— Qu’est-ce que t’as répondu ? s’enquit Adèle, en riant de voir sa nièce aussi offusquée.
Comme c’était parfois le cas le vendredi, les deux parentes soupaient ensemble, puisque Marie-Camille ne travaillait pas. Par le passé, à l’occasion, Alice s’était jointe à elles. Mais depuis qu’elle disparaissait sans lui dire où elle allait, Marie-Camille ne tentait même plus de l’inviter. Elle avait l’impression qu’Alice était toujours trop occupée ou peu intéressée à nourrir leur amitié. Marie-Camille avait donc été surprise de l’appel de la rousse, un peu plus tôt dans la journée. Les deux amies avaient même convenu de se retrouver durant la soirée pour aller boire un verre. Si Alice ne changeait pas d’idée encore une fois !
Assise aux côtés d’Adèle, dans le salon de cette dernière, Marie-Camille aimait bien broder et papoter sur leurs vies respectives. La plus jeune avait attendu cette rencontre avec impatience toute la semaine, après son entretien du mardi avec Jean-Luc Buisseau, qui s’était vite transformé en confrontation. Elle parla d’un ton ferme pour répondre à la question de sa tante :
— Que j’y étais certainement à ma place ! Moi qui pensais qu’il était mieux que les autres ! Non, mais tu parles d’un rétrograde ! Tu sais, le genre de bonhomme qui serait bien mieux si toutes les femmes du Québec faisaient chauffer les pantoufles de leur mari en attendant leur retour ? Je lui ai dit que non seulement je finirais ma formation, mais qu’ensuite, je m’empresserais de me faire embaucher par la première maison funéraire qui me ferait confiance.
— Qu’a-t-il répondu à ça ?
Adèle cessa son mouvement d’aiguille pour lever la tête vers sa nièce. La jeune femme avait appris de sa tante Florie à coudre et à tricoter. Comme l’aînée des Gélinas, elle n’avait aucun talent manuel, mais à la différence de cette dernière, elle le savait ! Comme elle disait : « Même si je suis pas bonne, ça me détend, les travaux de couture. C’est à peu près le seul moment où mon cerveau est capable de se calmer un peu ! »
— Il m’a dit qu’il serait surpris qu’une maison engage une femme pour faire cet ouvrage-là. Il m’a ensuite fortement suggéré de changer de domaine d’études pour devenir garde-malade, par exemple. Je me suis fait un plaisir de lui clouer le bec en lui mentionnant que j’étais déjà infirmière, puis que je m’étais ennuyée à mort…
— Ha ha ha ! la coupa Adèle en éclatant de rire devant le choix des mots de Marie-Camille.
Les femmes échangèrent un regard rieur et complice. Comme toujours, Marie-Camille savait qu’elle pouvait s’appuyer sur sa tante pour compatir à ses malheurs. Si Florie avait toujours été là pour la consoler après une chute ou une blessure, c’était vers Adèle que la plus jeune se tournait pour soigner les tourments de son âme. Toutes deux avaient cette ambition de se réaliser pleinement, sans attendre après les autres. Marie-Camille rigola à son tour, mais continua néanmoins :
— … tellement ennuyée qu’au bout de trois mois à faire des piqûres et à écouter les ordres de médecins condescendants, j’en ai eu assez. D’où mon inscription dans sa chère école ! Que si, en plus d’avoir à endurer des étudiants innocents, il me fallait défendre mon choix auprès de mes enseignants, bien, je le ferais !
— Bravo, mademoiselle Gélinas !
La voix de Jérôme, l’amoureux de sa tante, claqua dans l’appartement. L’homme revenait du travail et les deux femmes ne l’avaient pas entendu entrer. Il se tenait dans l’entrebâillement de la porte du salon et fixait les deux femmes avec affection. Depuis qu’il fréquentait Adèle, le rédacteur en chef était encore plus solidaire de la gent féminine. Fréquemment, cette dernière lui faisait part d’une situation qui la révoltait concernant le sort de ses congénères. Jérôme s’approcha pour embrasser sa douce, puis se dirigea vers la cuisine pour se servir une bière.
— Je suis content de voir que tu ne te laisses pas marcher sur les pieds, Marie-Camille ! Dis-leur, à tous ces croque-morts, que tu as ta place parmi eux !
Le quinquagénaire lui adressa un sourire gentil, avant de s’installer en face des deux femmes, sa pile de journaux sur la table devant lui. Marie-Camille en profita pour se lever et se préparer à partir.
— Bon, je te laisse, matante. Je commence à avoir des fourmis dans les jambes, à force d’être assise aussi longtemps à broder ! Tu sais que c’est pas ma position préférée ! Surtout après une journée sur les bancs d’école !
— J’espère que ce n’est pas moi qui te chasse ? s’inquiéta Jérôme en levant les yeux de sa lecture.
La jeune femme secoua la tête en riant. Elle fourra son ouvrage manuel dans son sac, se pressa de se vêtir chaudement et expliqua :
— Non, non. Je voulais surtout être rassurée sur ma discussion avec mon enseignant et matante a réussi à le faire. Comme toujours ! Puis je me demandais aussi si elle avait eu des nouvelles de Sainte-Cécile.
Jérôme leva un sourcil interrogateur.
— Depuis que ma tante Florie a appris que je suivais une formation pour devenir embaumeur, elle m’en a pas reparlé. Elle s’est même pas fâchée. Elle a rien dit. En fait, elle m’a juste répondu : « Ah bon, très bien. Bonne journée ! » Me semble que c’est pas normal. Elle m’a pas appelée depuis deux semaines et ça non plus, c’est pas habituel. Mais, tu me promets, Adèle, que j’ai pas à m’en faire ? demanda-t-elle en se tournant vers celle-ci. C’est bien vrai que tu lui as parlé cette semaine et qu’elle t’a pas chicanée ni blâmée ?
Adèle mentit avec assurance, alors que son amoureux se détournait pour cacher son embarras, lui qui avait été témoin de la discussion houleuse entre les deux sœurs, qui avait eu lieu deux semaines plus tôt, lorsque Florie avait appelé Adèle pour lui dire sa façon de penser. Il faut dire que la Céciloise n’avait jamais accepté de gaieté de cœur de voir sa nièce suivre sa sœur cadette dans la métropole. Selon elle, Adèle aurait dû la convaincre de conserver son travail de garde-malade, au lieu de « s’embarquer dans une affaire folle de même ». Mais la journaliste avait la couenne solide et elle avait rabroué sèchement sa sœur en lui disant que Marie-Camille avait une tête sur les épaules et n’avait besoin de personne pour prendre ses décisions.
— C’est comme je t’ai expliqué, Mimi, répliqua gentiment Adèle. Florie a juste dit : « Me semble que c’est pas pour une femme un métier de même. » C’est tout.
— Tant mieux ! Je vais essayer de l’appeler demain d’abord. Je pourrais peut-être même lui expliquer un peu en quoi consiste ma formation.
— Hum…
Adèle fit mine d’enlever un fil sur son collant gris pour éviter de regarder sa filleule. La conversation avec Florie avait été à sens unique pendant une bonne dizaine de minutes et avait contenu surtout des mots comme : irresponsable, ridicule, monde d’hommes, pareille comme elle, irréfléchie, impossible de lui faire confiance… Bref, Florie n’acceptait pas du tout le nouveau parcours de sa nièce, et elle ne s’était pas gênée pour reprocher à Adèle son manque d’encadrement. Celle-ci espérait que Florie était revenue à de meilleures dispositions, mais elle en doutait. Si le contact se faisait entre la future embaumeur et sa tante de Sainte-Cécile, Marie-Camille saurait qu’elle lui avait menti. Adèle tenta donc d’éviter une confrontation entre les deux en affirmant :
— Je crois que Florie allait à Saint-Jovite avec Louisette demain, ma chérie.
— Ah ? Tant pis, ça ira à un soir de la semaine prochaine alors, parce que je travaille dimanche. Bon, je me dépêche. Je suis censée rejoindre Alice. Les occasions se font rares depuis un moment. Je suis très occupée avec mes cours et elle est beaucoup au restaurant. Mais ce soir, elle finit à 8 heures, puis on voulait aller prendre un verre au Mocambo. C’est une boîte de nuit, précisa-t-elle, en calant son chapeau profondément sur son front.
Adèle, qui ne voulait surtout pas agir comme sa sœur aînée, ne put toutefois s’empêcher de faire les recommandations d’usage à sa nièce :
— Soyez prudentes, les filles.
— T’inquiète pas, matante. Tu sais bien que je suis sage. Ça fait un bon bout de temps que j’ai pas passé une soirée avec Alice. Ça va nous faire du bien de jaser un peu !
Adèle hocha la tête et lui souffla un baiser. La porte se referma sur Marie-Camille, qui se dépêcha de descendre les marches escarpées qui menaient à l’avenue de Lorimier. Elle était contente de savoir que Jérôme partageait le même avis que sa tante sur la question de sa formation au Collège des embaumeurs. La jeune femme s’empressa de se rendre chez Alice, qui lui ouvrit la porte à moitié vêtue. La grande rousse était outrageusement maquillée, à un point tel que Marie-Camille hésita sur le seuil avant de s’avancer.
— Heu… tu es…
— C’est beau, hein ? Je me suis acheté ce nouveau fard bleu pâle. Veux-tu que je te maquille ?
Marie-Camille refusa l’offre, avant de s’avancer dans le logement, toujours autant à l’envers.
— T’es prête ? Pour une fois que tu m’attends pas !
— Presque ! Laisse-moi juste me changer. De toute manière, il y a rien qui se passe au Mocambo avant 10 heures ! Puis attends de voir ma nouvelle robe !
La blonde s’installa près de la fenêtre, pour jeter un coup d’œil à la rue, en plaignant les piétons qui se faisaient fouetter par la poudrerie. Quand Alice revint dans le salon, quinze minutes plus tard, Marie-Camille ouvrit les yeux bien grand.
— Wow, t’es donc bien belle !
— N’est-ce pas ?
Dans la robe grise argentée qui moulait le corps plantureux de la femme, rien n’était laissé à l’imagination. Alice avait le dos nu jusqu’à la taille, une large bande de tissu brillant nouait le vêtement derrière la nuque. Ses cheveux auburn attachés sur le dessus de la tête lui donnaient presque un port royal.
Lorsqu’elles arrivèrent au club Mocambo, la salle n’était pas encore remplie, mais tous les clients jetèrent un regard sur la belle rousse qui venait d’entrer. À ses côtés, Marie-Camille avait l’impression d’avoir quinze ans, corsetée dans sa sage robe chemisier verte. Elle avait aussi orné sa tenue d’une fine ceinture dorée, mais c’était peu pour compétitionner avec la femme à ses côtés. Alice regarda autour d’elles et se pressa de commander un verre.
— Gin tonic pour moi. Marie ?
— Heu… un Coke.
La blonde pencha un peu la tête pour éviter le regard de son amie, mais celle-ci ne semblait pas se préoccuper de son choix de boisson. Marie-Camille sourit donc avec joie, avant de crier pour couvrir le son de la musique :
— Ça fait du bien, un peu de distraction ! J’ai l’impression qu’on fait juste travailler ou étudier, dans mon cas. Et en plus, ça fait un bon bout de temps qu’on a pas passé une soirée toutes les deux. Je suis vraiment contente qu’on soit ensemble !
— Oui, tu as bien raison. Puis, qu’est-ce que… JOSH, JOSH ! s’interrompit soudainement Alice en sautant sur ses pieds pour aller rejoindre le grand moustachu à la carrure d’un joueur de football.
Surprise, Marie-Camille, qui ne connaissait pas cet individu, vit sa copine traverser la piste de danse sur ses talons aiguilles pour aller retrouver l’homme et disparaître vers le corridor des toilettes.
— Ah bien mautadine ! C’est qui, ce gars-là ? Elle m’avait pas dit qu’on retrouverait un de ses amis. Moi qui pensais qu’on pourrait parler un peu ! Depuis le début de mon cours, on passe de moins en moins de temps ensemble, marmonna la blonde en tirant distraitement une couette.
Marie-Camille haussa les épaules et prit sa boisson gazeuse pour se donner une contenance. Dans le fond, peut-être qu’elle pourrait enfin rencontrer les nouveaux copains d’Alice ? La jeune femme prit donc son mal en patience, en tentant d’apprécier la musique qui jouait à tue-tête. Elle n’avait jamais été très à l’aise dans ces boîtes de nuit qui fleurissaient aux quatre coins de la métropole. Elle gigota du pied au son de Be-Bop-A-Lula en espérant le retour d’Alice pour aller danser sur la piste.
— Voyons, murmura Marie-Camille, les yeux fixés sur le corridor enfumé. Veux-tu bien me dire ce qu’elle fait ?
Au bout de trente minutes, quand son amie revint vers leur table, Marie-Camille l’accueillit avec une mine boudeuse.
— T’aurais pu me le dire que tu t’en allais pour une heure ! J’avais l’air d’une belle tarte, assise toute seule. J’ai même pas pu aller danser sur ma chanson préférée ! Avoir su, j’aurais demandé à Gabriel de nous accompagner ! Au moins, j’aurais eu de la compagnie.
Alice, le regard brillant et le sourire flamboyant, se pencha vers son amie et hurla, pour enterrer la musique de Little Richard :
— Une heure ! Exagère pas ! Puis Gabriel a pas le droit de venir dans des places de même, tu le sais bien ! Il est couvé comme un petit bébé, ton ami, se moqua Alice, sans remarquer le rictus d’inconfort de Marie-Camille devant son choix de paroles. Tu vas voir, je vais être capable de te faire perdre ta mauvaise humeur, marabout ! Je t’aurais bien présentée, mais Josh est déjà parti. C’est lui qui m’a suggéré de venir ici ce soir, il a eu raison, hein ?
— J’imagine.
Marie-Camille hésita quelques secondes, mais sa curiosité prit le dessus :
— C’est qui Josh, au fait ? Tu l’as connu comment ?
— Oh, c’est un gars qui travaille dans une compagnie de déménagement. C’est Jeannette qui me l’a présenté.
— Ah bon ? C’est ton amoureux ? questionna Marie-Camille, en fixant le visage souriant d’Alice, qui s’agitait sur sa chaise.
La rousse éclata de rire avant de répliquer :
— Pas du tout. Juste un ami.
Étonnée de l’état d’excitation dans lequel se trouvait sa partenaire de sortie, Marie-Camille plissa le front en la voyant se relever à moitié et en continuant de rire aux éclats. Pourtant, elle n’avait pas l’impression d’avoir dit quelque chose de si comique ! Tout le reste de la soirée, les deux amies se trémoussèrent sur la piste de danse avec enthousiasme. Heureuse de constater la bonne humeur d’Alice, Marie-Camille décida d’attendre avant de lui demander si tout allait bien dans sa vie. Car si sa copine avait toujours eu le rire facile, ses sautes d’humeur et son état apathique des derniers mois étaient inhabituels. Marie-Camille fut toutefois étonnée du nombre de verres commandés par celle-ci. Lorsque le serveur lui apporta son quatrième gin de la soirée, elle attendit son départ pour se pencher vers Alice :
— Tu devrais ralentir un peu, sinon tu vas être saoule avant minuit !
La blonde lui fit un clin d’œil affectueux pour que ses paroles paraissent moins moralisatrices, mais malheureusement, Alice les perçut ainsi.
— Arrête donc ! On dirait ma grand-mère. Veux-tu bien te laisser aller un peu ? Prends une bière.
Marie-Camille allait répliquer lorsqu’un grand maigre vint inviter Alice pour un twist et que celle-ci s’éclipsa sans un regard pour son amie. La délaissée haussa les épaules en les suivant des yeux. Quand un brun costaud l’invita à son tour pour danser, elle décida de ne plus se préoccuper des écarts de son amie. Après tout, à son âge, Alice devait bien savoir ce qu’elle faisait. Marie-Camille sauta sur ses pieds et suivit l’homme sur la piste de danse.
Après cette soirée, les jeunes femmes reprirent toutes deux leur routine : la première le nez plongé dans ses livres de thanatologie et la seconde, au restaurant et chez Josh, qui était devenu son ami, en plus d’être son fournisseur hebdomadaire. Même si Marie-Camille avait prévu de téléphoner à sa tante Florie pour s’assurer qu’elle allait bien, ce fut l’appel au secours d’Édouard qui précipita la chose. Contente d’entendre la voix profonde de son père, la femme poussa Israël pour s’asseoir à sa place sur le fauteuil. Le chat miaula son mécontentement, puis alla se coucher sur la petite table.
— Comment vas-tu, Marie-Camille ?
— Très bien.
— Écoute, je pense qu’il faudrait que tu parles à ta tante.
— À matante Florie ? questionna la femme.
Édouard ne répondit pas tout de suite. Dans le salon, le tic-tac des horloges donnait un rythme que Marie-Camille n’entendait plus vraiment après toutes ces années.
— Oui. Depuis qu’elle sait que tu suis un cours d’embaumeur, elle se traîne dans la maison comme une âme en peine. Elle arrête pas de marmonner qu’on a dû faire quelque chose pour qu’un tel malheur nous arrive ! Je pense qu’elle va rendre Laurent fou ! J’aurais voulu t’épargner, Mimi, mais j’arrive pas à la raisonner ! Elle a recommencé à lire la Bible pour chercher des réponses.
Marie-Camille soupira profondément. Ainsi donc, sa tante Adèle ne lui avait pas avoué la vérité. Ni son père, d’ailleurs. Probablement pour la protéger de la colère de Florie ! En culotte blanche avec les bas rouges remontés jusqu’aux genoux, elle avait l’air d’une petite fille. Elle portait à présent ses cheveux courts comme Elizabeth Taylor dans le film La Chatte sur un toit brûlant, ce que ne manquerait pas de décrier sa tante Florie lorsqu’elle la verrait à Noël.
— Des réponses à quoi ? demanda-t-elle, même si elle devinait de quoi il en retournait.
— Où nous avons manqué dans ton éducation !
Dans la voix d’Édouard, la jeune crut entendre un soupçon de rire. Mais les propos sérieux qu’il lui tint par la suite lui enlevèrent le goût de s’amuser.
— Je te jure, Marie-Camille, que Laurent risque de la faire taire définitivement si elle arrête pas. Il dit qu’elle se plaint du matin au soir. Moi, je l’entends moins, vu que je suis à la beurrerie toute la journée. J’ai essayé de lui parler, mais elle fait juste me regarder avec son air de mère supérieure en me répétant : « C’est de ta faute aussi ! Tu l’as laissée partir dans une ville de débauche sans supervision ! »
— Voyons donc, je suis quand même pas toute seule à Montréal ! Matante Adèle vit ici depuis longtemps ! objecta Marie-Camille.
Édouard éclata de rire.
— Justement, à son avis, ma sœur est le pire modèle qu’il y a pour faire de toi une jeune femme de bonne famille.
— Oh la la ! soupira Marie-Camille en jetant un coup d’œil à ses horloges. Elle remarqua que les aiguilles de la ronde étaient arrêtées. Encore. Il lui faudrait de nouveau changer les piles. La voix d’Édouard se fit pressante :
— Tu sais que je te demanderais pas ça si je pensais qu’elle arrêterait d’en parler. Mais je crois que la seule personne qui pourrait lui remettre les idées en place, c’est toi. J’ai beau essayer de la rassurer, de lui dire que tu finiras pas dans le fond d’un sous-sol entourée de cadavres…
— Bien c’est un peu ça quand même, rigola la jeune femme.
— Je sais, mais dans ce cas-ci, je pense qu’un mensonge pieux ferait l’affaire. Moi, tout ce que je veux, c’est ton bonheur, tu le sais. Mais Florie, elle, veut ton bonheur, tout en espérant qu’un jour, tu deviennes une parfaite petite fermière, comme elle.
Le père gloussa alors qu’il énonçait ce fait. Alors Marie-Camille promit de téléphoner à sa tante le lendemain.
— Bien, tu serais mieux en après-midi, commenta Édouard, parce que le matin, elle va à l’église pour le salut de ton âme !
— D’accord, t’en fais pas, je vais tenter d’adoucir la situation.
Le duo père-fille poursuivit sa conversation quelques minutes en discutant des dernières nouvelles de part et d’autre, puis Édouard mit fin à l’appel :
— Alors, c’est parfait. À bientôt, Mimi.
— Bye, papa. On se voit dans dix jours pour les vacances de Noël. J’ai hâte de te voir.
— Moi aussi, ma chérie. Et ce serait bien que cette situation soit réglée d’ici là, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, promis !
Marie-Camille raccrocha en souriant, un peu désespérée à l’idée de devoir convaincre sa tante que sa vie n’était pas perdue.
La jeune femme attendit finalement le mercredi soir pour téléphoner à Sainte-Cécile. Elle se prépara un bon thé et une assiette de biscuits, et prit son courage à deux mains. Allongée sur son divan, la femme sourit lorsque la voix aiguë de sa tante répondit :
— Allô !
— Matante, c’est moi !
— Oh. Bonsoir, Marie-Camille. Attends, je te passe ton père.
— Non, non… matante, c’est à toi que je veux parler.
— Ah bon.
« Le ton protocolaire de Florie n’augurait rien de bon », songea Marie-Camille, qui visualisait très bien sa bouche pincée.
— Comment va ton pied ? C’est mieux ? demanda gentiment la jeune femme en flattant Israël qui ronronnait sur la moquette.
— Oui.
— Vous avez beaucoup de neige ? Ici, il y en a pas encore.
— Oui.
Se tournant sur le dos, Marie-Camille tira la langue vers le plafond de manière enfantine. Quand Florie décidait de battre froid à un membre de sa famille, on avait l’impression qu’elle retournait à l’école primaire ! Alors, l’étudiante prit le taureau par les cornes et s’élança bravement :
— Je voulais t’expliquer ma décision pour mon cours d’embaumeur.
— T’es pas obligée. Ça a l’air que ce que je pense, c’est pas important.
— C’est pas ça, matante. C’est juste que…
— Que quoi ?
Marie-Camille réfléchit quelques secondes pour être certaine que ses paroles seraient interprétées de la bonne façon.
— Je voulais pas te décevoir. J’ai vraiment essayé d’être infirmière, mais je te jure que je serais devenue folle si j’étais restée plus longtemps auprès des malades. Tu sais pas comment c’est long, une journée à entendre le monde se plaindre de douleurs, d’ennui…
— Ça fait que tu t’es dit que la meilleure solution, c’était de t’en aller travailler avec des morts ? Je peux pas croire que t’as pas pensé devenir secrétaire ou maîtresse d’école. Sérieusement, qui veut devenir embaumeur à vingt ans ? J’ai jamais entendu parler de ça !
Marie-Camille se retint pour préciser son âge, sachant que Florie le connaissait très bien. Elle ajouta :
— Bien en tout cas, dans ma cohorte, on est une quinzaine. Et il y a plusieurs jeunes.
— Est-ce qu’il y a d’autres femmes ?
— Hum, hein ?
À l’autre bout de la ligne, Florie lança un petit pfff qui fit comprendre à sa nièce qu’elle n’était pas dupe de son stratagème pour gagner du temps.
— Non, pas d’autres femmes. Mais il faut bien qu’il y en ait une première, non ?
— Bien oui, puis il fallait que ce soit toi, évidemment ! T’es bien pareille comme Adèle. Ça doit être elle qui t’a mis ça dans la tête, hein ? Deux têtes de cochon !
— Matante Florie !
— Excuse-moi, ma fille, mais je pensais pas recommencer à m’inquiéter à mon âge ! Déjà que ma sœur m’en a fait voir de toutes les couleurs quand elle a décidé de devenir journaliste, voilà que toi aussi, tu veux me mener à ma tombe ! Remarque qu’au moins, tu pourras me mettre belle avant de me sacrer dans une boîte de bois ! ironisa Florie sur un ton perfide.
Les larmes montèrent aux yeux de Marie-Camille, qui renifla sans discrétion. Ce fut assez pour faire taire sa tante, qui n’avait jamais supporté de la voir pleurer. Le ton se radoucit un peu :
— Bon, en tout cas, c’est trop tard pour te faire changer d’avis, j’imagine ? Ça finit quand, cette niaiserie-là ?
— Il me reste deux semaines jusqu’aux fêtes et ensuite, une autre session d’études.
— Puis tu vas faire quoi après ?
La blonde tira distraitement un fil de sa jaquette et le bord se mit à se découdre. Elle répondit sur un ton morne :
— Me trouver un travail.
— Dans une maison funéraire ? Vraiment ?
Comme la voix de Florie était de nouveau sarcastique, Marie-Camille en eut assez. Elle explosa :
— Oui, matante, dans une maison funéraire. Vraiment ! Puis je suis tannée d’être obligée de me défendre parce que j’ai choisi de faire quelque chose que j’aime. Je suis bonne, à part ça, parce que les hommes et le maquillage, c’est deux mondes. En plus, je suis précise et minutieuse, et c’est essentiel pour faire ce travail. Ça fait que j’aimerais ça que tu acceptes mon choix. Si tu peux pas, bien je vais avoir beaucoup de peine, mais je vais quand même continuer dans cette voie-là, parce que ça me rend heureuse.
Un long silence suivit son intervention. Marie-Camille ferma les yeux en priant pour que sa tante ne lui raccroche pas au nez. Dire que son père lui avait demandé d’arrondir les angles avec Florie, elle venait probablement d’empirer gravement les choses. Pourtant, quand sa tante reprit la parole, Marie-Camille fut surprise.
— Bon. Moi, tu sais, tout ce que je veux, c’est ton bonheur. Si tu me dis que les autres étudiants te traitent bien et t’acceptent, je veux bien essayer de comprendre. Mais si jamais il y en a un qui te fait du trouble, dis-le-moi tout de suite…
Marie-Camille éclata d’un rire de soulagement en la coupant :
— … Et tu vas faire quoi ?
— Je vais m’en venir à Montréal lui parler dans le casque !
La blonde, hilare, salua sa tante en la rassurant et en lui disant qu’à sa prochaine visite à Sainte-Cécile, elle prendrait le temps de lui expliquer ce que son futur métier lui apportait au quotidien.