièce en riant de son commentaire.

— Bon, espérons qu’ils sont revenus de l’hôpital, dit-elle. Quand j’ai parlé à Laurent, ce matin, il m’a confirmé que Florie avait obtenu son congé et qu’Édouard était parti la chercher parce qu’elle voulait ne pas passer une minute de plus dans ce lieu plein de germes et de microbes !

L’écrivaine salua deux fillettes qui sautillaient sur le bord du chemin des Fondateurs et tourna enfin dans l’entrée de la maison grise. Heureuse de cette escapade, qui lui ferait peut-être oublier durant trois jours la lourdeur de son programme scolaire, Marie-Camille n’attendit même pas que l’automobile soit complètement garée avant d’ouvrir la porte et d’en sortir en vitesse.

— Voyons, fille ! Calme-toi un peu ! la sermonna Adèle, en prenant le temps de vérifier son maquillage discret dans le rétroviseur.

Elle rajouta un peu de vaseline sur ses lèvres pour les faire briller, puis suivit sa nièce en soupirant. Adèle avait toujours entretenu une drôle de relation avec sa sœur aînée, qui avait huit ans de plus qu’elle. Les reproches et remontrances que lui avait servis Florie tout au long de son adolescence avaient miné le lien entre les deux sœurs, jusqu’au jour où la cadette avait choisi de fuir son joug pour s’installer à Saint-Jovite. L’aînée aurait tellement voulu qu’Adèle reste à la ferme plutôt que de chercher à tout prix un épanouissement dans un métier typiquement masculin ! Mais même lorsqu’elle était enfant, celle-ci avait entretenu des ambitions démesurées aux yeux de sa sœur : vouloir monter dans un avion, parcourir le monde, fréquenter l’université… Lorsque Florie avait appris l’agression sexuelle subie par sa cadette, en 1932, les deux s’étaient rapprochées et cela avait permis à leur relation de mieux s’épanouir. Mais il n’en demeurait pas moins que les deux parentes ne pouvaient être plus dissemblables l’une de l’autre, et la brunette soupirait déjà d’ennui à la pensée des plaintes et exigences que ne manquerait pas d’exprimer Florie, maintenant qu’elle était blessée. Agrippant son sac de voyage sur la banquette arrière, elle suivit sa nièce, qui avait déjà ouvert grand la porte de la maison :

— Florie, surprise ! cria Marie-Camille, en s’engouffrant rapidement dans la cuisine d’été.

Dès qu’elle eut mis les pieds dans la cuisine surchauffée, la blonde sut que leur séjour ne serait pas de tout repos.

— Voyons donc, qu’est-ce que tu fais ici toi ? Je suis pas en train de mourir ! s’exclama Florie, assise au fond de sa chaise berçante. À moins que ton père me cache la vérité ?

La voix de la femme au chignon gris vacilla un peu. Elle avait le côté du visage bleuté, un bras en écharpe et un long plâtre qui couvrait sa jambe gauche.

— Oh, matante ! Qu’est-ce que t’as fait là ! répondit la jeune femme en s’avançant vers la plus âgée sans prendre la peine de se déchausser. Inquiète-toi pas, on voulait juste te donner un petit coup de main, ça fait qu’on est venues !

Florie plissa ses yeux en fixant sa nièce, puis, satisfaite de son explication, elle reprit :

— Enlève tes souliers, ma petite bonyenne ! sermonna-t-elle, en pointant les bottines de cuir de Marie-Camille. Bon, voilà l’autre ! Veux-tu bien me dire ce qui vous prend d’arriver ici sans prévenir ? J’ai rien préparé à manger, moi !

Dans le sillage de Marie-Camille venait d’apparaître Adèle, qui eut juste envie de tourner les talons et de retourner à Montréal en entendant son aînée grogner ainsi. Le regard suppliant de Laurent l’en empêcha. Le cadet avait toujours été plus fragile psychologiquement et Adèle avait compris depuis longtemps que l’alcool lui permettait d’oublier son quotidien. Après avoir passé quelques années à cacher une bouteille dans sa chambre, Laurent avait réussi à se débarrasser de cette accoutumance. Quelques heures passées auprès d’une Florie convalescente étaient assez pour rendre fou n’importe quel être humain, alors que lui, il devrait passer les prochaines semaines à l’endurer. Adèle lui serra le bras et lui fit un clin d’œil affectueux. Puis, elle prit le temps de retirer ses chaussures.

— Salut ma grande sœur ! Comme ça, tu t’es lancée dans des acrobaties ? dit gentiment Adèle, en s’avançant pour embrasser la femme au visage fermé.

— Arrête de dire des niaiseries ! Laurent a dû laisser quelque chose traîner dans les marches, puis regarde-moi ça comment je suis rendue arrangée ! marmonna la femme en pointant sa jambe puis son bras.

— Ça doit faire mal, pauvre matante ! compatit Marie-Camille, en s’approchant pour embrasser à son tour la femme sur sa joue épargnée.

Aussitôt, Florie se radoucit. Elle n’avait jamais pu résister à la fille d’Édouard, sur laquelle elle avait reporté tout l’amour qu’elle aurait eu pour les enfants que sa promesse l’avait empêchée d’avoir. Même si son frère et sa sœur ne s’étaient pas privés d’aimer, Florie, elle, n’avait pas pu passer par-dessus l’engagement solennel fait à sa mère le jour de sa mort. Mais Dieu qu’elle aimait Marie-Camille et les siens ! Ce qui fait que lorsque la blonde se blottit contre sa lourde poitrine, comme un chaton, elle ne put se retenir de l’enlacer affectueusement et de lui planter un bec sur le bout du nez. Florie grimaça toutefois, en sentant sa joue élancer.

— Ils t’ont donné congé de ton travail à l’hôpital ? demanda-t-elle à sa nièce.

— Heu oui.

Heureusement pour Marie-Camille, la porte s’ouvrit de nouveau pour laisser entrer son père Édouard. Pour le moment, elle pouvait continuer à éviter le sujet de son emploi de garde-malade. Mais Adèle, qui avait entendu la question, la fixait sévèrement. Elle murmura, sans que les mots sortent de sa bouche : « Dis-lui ! » Pourtant, la blonde fit semblant de ne rien percevoir. Elle était loin d’avoir trouvé le courage d’affronter sa tante ! Une horde d’étudiants au Collège des embaumeurs, ça pouvait toujours aller, mais Florie et ses idées bien arrêtées… Ouf ! Juste à l’idée de la réaction qu’aurait sans doute cette dernière à l’annonce de sa nouvelle, Marie-Camille avait envie de se rouler en boule dans un petit coin. Elle espérait que Florie accepterait éventuellement son choix, mais elle savait aussi que celle-ci avait carrément écarté son père de sa vie lorsqu’il avait choisi d’épouser sa mère. Marie-Camille n’avait pas la force d’Adèle ni la même relation avec Florie qui avait une grande emprise sur la jeune femme, dont elle avait en partie forgé le caractère. L’étudiante n’avait jamais supporté de la décevoir et elle savait fort bien que son annonce risquait de peiner Florie, qui était drôlement fière de claironner à tous les habitants du village que sa nièce était une garde-malade très savante !

— Papa ! s’exclama Marie-Camille en courant pour se jeter dans les bras du bel homme brun qui venait de se glisser dans la cuisine.

— Salut, ma belle Mimi ! Quelle bonne surprise ! Je suis donc content de te voir. Tu vas bien ?

— Super !

— Super ! grommela Florie. Super ! La voilà qui parle comme les Français de l’autre bord, asteure !

Laurent, Édouard, Adèle et Marie-Camille éclatèrent d’un rire simultané devant la mauvaise foi évidente de l’aînée !

— Mautadine que je t’aime, matante Florie ! rigola la plus jeune, en plissant le visage de plaisir.

Elle se sentait bien dans cette cuisine, où le gros poêle à bois avait été remplacé par une belle cuisinière au gaz, malgré les réticences de l’aînée lorsque Édouard avait proposé ce changement. Par la suite, elle n’avait pas cessé de clamer que SA décision de se débarrasser du gros poêle avait été l’une des meilleures qu’elle avait prises dans sa vie. Ce qui avait fait grommeler ses frères, mais, habitués à son caractère, aucun d’eux n’avait eu envie de s’obstiner avec elle. En posant ses yeux noirs sur sa fratrie et sa nièce, Florie sourit malgré elle. Quand ils étaient tous les cinq réunis ainsi, elle respirait toujours un peu plus librement.

— Bien coudonc, ça a bien l’air que ça prend un accident bête de même pour vous avoir tous autour de moi ! Aussi bien en profiter !

Ce commentaire lancé sur un ton guilleret remplit le cœur de Marie-Camille d’espoir à l’idée d’un séjour reposant. Les visiteuses prirent leurs sacs de voyage pour les monter dans la chambre située face à celle de Laurent, au deuxième étage. Elles y partageraient l’ancien lit d’Adèle. Dans l’escalier patiné par le temps, elles pouffèrent en voyant qu’une photo de Florie avec été installée dans un gros cadre doré. La femme, au sourire flamboyant et à la poitrine bien relevée, tenait le ruban de première place – le seul qu’elle ait jamais reçu en vingt ans – gagné à la foire de Saint-Jovite, en 1957. Un concours de circonstances avait mené à un certain mélange dans les inscriptions, et l’artisane, comme elle se plaisait à se définir – avait été l’une des deux seules à voir son travail retenu pour la compétition.

— Je suis pas mal sûre de gagner un prix ! avait fièrement prédit la corpulente Florie à son frère Laurent, qui n’avait pas eu le choix de l’accompagner à cette foire, puisqu’elle ne conduisait pas.

À l’annonce des résultats, elle avait appris que sa courtepointe rose et orangée, au centre de laquelle un oiseau bleu avait été maladroitement brodé, avait remporté le premier prix. Elle était revenue en extase au village de Sainte-Cécile et avait proposé à son amie Louisette d’exposer l’œuvre dans sa vitrine pendant tout l’été. La sexagénaire avait acquiescé, en vantant à tous le grand talent de Florie Gélinas. Aux côtés de cette photo qui fit rire la tante et sa nièce, la vue de Clémentine tenant dans ses bras une minuscule Marie-Camille dans un décor fort solennel les figea sur place.

— J’ai mon voyage ! murmura Adèle.

— Pour moi, Florie voit plus clair pour accepter une photo de maman ici, renchérit Marie-Camille, en s’approchant à quelques pouces de l’image.

Lorsque son père avait rencontré sa mère, il avait bien essayé de s’éloigner de la tentation. Mais l’amour avait été plus fort et ils avaient convolé en justes noces quelques mois après leur rencontre. Puis, plusieurs années plus tard, quand Marie-Camille avait choisi de quitter le village pour s’installer à Montréal, le maître-beurrier avait succombé aux pressions de sa grande sœur. Il avait vendu la résidence dans laquelle il vivait pour s’installer avec Laurent et elle dans la maison familiale, qu’eux n’avaient jamais quittée. Celle-ci était bien assez grande pour tout le monde, avait admis Édouard. S’il pouvait économiser sur les frais d’habitation, Édouard pourrait peut-être agrandir son commerce, comme il le souhaitait depuis longtemps.

— Elle était belle, n’est-ce pas ? chuchota Marie-Camille avec tristesse, les yeux posés sur l’image de sa mère.

— Oui. Magnifique. Tu lui ressembles beaucoup, ma chérie. Pas seulement physiquement. Tu as la même joie de vivre, le même enthousiasme que Clémentine.

Adèle mit sa main sur celle de sa nièce, et les deux poursuivirent leur ascension des marches.

Pendant l’après-midi, les visiteuses firent un tour au village avec Édouard. Les deux femmes s’arrêtèrent d’abord chez le ferblantier Jeremiah Holland, qui avait repris l’atelier de son père Henry Stromph après la mort de ce dernier. Marié à l’ancienne institutrice, Béatrice, Jeremiah avait à présent deux adolescents.

— Tiens, tiens, de la belle visite ! sourit l’homme à la tête poivre et sel. Un petit week-end de tranquillité ?

— Tranquillité, je ne sais pas, rigola Adèle avec un clin d’œil. Florie blessée, ce n’est jamais tranquille !

— Blessée ? Comment ça ?

L’homme, qui avait espéré il y avait très longtemps fréquenter l’aînée des Gélinas, avait toujours conservé une grande affection pour la femme, malgré son caractère parfois acide. Adèle, qui avait deviné autrefois la relation embryonnaire entre les deux, le rassura aussitôt.

— Un pied cassé, un coude amoché… Mais rassurez-vous, Jeremiah, elle est plâtrée et tout est sous contrôle.

— À part son caractère rigola Marie-Camille, avant de mettre sa main sur sa bouche pour s’excuser.

L’homme maigre respira un peu mieux. Arrivé au village plus de vingt-cinq ans auparavant, il avait quand même conservé son accent anglais, tout en parlant un français plus qu’adéquat.

— Oh, alors j’irai peut-être la voir cette semaine.

— Ça lui fera certainement plaisir. À bientôt monsieur Holland ! répondit Marie-Camille en s’éloignant.

Ensuite, les deux femmes déambulèrent lentement sur le trottoir, passant devant le presbytère et la belle église blanche, sans s’y arrêter. Il y avait longtemps qu’Adèle avait délaissé la religion. Toutefois, la femme prit la main de sa nièce pour la mener vers l’arrière du bâtiment, sur la tombe enneigée de Rose Gélinas, sa mère. L’air froid n’empêcha pas Marie-Camille et Adèle d’admirer le paysage. Leur village avait beau ne compter que quelques rangs et un chemin principal, les habitants avaient toujours pris soin de bien entretenir leurs maisons et leurs bâtiments de ferme. Les toits de fer-blanc tapissés d’une fine couche de neige ravissaient le regard, tout comme les volutes de fumée qui montaient vers le ciel clair. Elles s’attardèrent quelques minutes dans le cimetière, sans plus. Le temps n’était plus au passé. Quand elles arrivèrent devant le magasin général, les femmes n’eurent pas le temps de grimper les quelques marches que, déjà, Louisette Marquis ouvrait la porte, les bras ouverts devant elle.

— Oh, Seigneur, dites-moi pas que ça s’est aggravé ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Pardon ?

Adèle jeta un coup d’œil vers sa nièce et s’avança pour toucher le bras de la commerçante. Cette dernière avait conservé sa chevelure rousse avec coquetterie. Dès l’ouverture de la pharmacie en 1941, au cœur du village, Louisette avait été une fidèle cliente. Lorsque le pharmacien avait mis en vente les nouvelles crèmes colorantes de Clairol, elle s’était empressée d’en acheter. Même si personne au village n’était dupe, madame Marquis restait persuadée que cette couleur pourtant trop orangée faisait bien naturelle.

— Florie, oh mon doux, dis-moi pas que…

Marie-Camille retint un éclat de rire en voyant le visage décomposé de l’imposante commerçante. Louisette Marquis représentait à elle seule l’emblème du village de Sainte-Cécile, avec ses tenues toutes plus extravagantes les unes que les autres. D’ailleurs, dans son manteau de fourrure de forme trapèze avec des manches raglan resserrées aux poignets, elle ne passait pas inaperçue.

— Oh non, non ! répondit rapidement Adèle sur un ton encourageant.

Cette dernière se dépêcha d’expliquer en détail la fracture ainsi que la foulure subies par Florie, et s’assura que la femme ne colporterait pas de ragots qui feraient croire aux villageois que sa sœur était au seuil de la mort.

— Ah bien tu me rassures, mon amie, souffla Louisette en semblant se dégonfler aussitôt, comme si elle avait retenu son souffle depuis le début de la discussion.

Il fallut encore quelques minutes avant que les promeneuses ne puissent quitter le magasin général, où elles s’étaient réfugiées avec Louisette. En riant, Adèle et Marie-Camille se pressèrent enfin vers la beurrerie et s’y engouffrèrent en vitesse.

— Mon Dieu ! J’oublie chaque fois ce que c’est que de vivre au village ! dit Adèle à son frère Édouard, qui était sorti de l’arrière-boutique quand il avait entendu la porte d’entrée s’ouvrir.

La femme secoua ses boucles brunes, où s’accrochaient des flocons tenaces. Marie-Camille, elle, enleva son chapeau de feutre gris et le lança sur le banc à côté de la porte. Elle s’approcha de son père, en levant le nez vers lui :

— Tu aurais pas un petit morceau de Camilien pour ta gentille fille ? demanda-t-elle, charmeuse.

— Hum… laisse-moi voir !

Retournant derrière le comptoir, l’homme sortit un petit plateau de bois où était posé le fromage à pâte molle qu’il avait créé en l’honneur de sa fille. Comme un chaton qui ronronne, Marie-Camille ferma les yeux et se lécha les lèvres avec gourmandise. Quand le maître-beurrier coupa l’objet de son désir pour lui en glisser un gros morceau dans la main, elle le déposa sur sa langue avec un grand bonheur.

— J’ai l’impression qu’il est meilleur chaque fois que je viens au village, papa ! Comment tu fais ?

— C’est un mystère, ma chérie. Tu voudrais pas que je dévoile tous mes secrets, hein ?

La jeune secoua la tête et prit place sur le banc, pendant que sa tante et son père passaient derrière, où Adèle ferait provision de produits à rapporter en ville. Chaque fois qu’elle s’installait à cet endroit, Marie-Camille fermait les yeux et se revoyait, enfant, aider son père et James, son employé, dans la beurrerie. Édouard lui avait permis d’avoir une enfance bien heureuse, malgré la perte de sa mère.

À Montréal, Alice tournait en rond depuis son retour du travail. Elle était allée nourrir Israël, tel que promis, mais à présent, elle regardait la télévision avec ennui. Sur la table à ses côtés, son petit sac contenant sa marijuana était vide depuis la veille.

« Je pourrais peut-être aller voir Josh. J’achèterais juste de quoi me rouler un petit joint », pensa-t-elle.

Avant de changer d’idée, elle sauta sur ses pieds et remit ses bottillons de cuir verni. Même s’il était presque 22 heures 30, la femme savait qu’elle trouverait le revendeur chez lui. Josh avait beaucoup de « visites » le vendredi soir et, s’il sortait, il attendait après minuit, pour être certain de satisfaire ses clients. Au moment où elle prit la décision de sortir, Alice sentit une fébrilité l’envahir. Elle tenta de ne pas écouter sa petite voix intérieure qui lui soufflait que son excitation à l’idée de fumer un joint était malsaine.

— J’ai bien le droit de me faire plaisir, marmonna-t-elle en mettant les pieds sur le trottoir. Il y en a qui vont voir leur famille pour se ressourcer, moi, j’ai trouvé une autre façon moins achalante d’avoir du fun !

Satisfaite, elle partit en direction sud avec un petit sourire en coin au visage. Sa soirée s’annonçait meilleure.