Le lendemain matin, Marie-Camille était fébrile au moment de sauter du lit pour se rendre à l’université. Lors du trajet de retour, la veille, sa tante Adèle lui avait conseillé de ne pas se préoccuper des imbéciles qui étudiaient à ses côtés.
— Si ça se trouve, lui avait-elle dit, ces hommes se sentent probablement inférieurs à toi, puisque tu as de meilleures notes.
— Hum, j’en doute.
— Non, non, je suis sérieuse, ma chérie. Tu as les compétences et les capacités de faire de grandes choses, et ça dérange la gent masculine. Tu sais, même si on a le droit de vote depuis vingt ans, il y en a beaucoup qui auraient préféré nous laisser derrière nos fourneaux, une guenille à la main.
Marie-Camille avait ri. Tout en réfléchissant aux paroles de sa tante, elle se leva, en ce lundi matin, bien décidée de se montrer plus forte que jamais. Le premier pas qu’elle ferait serait de cesser de se vêtir pour ressembler aux autres étudiants. Car depuis le début de sa formation, en septembre, la jolie blonde avait tout fait pour se fondre dans la masse : elle portait pantalon sombre, chemisier sobre, cheveux bien noués à la nuque. Si on avait pu la confondre avec un homme, elle en aurait été satisfaite. Mais en discutant avec Adèle, l’étudiante en était venue à un constat.
— De toute manière, peu importe ce que je fais, ils vont trouver à redire. Aussi bien leur en donner pour leur argent ! Hein Israël, qu’en dis-tu ?
Le chat, bien allongé sur le calorifère à l’eau, n’ouvrit même pas l’œil lorsque sa maîtresse exhiba se tenue : collant à rayures sous une tunique orangée et foulard coloré au cou. Elle hésita à enfiler ses bottines en plastique qui lui allaient à mi-mollet en se disant que le directeur du collège risquait l’infarctus s’il la croisait.
Dès qu’elle eut mis les pieds dans la salle de classe, toutes les conversations cessèrent et les regards, dont certains étaient admirateurs, se tournèrent vers la porte.
— Tiens, tiens, on pensait que vous aviez abandonné, mademoiselle ! ricana Philémon Trudeau, en reniflant avec dédain.
— Et vous empêcher de copier sur moi ? Jamais mon cher.
L’étudiant rougit de colère avant de sortir un mouchoir de coton blanc de sa poche et de cracher à l’intérieur. Il prit tout son temps pour s’assurer que la femme voyait l’expectoration. Marie-Camille ne détourna pas le regard, se contentant de saluer les autres hommes d’un geste sec de la tête. Elle chercha Gabriel des yeux et fut déçue de constater son absence. Le jeune arriva en même temps que l’enseignant et ne sembla pas remarquer le petit signe de main qu’elle lui faisait. Avant que l’étudiante ne puisse se rapprocher de son ami, monsieur Marcoux commença sa leçon. C’était un homme corpulent qui parlait souvent les yeux à demi fermés, tout en marchant dans la salle de classe. Ce qui faisait ricaner quelques-uns des jeunes gens, qui le trouvaient d’un ennui mortel et qui ne se gênaient pas pour faire de mauvais jeux de mots à cet égard. « Le croque-mort s’endort » ; « C’est vrai que c’est ennuyant, les enterrements ». La voix monocorde amorça son monologue :
— Ce matin, nous allons parler de la préparation du corps pour l’exposition. Il faut se rappeler que la toilette mortuaire doit être faite avec tendresse et respect. C’est un geste de purification afin de rendre hommage à un être qui a été aimé. Il est important que le défunt arrive à son nouveau destin dans les meilleures conditions, ne l’oubliez jamais.
Épuisée par cette journée harassante, Marie-Camille se glissa dans un bain chaud, dans lequel elle jeta quelques sels aromatisés. Fermant les yeux, elle repensa au regard qu’avait posé sur elle Jean-Luc Buisseau lorsqu’il était arrivé dans la salle d’embaumement, en après-midi. Elle attendait Gabriel, parti se chercher un café, et en profitait pour se mettre à jour avec les notes de son ami, tout en grommelant sur son manque de rigueur.
— Deux pages seulement pour quatre heures de cours ! Je veux bien croire que Marcoux est ennuyant, mais il y a quand même des limites !
Soucieuse de ne rien manquer de la matière vue en son absence, Marie-Camille transcrivait mot à mot les informations dans son propre cahier lorsque monsieur Buisseau était entré en coup de vent sans la voir. Il avait lancé sa serviette de cuir noir sur son bureau, avant de plonger sa tête entre ses mains. Mal à l’aise, la femme installée au fond de la classe avait attendu quelques instants, mais comme l’homme restait dans sa position, elle s’était sentie obligée de donner un signe de vie.
— Heu… hum…
Jean-Luc Buisseau avait sursauté et levé un regard hésitant. Puis, il s’était redressé aussitôt en l’apercevant.
— Mademoiselle Gélinas, qu’est-ce que vous faites ici ?
— Heu, j’attends mon ami.
— Vous êtes d’avance. En principe, ces locaux ne sont pas accessibles aux étudiants en dehors des heures de classe.
Le ton sec inhabituel avait fait rougir Marie-Camille, qui s’était empressée de ramasser son sac sur le sol et d’y ranger les cahiers de notes. Elle s’était relevée maladroitement et s’était avancée vers la porte. Lorsqu’elle était passée près de l’homme, ce dernier lui avait mis la main sur le poignet.
— Je suis désolé, mademoiselle, c’est que j’ai des choses à préparer.
L’homme avait laissé glisser ses doigts jusqu’à son coude. Il avait donné une légère pression, pour se faire pardonner, et leurs regards s’étaient soudés pendant quelques secondes de trop. L’étudiante était alors sortie en vitesse, espérant que les battements de son cœur ralentiraient une fois qu’elle serait hors de la salle de classe. Pourtant, près de cinq heures après cet intermède, elle se demandait encore ce qui s’était produit en elle.
« Je suis pas pour trembler chaque fois qu’un professeur va s’approcher d’un peu trop près », pensait-elle.
Dans son bain, elle leva ses mains moites qui reposaient de chaque côté de ses hanches pour les monter à sa bouche. En se traitant d’idiote, elle ne put s’empêcher de les déposer sur ses bras pour tenter de revivre la sensation éprouvée lorsque Jean-Luc Buisseau avait posé ses doigts sur elle. Dans ce simple geste, elle avait senti une émotion qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant. Les quelques amoureux que la femme avait fréquentés depuis son arrivée à Montréal s’étaient tous contentés des chastes baisers qu’elle avait bien daigné leur accorder. Se secouant avec colère, Marie-Camille s’enfonça la tête sous l’eau pour faire s’envoler les idées et les images qui envahissaient son esprit.
— Franchement, murmura-t-elle, qu’est-ce qui me prend de penser comme ça à un vieux bonhomme sûrement marié ? Je manque certainement de sommeil…
Deux semaines après son retour de Sainte-Cécile, Marie-Camille se vit contrainte d’avouer son changement de carrière à sa tante Florie un samedi après-midi. Gabriel et elle tentaient depuis le matin d’étudier les termes techniques sur lesquels ils seraient interrogés durant l’examen final du cours de monsieur Marcoux. Les deux avaient la tête lourde, à force de répéter les mêmes informations. « Histoire de la mort depuis l’Antiquité » n’était que théorie et dates à retenir, pour leur plus grand malheur.
— Ça se peut pas qu’il nous oblige à savoir tout ça par cœur, se plaignit Marie-Camille pour la centième fois en soupirant.
Elle laissa tomber sa tête sur son cahier de notes.
— Je serai jamais capable ! poursuivit-elle.
Son ami sourit gentiment, avant de lever son cahier devant ses yeux.
— Mais si, allez, que peux-tu me dire sur les Égyptiens ?
— Heu, qu’ils ont construit de belles pyramides !
— Marie ! Franchement, un peu de sérieux !
La jeune femme prit une gorgée de son café tiède et récita, les yeux à demi fermés :
— Les Égyptiens avaient une technique qu’on suppose dérivée d’un procédé de conservation des viandes dans la saumure. La dépouille devait être éviscérée et salée, puis on la laissait en attente pendant près de soixante jours ou jusqu’à sa déshydratation totale.
Alors qu’elle allait poursuivre, le téléphone sonna.
— Sauvée ! ricana la femme, en décrochant le combiné.
Un regard sur les horloges de son mur lui fit réaliser qu’ils étudiaient depuis quatre heures sans avoir pris le temps de dîner. La voix aiguë à l’autre bout de l’appareil la fit sourire au travers de sa fatigue.
— Oh, allô, matante Florie. Comment vont tes blessures ?
— Pas si pire. J’ai hâte de faire enlever mon plâtre, mais ça ira pas avant Noël, ça a bien l’air. Bon, je me demandais si tu pouvais amener mon amie Louisette au marché du Nord vendredi prochain.
— Heu, Louisette ?
— Elle s’en va chez son frère à Montréal puis je lui ai dit : mon amie, il faut que tu voies ce marché-là ! Marie-Camille va se faire un plaisir de t’y amener. Ça fait qu’elle va être prête vers 9 heures. Je lui ai dit que tu l’appellerais pour savoir où la rejoindre.
Désespérée, la blonde jeta un regard affolé à son ami, qui fronça les sourcils.
— Ça va ? chuchota Gabriel.
Marie-Camille secoua sa tête en marmonnant.
— Hum, ça sera pas vraiment possible vendredi, matante.
— Comment ça ?
Le ton intransigeant de Florie fit grincer les dents de sa nièce.
— Tu m’as dit quand t’es venue il y a deux semaines que tu travaillais jamais les jeudis et les vendredis. Ça fait que j’ai tout organisé avec Louisette. Laisse-moi pas tomber, ma fille. J’ai assez fait ma fraîche avec ce marché-là, elle va penser que je lui ai raconté des menteries.
La voix fit tressaillir Marie-Camille, qui eut l’impression de revenir à l’âge de six ans, lorsqu’elle était rentrée de l’école avec les cheveux pleins de colle blanche. Sa tante lui avait lavé la tête à grande eau, la bouche pincée, sans vouloir écouter ses explications. Fermant les yeux, la future embaumeur prit tout son courage pour livrer l’aveu qu’elle préparait mentalement depuis quelques semaines déjà. Elle comprit que le moment était arrivé, et elle inspira profondément avant de s’élancer, sachant qu’elle n’aurait pas le choix de tout déballer :
— Je peux pas vendredi parce que j’ai des cours, matante Florie.
Il y eut un léger flottement dans l’air, et Gabriel leva le pouce pour montrer à son amie qu’il l’appuyait. Il s’approcha d’elle, avec Israël dans les bras. Il entendit la tante de son amie réagir avec incompréhension lorsqu’il appuya sa tête contre le combiné :
— Comment ça, des cours ? Des cours de quoi ?
— Hum, je… je suis une formation à l’université.
Espérant en finir ainsi avec le sujet délicat, Marie-Camille croisa les doigts. Mais elle savait bien qu’une salve de questions suivrait son affirmation.
— L’université encore ? T’es pas tannée ? T’es bien comme Adèle, toi, à vouloir être trop savante. Des cours pour faire quoi ?
— … em… bau… meur, chuchota la jeune.
— Quoi ?
Gabriel fixa ses yeux noirs sur le visage tremblant, puis mit sa main sur celle de son amie. Il la serra pour lui transmettre un peu d’aplomb. Marie-Camille hocha imperceptiblement la tête, puis affirma d’un ton plus ferme, en espérant ne pas être interrompue par sa tante :
— Pour devenir embaumeur, matante Florie. J’ai commencé en septembre et je savais pas comment te le dire. Je travaille plus à l’hôpital. Ça fait que vendredi, je peux pas, ni jeudi, parce que j’ai des cours au Collège des embaumeurs. J’aurais voulu t’en parler avant, mais j’avais peur que tu sois fâchée. Mais tu sais, infirmière, c’est vraiment pas pour moi. J’espère que tu comprends…
Pinçant ses lèvres de toutes ses forces, Marie-Camille attendit le hurlement qui ne manquerait pas de suivre cet aveu.
— Ah bon. Très bien. Je vais le dire à Louisette. Bonne journée.
Florie raccrocha et Marie-Camille fit de même, un air confus sur le visage. Il lui semblait impossible que la situation reste ainsi ! Sa tante Florie devait déjà être dans le train pour la ramener à Sainte-Cécile par une oreille ! Et pourtant, quelques jours plus tard, alors que Marie-Camille et Gabriel marchaient vers le pavillon principal, la jeune femme fit part de son inquiétude à son ami :
— Je te le dis, Gabriel, c’est pas normal. Depuis que j’ai parlé à Florie, j’ai pas encore eu droit à un discours moralisateur. Je sais pas si elle attend ma venue le 25 décembre pour m’enfermer dans ma chambre, mais c’est inhabituel de sa part.
— Peut-être que tu t’es trompée sur sa réaction ? Tout d’un coup que Florie est heureuse pour toi ?
Le barbu remonta le gros foulard qu’il portait jusqu’à ses yeux et accéléra le pas. Mais Marie-Camille secouait la tête.
— Impossible ! Hier, mon père m’a téléphoné pour me demander comment j’allais. Il m’a dit que ma tante lui avait parlé de rien, mais je suis sûre qu’il me raconte des menteries.
Elle l’avait bien entendu, au son de la voix d’Édouard, quand il avait susurré : « Ah, Florie est au courant ? Non, non, elle m’a pas posé de questions. » Marie-Camille avait eu beau insister, son père n’avait pas changé son discours.
— C’est louche. Très louche ! compléta la jeune femme en courant derrière Gabriel, tout en se disant qu’elle allait peut-être réussir à éviter un esclandre.
Au restaurant Pop Poulet, les clients se faisaient rares en cette soirée de décembre. La neige qui tombait sans arrêt depuis le midi était certainement une importante contrainte aux sorties des Montréalais. Assise sur une banquette près de Jacques, le propriétaire, Alice fumait cigarette sur cigarette depuis deux heures.
— S’il te plaît Jacques ! Tu sais bien qu’il y aura pas un chat ce soir. Je veux juste que tu me laisses partir un peu plus tôt. Je vais travailler tout le temps des fêtes, me semble que je mérite une petite pause avant !
Le gros homme au visage rougeoyant secoua la tête pour la troisième fois. Marie-Camille et Alice s’étaient rencontrées à son restaurant, trois ans auparavant, alors que la première venait poser sa candidature à propos d’une offre d’emploi affichée dans la vitrine. Quand elle avait vu la petite jeunesse confiante qui s’avançait vers la caisse, Alice avait écouté sa réplique lorsque Jacques avait dit :
— Je suis désolé, mademoiselle, je cherche quelqu’un avec de l’expérience !
— Comment voulez-vous que je m’en fasse, de l’expérience, si personne m’engage ! s’était exclamée Marie-Camille. Ça me choque tout le temps quand j’entends ça ! Voir si c’est facile de se pratiquer quand il y a pas un employeur qui te donne une chance.
Elle avait pris Alice à partie, et cette dernière s’était empressée de renchérir :
— Elle a raison, la petite, Jacques. Tu devrais au moins la prendre à l’essai. Depuis que Marthe a démissionné, tu cherches quelqu’un pour la remplacer. C’est pas comme s’il y avait une foule qui se pressait aux portes pour venir travailler ici, hein ?
L’homme de soixante ans avait hésité, mais les yeux bleus des deux femmes qui le fixaient l’avaient rendu mal à l’aise. Il avait essuyé ses mains à plusieurs reprises sur son tablier blanc qui enrobait son gros ventre. Marie-Camille en avait profité pour trouver la force d’insister :
— Je vous en prie, monsieur. J’en ai assez ! Ça fait trois semaines que je cherche un travail et personne semble comprendre que je dois commencer quelque part. Je vous promets que j’apprends vite et j’ai même de l’expérience à la caisse, car mon papa a une beurrerie dans les Laurentides et j’y ai travaillé toutes les fins de semaine quand j’habitais là.
Elle avait senti l’hésitation du propriétaire et l’avait fixé, une prière muette sur le visage. En soupirant profondément, il avait abdiqué, avec un doigt levé bien haut dans les airs :
— D’accord. Je vous offre une semaine d’essai non payé.
— Wô Jacques, t’es bien cheap ! avait lancé la rousse plantureuse en fronçant son nez avec dédain.
— Si tu fais l’affaire, je te rembourserai la moitié des heures que tu auras faites, avait poursuivi l’homme en ignorant sa serveuse. C’est ça ou rien !
Marie-Camille n’avait pas hésité et quand, en plus, Alice l’avait informée, quelques semaines plus tard, qu’un petit logement se libérait dans l’immeuble où elle habitait, elle avait jubilé :
— Enfin je vais pouvoir quitter l’appartement de matante Adèle ! Elle est bien gentille, mais je sais qu’elle a hâte de retrouver son intimité.
Les choses s’étaient donc rapidement placées pour Marie-Camille. Elle s’était rendu compte du grand cœur de Jacques Croteau lorsqu’il lui avait donné une somme correspondant au total de ses heures travaillées, à la fin de sa première semaine. Quand elle l’avait regardé en hésitant, après avoir vu les billets de banque qu’il avait insérés dans la petite enveloppe, il lui avait fait signe de la main avant de marmonner sur un ton bourru :
— Tu as fait une bonne job, tu mérites toute ta paye.
Avec les années, Marie-Camille avait réalisé à quel point l’homme, veuf depuis dix ans, était généreux. Elle s’était aussi rendu compte que son amie avait tendance à ambitionner. Comme en cette soirée glaciale, alors qu’Alice souhaitait quitter son poste avant la fermeture.
— Je vais me retrouver dans le trouble, Alice, si j’ai pas de serveuse ce soir. Tout d’un coup qu’un groupe arrive. Je vais faire quoi tout seul, hein ?
— Bien voyons donc, personne va sortir pour manger dans une tempête de fou de même ! Tu pourrais même fermer et personne s’en apercevrait !
— Mais…
Le pauvre restaurateur frottait ses doigts boudinés les uns contre les autres avec embarras. Il jeta un regard autour et, devant l’unique client qui se trouvait sur place, il songea effectivement que les probabilités qu’une foule se presse aux portes durant la soirée étaient assez minces.
— Bon, mais reste au moins jusqu’à 6 heures. Si c’est pas trop achalandé, tu pourras t’en aller.
— Merci, Jacques.
Alice plaqua un bec sur la joue rouge de son patron. Le matin même, le frère de la jeune femme avait annoncé sa venue pour le lendemain. Embêtée à l’idée de l’héberger, même pour une ou deux nuits, la serveuse avait été de plus en plus anxieuse, au fur et à mesure que la journée avait progressé. Toutes ses rencontres avec Raoul se ressemblaient : il était jovial, enthousiaste et il tentait de l’encourager à prendre sa vie en main. Elle se sentait comme une moins que rien devant la réussite de son jumeau, et le bonheur contagieux qu’il répandait auprès de tous ceux qui le côtoyaient… sauf elle. Parce qu’Alice avait toujours entretenu cette rancœur injustifiée envers son frère. Pourtant, il n’était pas coupable des paroles blessantes et dénigrantes de leurs parents à son égard. La femme s’était éloignée de Trois-Rivières dès qu’elle avait atteint l’âge de dix-huit ans. Elle voulait mettre le plus de distance possible entre sa famille et elle, et éviter d’assister de trop près à la réussite professionnelle de Raoul. Alice avait téléphoné à Josh lors de sa pause de 15 heures.
— En as-tu reçu ? avait-elle chuchoté en tournant le dos à la caisse enregistreuse où se tenait Jacques.
— Reçu ?
— Niaise-moi pas, avait grogné la femme, en adressant en même temps un sourire à son patron, afin d’éviter de l’inquiéter.
— Oui, oui. Mais me semblait que tu arrêtais ? s’était moqué son interlocuteur.
— Achale-moi pas !
Alice avait en effet annoncé à Josh en grande pompe, quelques jours plus tôt, qu’elle prévoyait cesser de consommer. La femme savait que cette habitude nuisait à sa relation avec Marie-Camille et à son fonctionnement quotidien. Mais c’était avant que Raoul n’annonce sa visite ! Le revendeur s’était mis à rire, comme si la rousse avait fait la blague du siècle, avant de préciser :
— Mais si tu viens trop tard, il m’en restera pas.
D’où l’importance pour la serveuse rousse de pouvoir quitter le restaurant avant la fin de son quart de travail, prévu à 22 heures. Alice poussa un profond soupir de soulagement quand la grande aiguille arriva sur le neuf.
— Bon, dit-elle en enfilant son manteau, sans prendre la peine d’ôter son tablier, je file, moi.
— Il est même pas encore 6 heures, répliqua Jacques en pointant l’horloge au mur.
— Franchement, quinze minutes de plus ou de moins ! Hein, mon petit comique ! Je reviens lundi. Oublie pas, demain, c’est Marie-Camille qui me remplace pour que je puisse m’occuper de mon frère.
Alice était à la porte quand le chauve lui lança :
— Tu pourrais venir me le présenter, ton frère ! Ça fait cinq ans que tu travailles ici, puis t’as jamais amené personne.
Alice enfila ses grosses mitaines de laine grise encore mouillées et poussa la porte en criant :
— On aura pas le temps, il reste juste une journée. Mais une autre fois, promis. Bye, bye.
Dès qu’elle eut mis le pied sur le trottoir, la femme sentit la frénésie l’envahir. Comment en était-elle venue à avoir besoin à ce point de fumer du cannabis chaque semaine, presque tous les jours ? Alice se rappela la première fois qu’on lui avait offert un joint, un an plus tôt. Ennuyée par un rhume, elle n’arrivait pas à dormir et c’est en se promenant au parc Molson, vers 22 heures, qu’un homme s’était approché d’elle pour lui offrir de partager cette étrange cigarette. Lasse de ses nuits sans sommeil, de ses journées sans attrait, elle qui avait toujours refusé de consommer plus qu’une bière ou deux s’était vue tendre la main.
— Oh et pourquoi pas ? avait-elle murmuré en posant ses lèvres sur le papier humide.
Depuis, à quelques reprises dans des soirées, Alice s’était laissée tenter. Elle aimait la sensation de légèreté qui accompagnait la consommation de cannabis. Lorsque la drogue pénétrait dans son corps, tout son être se détendait. Elle voyait la vie d’un autre angle, ne comparait plus la sienne avec celle de Marie-Camille, qui avait eu la chance d’avoir une famille aimante et encourageante, malgré la mort de sa mère. Elle ne pensait plus aux siens, qui l’avaient toujours sous-estimée et dépréciée. Son frère Raoul n’était pas méchant, mais il avait été tellement valorisé par leurs parents qu’il n’avait jamais compris les difficultés que vivait sa jumelle. À l’école, c’était un premier de classe, alors qu’Alice peinait à apprendre à écrire. Quand elle avait cessé son parcours scolaire, à quinze ans, personne ne s’en était inquiété. Son père s’était contenté de dire :
— C’est une bonne chose, ça ! Tu vas pouvoir rapporter de l’argent.
La réaction de sa mère ne s’était pas non plus fait attendre. Elle lui avait bien fait part de sa déception.
— Évidemment, quand on se force pas…
Pourtant Alice avait essayé très fort de suivre les leçons de ses enseignants. Mais depuis qu’elle était petite, son esprit s’égarait quand les adultes devant la classe commençaient leur monologue. Comme Raoul réussissait sans même ouvrir un livre, il lui était bien difficile de partager les tourments de sa sœur jumelle. Maintenant qu’il était responsable d’une grande compagnie d’ingénierie de Trois-Rivières, Alice se sentait encore plus misérable en sa présence. Sous la neige qui tombait de plus en plus dru, la serveuse se mit à courir, pressée d’arriver à l’appartement de la rue Saint-Christophe.
— Pourvu que Josh m’en ait gardé. J’ai besoin d’un petit joint pour oublier la visite de Raoul, moi, murmura-t-elle enfin lorsqu’elle appuya sur la sonnette de la porte d’entrée du revendeur.
L’homme l’accueillit au haut des marches, les bras ouverts pour la serrer contre son torse. Alice grimaça lorsque son odeur un peu rance chatouilla ses narines, et elle s’empressa de se défaire de son étreinte. Même s’il avait toujours été correct avec elle, la femme savait bien que Josh n’aurait pas dit non à une relation entre eux. Mais il respectait cette distance qu’elle avait instaurée dès leur rencontre. Pour le moment, du moins…
— Rentre donc, belle fille.
— Heu, en fait, je pensais pas rester, Josh. Mon frère arrive demain matin et je dois passer la soirée dans le ménage. Si tu pouvais juste me vendre un peu de mari… De toute manière, j’en prends plus vraiment… C’est juste pour m’aider à passer à travers la fin de semaine.
L’air goguenard du moustachu la mit mal à l’aise et elle tritura ses mitaines, avant de les glisser dans les poches de son manteau vert foncé. Ses grands yeux se fixèrent sur Josh, qui se tassa pour l’inviter à entrer dans l’appartement, où la chanson Jailhouse Rock d’Elvis Presley jouait à tue-tête. Chaque visite chez le locataire de cet appartement confirmait à Alice l’amour qu’il avait pour ce chanteur américain au déhanchement caractéristique.
— Oui, oui, c’est ça. T’en prends plus, tu me l’as dit ! C’est pas si mal, tu as tenu cinq jours. J’ai vu pire. Rentre avant que la Police des liqueurs vienne cogner ! On sait jamais, peut-être qu’ils nous espionnent !
Il éclata d’un rire gras en voyant l’air catastrophé sur le visage rond de la femme, qui grimpa les deux dernières marches pour se faufiler à l’intérieur. Elle avait beau être frondeuse, Alice ne voulait imaginer la réaction des gens autour d’elle s’ils apprenaient son secret. La rousse s’apercevait bien que, depuis quelques mois, elle s’éloignait de Marie-Camille, de Gabriel et des quelques joueuses de son équipe de softball avec lesquelles elle avait toujours aimé sortir boire un verre. Plus rien ne semblait avoir autant d’importance pour elle que ces moments où elle se permettait d’oublier le vide de son existence.
— Ça se pourrait vraiment qu’on nous espionne ?
Josh éclata de rire devant la crainte évidente de son acheteuse et, quand elle réalisa que l’homme se jouait de sa peur de se faire arrêter, Alice mit les mains sur ses hanches et clama :
— Vraiment brillant ! Arrête de niaiser et donne-moi donc ce que je veux !
— Non, ma belle. Ce soir, je te sors !
Alice projeta sa tête vers l’arrière en claquant sa langue de déplaisir. Tout ce qu’elle voulait, c’était un petit sachet contenant l’herbe qui lui permettrait de planer toute la soirée en prévision de sa dure journée du lendemain. Mais autant son patron que Josh semblaient déterminés à lui rendre la vie dure, ce soir-là. Elle détacha son manteau, le lança sur le divan à la propreté douteuse et abdiqua. Après tout, qu’avait-elle de mieux à faire ? Tant pis pour son ménage !
— Sais-tu quoi Josh, je dis pas non ! Ça va me faire du bien de voir du monde de bonne humeur, pour faire changement. J’ai besoin de nouveaux amis.