CHAPITRE 10

Alice ne regretta pas sa décision, même si, à la fin de la soirée, lorsque son partenaire vint la reconduire chez elle, la femme avait les facultés pour le moins diminuées. Josh gara sa vieille voiture rouillée devant la porte de l’immeuble à logements de la rue de la Roche à près de 2 heures du matin. La femme s’extirpa de l’habitacle avec peine et remercia le chauffeur.

— Mer… ci… Josh, bébé. J’ai… j’ai… je suis bien… contente que tu sois… mon ami.

Alice se redressa sans remarquer le visage caché derrière le rideau du salon au deuxième étage. Elle passa la tête par la fenêtre de la voiture, qu’avait descendue le revendeur, et marmonna sur un ton inaudible :

— J’aime ça, ta nouvelle affaire. J’aime bien ça.

— Je suis bien content de savoir ça, ma belle. Attention de pas débouler l’escalier.

Alice riait encore niaisement quand la voiture tourna au bout de la rue. Sa soirée passée à la Casa Loma, sur la rue Sainte-Catherine, avait été toute une réussite. Josh et elle avaient dansé, bu et consommé différentes substances qui avaient permis à la femme de se sentir enfin à sa place quelque part.

— J’aurais… zuste… juste aimé ça… avoir une… del… belle robe pour sortir, marmonna Alice, dont la chevelure pendouillait maintenant du côté gauche de sa tête. Une robe à pois. Oui… une belle robe à pois. M’en… vas m’en… acheter une à… prochaine paye.

Elle prit quelques minutes pour trouver sa clé et autant à la glisser dans la serrure de sa porte. Quand elle pénétra dans son petit appartement en désordre, Alice se rappela l’arrivée de son jumeau le lendemain matin. Aussitôt, une pression désagréable se fit sentir dans son crâne.

— M’a toujours donné mal à la tête, le têtard ! chuchota-t-elle, en se tortillant sur place pour se débarrasser de son collant couleur chair.

Sans plus une pensée pour son frère Raoul, elle s’affala sur son divan, mit un coussin sur sa tête pour cacher la lueur du lampadaire qui s’infiltrait par la large fenêtre et tomba dans un profond sommeil. La journée avait été longue et la nuit serait courte pour Alice.

Pendant ce temps, au-dessus de chez elle, il y avait bien longtemps que Marie-Camille dormait, son bras enroulé autour de son chat. Elle avait tenté de lire un peu, mais l’épuisement l’avait vite gagnée, elle qui fréquentait l’université trois à quatre jours par semaine, en plus de travailler au restaurant une quinzaine d’heures. Elle aurait aimé avoir la possibilité de faire comme Gabriel et n’occuper un emploi à temps partiel que durant l’été. Mais même si la beurrerie de son père fonctionnait bien, la famille Gélinas ne roulait pas sur l’or, et jamais Marie-Camille n’aurait osé demander plus d’argent à Édouard pour lui permettre de poursuivre son rêve.

À 14 heures, le lendemain, Marie-Camille revint du restaurant avec une seule idée en tête : voir de quoi avait l’air le frère d’Alice. Depuis qu’elles se connaissaient, son amie avait toujours été évasive à propos de cette relation. Elle mentionnait ne pas s’ennuyer de Raoul, même quand elle ne le voyait pas pendant un an. Pour la blonde, qui adorait sa famille, cette situation la rendait plus que perplexe. Elle aurait tant aimé avoir un frère ou une sœur. Et même si la vie auprès de Florie n’avait pas toujours été facile, Marie-Camille se languissait souvent des siens, et ce, malgré leurs défauts et le caractère difficile de sa tante. À chaque occasion où elle avait tenté de soutirer des informations sur Raoul, Alice lui avait sorti une banalité du genre :

— Il est parfait dans tout.

En se pressant de monter l’escalier de leur immeuble, Marie-Camille fit un arrêt au premier étage pour appuyer sur la sonnette. L’étudiante profita de l’attente pour déboutonner son gros manteau de laine et enlever ses mitaines de cuir. Même si elle n’avait marché que de son arrêt d’autobus sur la rue Saint-Denis à l’appartement de la rue de la Roche, elle avait les joues cramoisies. L’hiver était rude. Quand ce n’était pas les tempêtes de neige qui accablaient les Montréalais, c’était le froid intense qui sévissait, comme aujourd’hui. La porte de chez Alice s’ouvrit à toute volée et elle recula sous la surprise.

— Oui ?

— Heu, bonjour, vous êtes Raoul ?

— Oui, madame, lui-même pour vous servir. Et vous êtes ?

Marie-Camille retint un fou rire devant la révérence du grand gaillard blond, dont l’apparence physique lui fit tout de suite penser à son oncle Laurent. Mais le frère de son amie semblait démontrer une joie de vivre qui faisait assurément défaut au frère de son père, comme elle s’en aperçut bien vite.

— Marie-Camille, l’amie d’Alice.

— Entrez, chère dame. Ma sœur se fait belle.

L’homme de trente ans laissa passer la jeune femme qui lui arrivait tout juste aux épaules, avant de la fixer droit dans les yeux.

— Vous êtes mariée ?

— Heu, non.

— Fiancée ?

— Non.

— Amoureuse ?

Marie-Camille éclata de rire et secoua la tête. Elle enleva son chapeau et rougit devant le coup d’œil appréciateur de l’homme au visage rond. Elle retrouvait dans le regard bleu le même éclat qu’avait parfois son amie. Mais à bien y penser, depuis un an, Alice n’avait pas souvent cette brillance dans les yeux. Raoul prit la main de la visiteuse et la tira pour l’amener vers la table de la cuisine. À l’instar de sa jumelle, il aimait charmer les gens.

— Alors chut, parlons pas trop fort, pour avoir le temps de faire connaissance.

— Raoul, peux-tu… Oh, Marie, qu’est-ce que tu fais ici ? Alice sortait de sa chambre, la main tenant ses longs cheveux auburn gonflés comme la nouvelle muse du cinéma français, Brigitte Bardot. Marie-Camille ne put s’empêcher de remarquer le rictus d’inconfort que son amie fit en la voyant chez elle. Mais refusant de croire que sa présence dérangeait, elle se leva pour aller attacher la fermeture éclair au dos de la blouse blanche de sa copine.

— Bien, puisque tu m’as jamais présenté ton frère, j’ai décidé de venir voir s’il existait vraiment ! rigola Marie-Camille.

— Franchement, comme si j’avais inventé Raoul !

Le ton sec et cassant ne sembla pas perturber le jumeau. Mais la visiteuse déglutit, mal à l’aise, et reprit son manteau sur le divan. Elle se dirigea vers la porte et l’ouvrit en disant :

— Bien contente d’avoir fait ta connaissance, Raoul. À une autre fois, peut-être !

Avant que le frère et la sœur ne puissent réagir, la jeune femme était déjà sortie de l’appartement et grimpait les marches qui la menaient jusqu’à chez elle en rageant.

— Veux-tu bien me dire ce qui lui prend, de me traiter comme ça ? grogna Marie-Camille, en insérant la clé dans sa serrure. Je commence à manquer de patience. Me semble qu’une amie agit pas comme ça !

Un grincement derrière elle la fit grimacer.

— Vous arrivez, mademoiselle Gélinas ?

— Comme vous le voyez, madame Vadeboncœur.

Marie-Camille se retourna en tentant de garder un visage neutre devant la longue robe qui frôlait le sol que portait sa rondelette voisine. Adorant tout ce qui avait trait aux starlettes d’Hollywood, la vieille femme prenait le temps de se vêtir et de se maquiller de manière excentrique chaque jour que le Bon Dieu lui permettait de voir. Elle trottina jusqu’à sa voisine de palier.

— Je pense qu’il y a un homme chez votre amie. J’aime pas beaucoup ça, des affaires de même.

— Pas besoin de vous inquiéter, madame Vadeboncœur, c’est son frère jumeau.

L’autre ouvrit la bouche, puis s’approcha encore plus près de la jeune.

— Ah, me semblait aussi qu’ils se ressemblaient. Il va rester longtemps ?

— Aucune idée.

Marie-Camille se retourna pour mettre fin à la conversation, mais la vieille dame n’avait pas fini de partager ses commérages. Sur un ton de confidence, elle chuchota :

— En tout cas, à l’heure que votre amie est rentrée cette nuit, je doute qu’elle soit en forme pour veiller ce soir !

Albertine Vadeboncœur ne dormait pas beaucoup et la nuit précédente, le bruit de la portière claquée par Alice l’avait dérangée alors qu’elle sommeillait dans son salon. La vieille s’était empressée de se diriger vers la fenêtre, et elle avait observé la femme rousse, qui avait titubé jusqu’à la porte. Albertine attendit quelques instants pour voir si Marie-Camille se retournerait pour en savoir plus. Or, c’était mal connaître sa jeune voisine, qui ne fit que la saluer en levant la main, avant de se faufiler chez elle. Appuyée contre la porte pour enlever ses grosses bottes de poil, la femme murmura :

— Je reconnais plus mon amie, mautadine ! Il va falloir que je lui parle. Je sais pas ce qui se passe avec elle, mais elle est visiblement toujours fâchée ou marabout.

— Je pense que matante Florie me parlera plus jamais ! annonça Marie-Camille à Gabriel sur un ton dramatique.

— Bien voyons donc ! Pourquoi tu dis ça ? Toujours pas de nouvelles ?

L’homme poussa son assiette, avant de se reculer sur la chaise qu’il occupait près des fenêtres en demi-cercles. Les deux amis s’étaient installés au restaurant Chez Vito, sur le chemin de la Côte-des-Neiges, avant un long après-midi de classe. Les yeux de Gabriel scrutèrent l’intérieur de leur restaurant favori. Ouvert depuis peu, il accueillait les étudiants, qui s’y pressaient afin de déguster les pizzas à 1,95 $ préparées par Vito Vosilla, le chef propriétaire. L’atmosphère plaisait aux jeunes, qui riaient et inséraient des pièces de monnaie dans le juke-box doré afin d’écouter les succès à la mode. Les deux complices s’y étaient réfugiés en courant, à cause du froid qui sévissait sur la métropole depuis quelques jours. Depuis l’incident de la kippa, Gabriel préférait s’éclipser de l’école dès qu’il en avait la possibilité. Car Stéphane Gagné, Philémon Trudeau et compagnie semblaient l’observer plus attentivement chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Comme si un doute persistait quant à son origine. Il se trouvait ridicule d’avoir peur, à vingt-cinq ans, d’affronter des étudiants niais, mais c’était plus fort que lui. Il sentait comme une boule s’installer au creux de son estomac chaque fois que le regard de l’un d’eux se posait trop longtemps sur lui. L’homme reposa son regard noir sur son amie, qui attendait son attention avant de poursuivre :

— Non. Rien. Puis papa me dit que tout est correct, précisa Marie-Camille. Mais quand je lui demande pourquoi je peux pas parler à matante quand j’appelle, il y a toujours une raison : elle dort, elle se douche…

— Hum, réfléchit Gabriel à voix haute, peut-être qu’elle a juste accepté ton changement de carrière ?

Marie-Camille grimaça en secouant la tête.

— Tu rêves, mon ami ! Non, non, c’est pas possible ! J’ai assez peur de la voir débarquer chez nous encore une fois… Hé, coudonc, est-ce que tu m’écoutes, Gabriel ?

— Hein ? Oui, oui.

Mais le jeune homme avait soudainement de la difficulté à suivre la conversation. Il avait aperçu un groupe de Juifs hassidiques qui marchaient rapidement sur le trottoir d’en face. Les quatre hommes, tous vêtus d’un long manteau noir identique, avançaient tête baissée. Les papillotes de chaque côté de leur visage dépassaient de leur shtreimel, ce grand chapeau de fourrure qu’ils portaient avec fierté. Gabriel avait l’impression que cette démonstration de loyauté lui rappelait à quel point il était lâche. Marie-Camille, qui se rendait bien compte qu’elle monologuait, suivit le regard de son ami.

— Beau costume ! rigola-t-elle.

— Franchement, Marie !

La femme rougit devant l’exclamation outrée de Gabriel. Elle avait simplement voulu détendre l’atmosphère.

— Câline, veux-tu bien me dire ce que tu as depuis quelques semaines ? On dirait que tu as avalé de la vache enragée ! Déjà qu’Alice est pas parlable, je commence à en avoir assez de me faire rabrouer constamment !

Sans qu’elle s’en rende compte, les grands yeux de l’étudiante se remplirent de larmes. Elle étira la main pour prendre ses gants sur le coin de la table et les enfouit dans son sac de cuir. Elle vint pour se lever, afin de revêtir son manteau, quand Gabriel l’en empêcha.

— Attends, Marie ! Je suis désolé.

La blonde mordilla ses lèvres pour évaluer le niveau de sincérité de son ami. Après être restée debout un long moment, Marie-Camille reprit sa place, en affichant une moue attristée.

— Je m’excuse, répéta le jeune barbu. C’est juste que je m’en veux tellement !

— De quoi ?

Alors, pour la première fois depuis l’évènement survenu à la mi-novembre, alors que Marie-Camille était au chevet de Florie à Sainte-Cécile, Gabriel relata les faits et gestes absolument immoraux et punissables qu’il avait posés, la tête baissée. La blonde mit sa main sur celle de son ami en la pressant fortement.

— Arrête un peu, Gabriel ! T’as pas tué personne, franchement ! Qu’est-ce que ça fait que tu aies fait semblant d’être catholique ? Je le sais que c’est pas facile d’être différent, fie-toi sur moi !

Marie-Camille avait écouté, estomaquée, le flot de mots qui s’étaient encore échappés d’entre les lèvres tremblantes de son ami. Il s’avança pour poser ses bras croisés sur la table et pointa les hommes sur le trottoir, à l’origine de cette conversation, qui patientaient au coin de la rue pour la traverser.

— Regarde eux autres ! Ils sont fiers d’être juifs. Ils ne cachent rien, puis ils ne se préoccupent pas du jugement des autres. Moi, j’ai fait semblant d’être avec Philémon et Stéphane quand ils ont ri de ses voisins. Quel bon Juif fait ça, hein ? Si mon père m’avait entendu ! Déjà qu’il me questionne chaque semaine pour être certain que je ne m’autorise pas vos libertés, à vous, les Québécois francophones ! S’il savait que j’ai renié ainsi ma foi…

Les larmes qui s’échappaient des yeux noirs de Gabriel roulèrent sur ses joues pâles pour finir dans sa barbe. Comme elle était arrivée, la colère de Marie-Camille disparut aussitôt. Elle tira sa chaise pour se rapprocher de son ami.

— Voyons Gabriel, t’as rien fait de bien grave.

— Oh non ? Enlever ma kippa pour éviter de montrer ma race, c’est renier ma culture, ma religion, Marie. Pour mon père, il n’y a rien de pire. Je devrais me tenir debout, porter fièrement les signes de mes origines. Moi, qu’est-ce que je fais, à la place ? Je fourre ma kippa au fond de mon sac en priant chaque matin pour ne pas oublier de l’enlever en descendant du bus. Je me moque de mes semblables au lieu de les défendre. J’ai honte, tellement honte !

Marie-Camille entoura le jeune homme de son bras trop court pour faire le tour des épaules larges. Elle passa affectueusement un index sur le visage de son ami pour effacer les traces de larmes et se rapprocha, pour lui chuchoter avec espoir :

— Et si tu leur faisais un pied de nez, Gabriel ? Si tu affirmais haut et fort que tu es juif ? On en a déjà parlé. Depuis quelques années, il y a une plus grande ouverture de notre part, non ?

Mais au moment où ses paroles franchissaient ses lèvres, Marie-Camille n’eut qu’à voir les mains serrées l’une contre l’autre et le petit hochement de tête de son vis-à-vis pour savoir que son ami n’était pas prêt à affronter la horde de vautours. Alors, elle se pencha pour l’embrasser sur la joue et murmura :

— Tu sais quoi, mon Gabriel ? Quand tu voudras le faire, je serai là pour t’aider. Comme tu l’es pour moi depuis le début de cette formation. Je te dis que le jour où on va l’avoir, notre diplôme, on sortira fêter ça, hein ?

L’homme lui fit un sourire triste en songeant que jamais, il n’aurait le courage qu’elle lui supposait. Il n’était qu’un lâche. Il ne savait pas comment Marie-Camille faisait pour endurer les quolibets qu’on lui soufflait depuis le début de leurs études au Collège des embaumeurs. S’il avait la moitié de son courage, peut-être qu’il réussirait à affronter les autres étudiants.

— Ohhh, je vais encore être en retard ! grogna Marie-Camille en prenant son sac pour se préparer à sortir en courant de la toilette de l’université. Jacques va finir par me mettre dehors ! Déjà que je lui donne juste une couple d’heures par semaine…

Coquette, elle jeta un regard rapide dans le miroir, replaça son béret rouge sur ses cheveux raccourcis depuis sa visite chez la coiffeuse, ouvrit la porte et détala en vitesse dans le large corridor. Évidemment, comme rien n’était simple, elle échappa son foulard, voulut le reprendre sans s’arrêter et fonça tête première dans une personne qui venait dans sa direction.

— Ouch !

— Wô !

Le souffle coupé, Marie-Camille replaça ses lunettes qui étaient presque tombées et se releva, en espérant que les souliers qu’elle contemplait n’appartenaient pas à la personne qu’elle supposait. Les yeux à demi fermés, elle attendit d’être complètement redressée pour s’attarder sur le visage ironique qui la dévisageait, une main sur la hanche.

— Des lions à vos trousses, mademoiselle Gélinas ? demanda Jean-Luc Buisseau ses sourcils levés bien haut.

— Oh… monsieur, je suis désolée. Je… suis… retard… restaurant… travaille… baragouina la jeune femme en se traitant d’idiote de ne pouvoir aligner trois mots sans bafouiller.

Son enseignant lui décocha un sourire moqueur et la fixa droit dans les yeux. Marie-Camille eut l’impression que ses genoux fléchissaient sous l’émotion. Comme si l’homme pouvait lire en elle. Elle n’avait jamais remarqué la petite cicatrice qu’il arborait au coin de la lèvre. Maladroitement, elle replaça son foulard autour de son cou et remit son sac en bandoulière.

— Je m’excuse encore, mais je veux pas manquer mon bus ! Je suis déjà en retard pour mon travail, répéta-t-elle de manière plus compréhensible.

— Vous allez où ?

— Saint-Denis. Au revoir.

— Venez, je vous embarque, je vais par là.

Marie-Camille secoua vivement la tête et commença à marcher.

— Non, non, je vous remercie. Si je me dépêche, je vais attraper celui de midi.

— Vraiment ? Il est 11 heures 57. J’avoue que vous courez vite, mais je pense que malgré ça, vous aurez de la difficulté. Suivez-moi.

Ne sachant comment se défaire de cette situation inconfortable, la blonde resta sur place quelques secondes, avant de se décider à suivre l’homme de grande taille. Elle marchait quelques pas derrière, encore incertaine de la conduite à suivre.

— Heu, je vous assure que je peux prendre le bus.

— Puisque je vous dis que cela ne me cause pas de soucis. Cessez de vous comporter comme une enfant. Vous voulez arriver le plus rapidement possible, non ? Puis, on en profitera pour faire le point sur votre situation.

— Ma situation ?

Marie-Camille sentit aussitôt monter une causticité en elle. Elle perdit toute sa gêne et se hâta pour arriver à la hauteur de l’homme aux cheveux foncés.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Le professeur Buisseau ne s’arrêta pas, se contentant de frotter sa moustache en allongeant le pas. L’homme avait un visage étroit aux pommettes bien sculptées, un regard sombre et sérieux. En le dévisageant, Marie-Camille réalisa que son enseignant était attirant. Ce qui la rendit encore plus mal à l’aise. Quelle drôle de pensée elle avait envers un « vieux » de l’âge de son père ! Déterminée à ne pas se laisser intimider, elle arriva à sa voiture à bout de souffle. Son enjambée n’avait pas la même envergure que celle de l’homme de six pieds ! Monsieur Buisseau ouvrit la portière du côté passager, sous le regard interloqué de l’étudiante. Elle pouffa dans sa main.

— C’est votre auto, ça ?

— Oui. Il y a un problème ?

— Non, non. Je me demande juste comment vous faites pour y tenir assis, répondit impertinemment Marie-Camille, en se glissant prestement sur la banquette de la Coccinelle vert foncé de Jean-Luc Buisseau.

Le professeur fit le tour rapidement et vint prendre place à ses côtés. Il démarra la voiture et mit la chaufferette au maximum, en remarquant que la passagère soufflait dans ses mains.

— Ça ne devrait pas être long. La voiture est petite, alors elle se réchauffe rapidement.

— C’est à vous ? répéta Marie-Camille.

Le conducteur fronça les sourcils, avant de reculer pour sortir de son stationnement. Il prit la route descendant vers le boulevard Édouard-Montpetit avant de réagir :

— Bien sûr. À qui d’autre ? Je vous rassure, je ne l’ai pas volée.

Marie-Camille se sentit rougir et posa ses yeux sur les mains dénudées de son enseignant. Elle était certaine qu’un homme de cet âge jouissant de son statut professionnel devait être marié. Mais elle ne pouvait suggérer qu’il s’agissait de l’automobile de son épouse sans donner l’impression d’être en quête de confidences. Elle garda donc le silence, en serrant ses mains sur ses genoux. Alors qu’ils roulaient depuis près de dix minutes et qu’elle avait baissé sa garde, Jean-Luc demanda :

— Vous pensez encore être à votre place au collège, mademoiselle Gélinas ?