CHAPITRE 12

Quand la nouvelle année commença, Marie-Camille décida d’inviter Alice et Gabriel à venir souper chez elle pour célébrer le début de 1961. Pendant le temps des fêtes, elle avait passé quelques jours à Sainte-Cécile et n’avait pas eu l’occasion de les voir. Les cours reprendraient le lundi suivant et ce rythme effréné se poursuivrait jusqu’au mois d’avril. Curieuse de savoir comment s’étaient déroulées ses vacances, Marie-Camille avait téléphoné à son amie l’avant-veille, dès son retour en ville.

— Ça te dit, un petit souper avec Gabriel ? Ça fait longtemps qu’on s’est pas vus les trois ensemble, et on pourrait en profiter pour parler de nos vacances.

Marie-Camille avait fait mine de ne pas remarquer le manque d’enthousiasme d’Alice envers son invitation. Elle souhaitait vraiment qu’elles puissent retrouver leur complicité d’antan. Déçue ensuite par le refus de Gabriel de se joindre à elles, car il avait une obligation familiale, la blonde songea que c’était finalement aussi bien ainsi.

— On va pouvoir jaser entre femmes.

Excitée comme une puce, Marie-Camille choisit le menu qui plairait le plus à son amie, déterminée à commencer la nouvelle année sur de bonnes bases. Elle voulait aussi lui parler de leur inscription à l’équipe de softball pour l’été. Quand elle avait déballé le gant de cuir brun offert par Adèle et Jérôme le matin de Noël, Marie-Camille avait ri pendant dix minutes en voyant la tête de sa tante Florie. Mais celle-ci n’avait rien répliqué sur la participation de sa nièce à un jeu si peu convenable. Elle s’était contentée de prendre sa bourse sur le crochet derrière la porte de la maison et d’ordonner à Laurent de la conduire à l’église. Marie-Camille songeait à proposer son vieux gant à Alice, puisque cette dernière avait perdu le sien à la fin de la saison précédente.

La table ronde était dressée avec une jolie nappe brodée, des assiettes ornées d’une bordure dorée et une belle corbeille remplie de pain frais. Le rôti de porc cuisait depuis une heure lorsque Marie-Camille put enfin prendre quelques minutes pour se vêtir convenablement. Elle enfila sa robe ajustée marine à col Claudine et ses grands anneaux, maquilla même ses yeux de fard bleu et ses lèvres de rouge éclatant. Postée devant son miroir, la future embaumeur parlait à son image :

— Elle pourra pas dire que j’ai l’air d’une petite fille, habillée comme ça. Mais si matante Florie me voyait, elle m’enverrait me coucher sans manger ! rigola-t-elle en déposant ses pinceaux de maquillage dans le petit contenant au-dessus du lavabo. Bon, allez, arrive, ma belle Alice !

Il était 17 heures 45 lorsque Marie-Camille commença à s’impatienter.

— Me semble qu’elle pourrait être à l’heure ! C’est pas comme si elle devait marcher des milles !

Un dernier regard sur ses horloges la décida. Marie-Camille prit le téléphone et composa le numéro de son amie. Elle laissa sonner plusieurs fois avant de raccrocher.

— Bien voyons ! Elle doit s’en venir, alors.

Portant seulement des chaussettes, la femme alla ouvrir la porte de son appartement. Délicatement, pour éviter que sa voisine de palier ne l’entende et ne sorte à son tour de chez elle. Après cinq minutes, Marie-Camille dut se rendre à l’évidence, Alice n’était pas en train de monter les marches. Alors, elle enfila ses bottes en plastique noir et décida d’aller cogner chez son amie. Sans succès. Malgré les coups répétés et les appels contre sa porte, celle-ci demeura fermée. La femme remonta chez elle avec indignation.

— J’ai mon voyage ! Elle est même pas là !

Outrée, Marie-Camille enleva ses boucles d’oreilles qui lui tiraient les lobes et les lança sur la table de salon. Elle tenta un autre appel, au restaurant cette fois-ci.

— Allô, Jacques ? C’est Marie-Camille. Est-ce que tu as demandé à Alice de rentrer ce soir à la dernière minute ? Non ? OK, merci… Non, non, tout va bien.

La jeune femme déposa l’appareil, puis la mine crispée, alla fermer le four.

— Il y a toujours bien des limites à faire rire de moi ! Si elle veut plus être mon amie, bien tant pis !

Ce soir-là, Alice ne rentra pas chez elle, pas plus qu’elle ne téléphona pour expliquer son absence. Marie-Camille en fut quitte pour manger seule avec Israël. Pour une rare fois, elle se permit deux verres de vin pour faire passer sa frustration. En se couchant, elle décida de prendre ses distances par rapport à Alice. Elle sentait bien qu’elle était la seule à vouloir poursuivre cette relation amicale. Même si son cœur se gonflait de peine à l’idée de perdre la belle complicité qu’elles avaient avant, Marie-Camille devait se rendre à l’évidence : Alice avait un nouveau groupe d’amis et ne désirait plus passer de temps avec elle.

— Si elle veut traîner dans les clubs et les boîtes de nuit, bien c’est son problème. Elle est assez vieille pour savoir ce qu’elle veut, j’imagine. Moi, j’ai envie d’avoir un avenir plus intéressant. Quel beau début d’année ! Mes deux meilleurs amis sont trop occupés pour partager une simple soirée avec moi !

Dans la classe, les étudiants étaient concentrés plus que jamais. Les enseignants s’étaient montrés catégoriques.

— Il n’y aura pas de place à l’erreur. Si vous vous trompez à l’examen final, il faudra revenir faire le cours. En entier.

Depuis cette annonce, lancée au début du mois de février, Gabriel et Marie-Camille passaient presque toutes leurs soirées le nez dans les livres. La formation d’une durée de huit mois se terminait dans un peu plus de deux mois, à la mi-avril, avec les examens pratiques, et il n’était pas question pour personne de reprendre une session à l’automne. Toutes leurs autres préoccupations étaient passées au second rang. La honte de Gabriel, la peine d’amitié de Marie-Camille, les appels fréquents d’une Florie inquiète pour sa nièce…

En ce matin d’hiver, les fenêtres de l’université étaient givrées à un point tel que les étudiants ne voyaient que le ciel dans la partie du haut.

— Ils annoncent de la pluie toute la journée, marmonna un jeune homme en pointant les nuages qui s’amoncelaient depuis l’aube.

— C’est pas normal ! On devrait avoir de la neige à cette période de l’année.

Assis autour d’une très longue table rectangulaire dans une salle de cours, tous faisaient passer leur nervosité en discutant distraitement de choses et d’autres. Gabriel gardait la tête penchée sur son cahier de notes et ignorait le brouhaha qui s’agitait autour de lui. Mais il se figea en entendant le commentaire lancé par un de ses camarades de classe :

— Psst… Pour moi, il cache sa bible juive dans son livre, ricana Philémon en le pointant du doigt.

Marie-Camille, qui était elle aussi silencieuse, suivit le geste du regard. Puis, elle cracha sèchement :

— Imbécile !

— Quoi ? riposta le grand sec. Ton ami a besoin de toi pour le défendre ?

La jeune femme secoua la tête, alors que Gabriel rougissait en levant la sienne. Il vit tous les yeux des étudiants tournés vers lui et sentit son cœur se mettre à cogner fortement dans sa poitrine.

— Je… je lis mes notes, justifia le jeune homme, en levant son cahier.

— T’es bien certain que c’est pas du yiggish ? se moqua un autre idiot.

Marie-Camille s’interposa, avant que le barbu ne puisse répondre :

— D’abord, les Juifs lisent pas la Bible, mais la Torah. Puis, leur langue, c’est du yiddish ou de l’hébreu, certainement pas du yiggish ! Avant de vous moquer du monde, essayez donc de vous cultiver un peu. J’ai jamais vu une telle bande d’innocents !

— Mademoiselle Gélinas !

La voix sèche de Jean-Luc Buisseau claqua dans le dos de Marie-Camille, qui ferma les yeux momentanément. Pourquoi fallait-il que ses moments les moins glorieux se déroulent en présence de cet enseignant ? Ses paumes s’humidifièrent et elle les frotta contre le bas de sa jupe. L’homme s’avança vers l’avant du local et posa son sac de cuir sur la table. Il fixa la jeune femme d’un air sévère et elle déglutit avant de tenter un faible sourire.

— Les insultes n’ont pas leur place dans ma salle de classe. Vous m’avez bien compris ?

L’enseignant sortit une pile de documents de son sac brun, passa sa main dans ses cheveux pour les replacer et attendit la réponse de son étudiante. Celle-ci voulut se justifier :

— Je m’excuse, monsieur Buisseau. Par contre, vous devez savoir que mess…

— Non ! Je ne veux rien savoir. C’est clair ? Nous ne sommes pas à la petite école. Vos conflits d’enfants, laissez-les sur le trottoir !

Frustrée, Marie-Camille inspira profondément, en sentant tous les regards des étudiants se poser alternativement sur elle et l’homme qui la réprimandait. Elle vint pour ouvrir de nouveau la bouche, mais Gabriel lui intima :

— Arrête, Marie-Camille !

Déçue de constater le manque de solidarité du jeune homme, alors qu’elle le défendait devant cette bande de vautours, l’étudiante pinça ses lèvres fortement l’une contre l’autre pour éviter de riposter. Sans plus un regard vers elle, monsieur Buisseau annonça :

— Comme vous le savez, c’est aujourd’hui l’examen théorique. Vous aurez donc deux heures pour compléter cette étude de cas. Pas une minute de plus. Suis-je bien clair ?

Tous hochèrent la tête, anticipant déjà la lourdeur de l’évaluation. Depuis le début de leur formation, trois étudiants avaient abandonné. Cette nouvelle série d’examens signifierait peut-être une autre débâcle pour certains d’entre eux. La voix ferme de l’enseignant lança :

— Bonne chance à vous tous, messieurs, et à vous, mademoiselle Gélinas.

Depuis le début de l’année, Marie-Camille n’avait pas vraiment eu le temps de s’attarder à sa relation – inexistante, dans les faits – avec Alice. Elles se croisaient de temps en temps, au restaurant ou dans les escaliers de leur immeuble. Mais si elles restaient polies, toutes les deux avaient pris leurs distances. Alice n’avait pas apprécié les reproches de sa jeune amie lorsqu’elle avait raté son souper, le mois précédent.

— Il y a toujours bien des limites à se prendre pour ma mère ! avait-elle marmonné, après que sa copine lui eut fait part de son ingratitude. Un oubli, c’est pas la fin du monde !

Les 25 et 26 février, une énorme quantité de pluie s’était abattue sur Montréal, accompagnée de rafales de vent atteignant parfois les quatre-vingts milles à l’heure. Sur la rue de la Roche, les jeunes femmes avaient manqué d’électricité pendant vingt heures, tout comme Adèle et Jérôme. Un important verglas s’était ensuite mêlé à la pluie, et si la métropole avait évité une panne généralisée, il n’en demeurait pas moins que tous avaient été touchés de près ou de loin par l’épisode météorologique.

Assise à sa table de cuisine, au lendemain de cet étrange cocktail tombé du ciel, Marie-Camille fixait depuis quelques minutes ses horloges au mur, sans arriver à se concentrer sur la matière à réviser. Pourtant, dans deux jours aurait lieu l’examen tant craint de monsieur Delamontagne. Mais la jeune femme n’arrivait pas à oublier la scène à laquelle elle avait assisté le matin même au collège. Comme souvent, elle était arrivée en courant et à bout de souffle devant l’université. Surprise, elle avait remarqué la voiture facilement reconnaissable de Jean-Luc Buisseau passer devant elle en trombe.

— Pas besoin de me presser, avait-elle murmuré, même le professeur est en retard.

Alors, elle s’était assise un instant sur un gros bloc de ciment pour tendre son visage vers le soleil. Elle avait toujours été morose à cette période de l’année, quand la lumière naturelle était déficiente. En ce dernier jour de février, le mercure près de zéro rendait l’atmosphère si douce qu’elle n’avait pu s’empêcher de fermer les yeux. Des cris l’avaient fait sursauter.

— J’en peux plus ! Toujours la même chose… garde… promesses…

La voix aiguë d’une femme avait éclaté dans le silence. Comme les cours commençaient dans moins de cinq minutes, les lieux étaient déserts. Marie-Camille, curieuse, avait tourné la tête pour s’apercevoir que la dispute émanait de la voiture de Jean-Luc Buisseau. La femme, une grande blonde d’une quarantaine d’années, tenait la porte ouverte et était penchée vers l’habitacle. L’étudiante avait vaguement entendu la réponse de son enseignant :

— … faire de plus… jamais heureuse… sais pas, moi !

— Imbécile !

Puis, la femme avait fait claquer la portière, avant de s’éloigner d’une démarche rapide. Mal à l’aise, Marie-Camille avait voulu fuir les lieux avant que Jean-Luc Buisseau ne l’aperçoive, mais malheureusement, l’homme était sorti prestement de sa voiture, le visage ravagé. Elle l’avait vu s’avancer dans la rue et avait fait mine de fouiller dans son sac d’école. Quand il était passé devant elle, la blonde avait prié pour qu’il ne l’invective pas, mais à sa grande surprise, l’homme ne l’avait même pas remarquée. Il s’était pressé d’entrer dans le bâtiment, et Marie-Camille avait compté jusqu’à dix avant de le suivre en courant. Quand elle avait mis les pieds dans la salle de classe, à son grand désespoir, il s’était permis un commentaire déplaisant :

— Toujours aussi ponctuelle, mademoiselle. Bon, messieurs, au travail.

Tout au long de la journée, la scène de la dispute avait tourné en boucle dans le cerveau de la jeune étudiante. Qui était donc cette femme qui osait parler ainsi à Jean-Luc Buisseau ? Marie-Camille avait été troublée à un point tel qu’elle avait oublié de téléphoner à Jacques pour lui demander de la remplacer au restaurant de 4 à 7 heures.

— Puis là, mautadine, je vais être obligée d’étudier toute la nuit parce que je m’occupe trop des affaires des autres au lieu des miennes !

Quand Marie-Camille avait enfin joint Jacques, celui-ci lui avait répondu que personne ne pouvait la dépanner. L’étudiante avait supplié, mais son patron, quoique désolé, s’était montré inébranlable. Elle aurait dû lui téléphoner avant ! Alors, lorsque son quart de travail avait été terminé, la blonde s’était dépêchée de rentrer chez elle.

— Et si je continue à rêvasser comme je le fais, je passerai jamais à travers mon étude, maugréa la femme en serrant sa robe de chambre en ratine sur son corps.

Glissant une main lasse dans ses boucles courtes, elle jeta un regard découragé sur le gros livre qu’elle devait consulter pour être prête pour son examen.

— Une chance que j’aime ça comme je l’imaginais, parce que je pensais pas que ce serait autant de travail ! murmura-t-elle en étirant le bras pour prendre son cahier de notes.

En arrivant en cours, le lendemain matin, Marie-Camille croisa Stéphane Gagné et Philémon Trudeau dans le hall de leur pavillon. Ils ne purent s’empêcher de remarquer l’air épuisé de la jeune femme, qui s’était couchée à 4 heures, après avoir terminé son étude.

— Petite mine chiffonnée ce matin, mademoiselle Gélinas. Auriez-vous des problèmes à dormir ? demanda Philémon en ricanant bêtement comme à son habitude. La matière de monsieur Delamontagne vous tourmente, peut-être ?

Désireuse de ne pas se laisser ébranler par leurs moqueries, l’étudiante voulut passer tout droit. Mais le grand blanc-bec s’interposa et l’empêcha d’avancer. Son haleine matinale fétide fit grimacer Marie-Camille lorsqu’il murmura :

— Vous savez que vous ne réussirez jamais à faire ce métier ? Pourquoi ne pas vous trouver un gentilhomme qui voudrait vous épouser ? Vous pourriez lui cuisiner de bien bons repas et réchauffer son lit. Qu’en dites-vous, ma jolie ?

— Surtout que les candidats ne doivent pas manquer, hein ? rajouta niaisement Stéphane Gagné, qui avait bien espéré être l’un d’entre eux en début de parcours, avant de s’apercevoir que la jeune femme n’avait pas l’intention de se laisser distraire durant sa formation.

Avant que Marie-Camille ne puisse les remettre à sa place, une voix retentit derrière elle :

— Vous avez certainement autre chose à faire que de vous préoccuper de l’état matrimonial de mademoiselle Gélinas, n’est-ce pas, messieurs ?

Figés, les deux compères se redressèrent et perdirent leur air goguenard. Jean-Luc Buisseau venait d’apparaître dans le champ de vision de Marie-Camille. Vêtu d’un manteau de cuir de style aviateur, l’homme fixait les impertinents d’un regard sévère. Ceux-ci marmonnèrent une vague excuse et s’éclipsèrent sans plus un mot. L’étudiante et le professeur gardèrent le silence durant quelques secondes, avant que la jeune femme n’explose :

— Bravo ! Maintenant, ils vont encore plus penser que j’ai besoin d’un homme pour prendre soin de moi. Laissez donc faire vos gestes héroïques, monsieur Buisseau. On est plus en 1930 !

Marie-Camille replaça son sac sur son épaule pour s’éloigner en vitesse, afin de cacher son inconfort. Elle ferma les yeux à moitié en réalisant que son éclat risquait de lui faire perdre sa place au collège. Jean-Luc Buisseau n’attendrait pas longtemps avant d’aller voir le directeur Lalonde pour l’informer de l’impolitesse de l’étudiante. Pendant le reste de la matinée, la jeune ne leva guère la tête de ses notes de cours, pour éviter les regards posés sur elle. À tout moment, lorsque la porte de la classe s’ouvrait, elle s’attendait à ce qu’on vienne lui annoncer qu’elle était expulsée du Collège des embaumeurs. La dernière heure du cours de monsieur Buisseau venait de se terminer, et Marie-Camille avait tout fait pour éviter de croiser le regard de l’enseignant pendant les trois heures de sa leçon.

— Ça va, Marie-Camille ? lui avait demandé Gabriel à quelques reprises durant la journée.

— Hum, un peu mal à la tête, t’en fais pas.

Quand le professeur déposa sa craie blanche sur le bureau devant lui pour annoncer que la journée était terminée, Marie-Camille s’empressa de remettre tous ses objets personnels dans son sac de cuir. Elle voulait se dépêcher de quitter la pièce pendant que monsieur Buisseau était occupé avec deux étudiants anxieux. Mais pour son plus grand malheur, alors qu’elle avait un pied dans le corridor, la voix puissante de l’enseignant se fit entendre :

— Mademoiselle Gélinas, attendez, je vous prie.

Sans se retourner, elle répondit :

— Je dois vraiment quitter, je suis désolée.

— Ce n’est pas une suggestion que je vous fais. Je suis à vous dans cinq minutes.

Embêtée, la pauvre revint à sa place en haussant les épaules, devant le regard inquiet de Gabriel.

— Tu veux que je t’attende ? murmura celui-ci.

Elle hocha la tête négativement. En voyant tous les yeux curieux se poser sur eux, Marie-Camille eut envie de crier :

— Pouvez-vous vous occuper de vos affaires, gang de commères !

À croire que tous ces hommes n’avaient rien de mieux à faire un vendredi en fin d’après-midi que d’attendre pour assister à une conversation privée entre une étudiante et un professeur. Elle replaça son foulard autour de son cou, vérifia que son chemisier bleu était bien boutonné et déposa finalement son manteau sur la longue table rectangulaire, qui trônait au centre de la pièce. Autour d’elle, quelques étudiants prenaient leur temps pour ramasser leurs effets, espérant assister à une humiliation en direct de la femme qui prenait la place d’un des leurs. Car outre le fait que Marie-Camille devrait, de l’avis de la plupart, occuper un emploi typiquement féminin, il y avait aussi le fait que la blonde réussissait très bien, et même mieux que plusieurs d’entre eux. Comme Philémon et Stéphane avaient réécrit l’altercation du matin à leur bénéfice, il était facile de croire que monsieur Buisseau servirait une sérieuse mise en garde à l’étudiante.

— Pressez-vous, je vous prie, messieurs, ordonna la voix sèche du professeur, qui n’était pas dupe du manège des étudiants.

Piteux, ceux-ci sortirent de la salle de classe un après l’autre, sans négliger de jeter un coup d’œil narquois à Marie-Camille, assise bien stoïque sur la chaise de bois.

— À la revoyure, chère, murmura Philémon en passant à ses côtés.

Quand enfin la porte se fut refermée sur le dernier étudiant, la femme poussa un profond soupir de soulagement. Mais pour peu de temps, car elle comprit qu’il lui faudrait convaincre l’enseignant qu’elle était désolée de son impertinence du matin. Alors, Marie-Camille tourna la tête vers l’homme distingué qui la fixait de son regard foncé sans dire un mot.

— Je m’excuse, monsieur, commença bravement la jeune femme, même si chacune de ces paroles lui arrachait le cœur.

Car tout au fond d’elle-même, Marie-Camille avait envie de hurler sa rage d’être toujours celle qui devait faire des compromis. Comme Adèle le lui avait souvent expliqué, au fil des années, pour gagner la guerre, il fallait affronter une bataille à la fois. Elle voulut continuer son petit laïus, mais elle stoppa net lorsque Jean-Luc Buisseau se déplaça lentement vers elle. Il prit la chaise à ses côtés et s’y installa. Puis, il tourna son corps pour lui faire face et posa sa main sur son genou. Marie-Camille se sentit frémir et dut se retenir de partir en courant. Comme s’il avait été touché par un surplus d’électricité, l’enseignant retira sa main rapidement. Son visage tendu se pencha vers l’avant et il inspira profondément, pour camoufler l’émotion qui l’envahissait devant les grands yeux clairs fixés sur lui derrière ses lunettes noires. Il regardait Marie-Camille en tant que femme et non en tant qu’étudiante. Songeur, il répliqua calmement :

— Vous n’avez pas à vous excuser. Même si vous croyez que je suis un homme des cavernes…

Marie-Camille sourit malgré elle à l’image que faisaient naître en elle les paroles de son enseignant.

— … sachez que je ne cherche qu’à vous protéger, depuis le début de l’année, de ces remarques et paroles déplacées. Si j’avais une fille de votre âge, je ne voudrais pas qu’elle vive le quart de ce que vous avez enduré au collège. Car, croyez-moi, nous savons que votre place ici dérange les autres étudiants.

— Ils devraient pourtant être habitués, il me semble.

Le visage de l’homme se fit souriant. Mais ses yeux bruns restèrent sérieux lorsqu’il poursuivit sans se préoccuper de l’interruption de Marie-Camille.

— Toutefois, je connais le milieu, et je sais que vos attentes seront déçues, car les embaumeurs de métier vous feront la vie encore plus dure que les jeunes gens que vous côtoyez depuis septembre dernier. Il est de mon devoir de vous prévenir. Par contre, je constate que vous avez un caractère qui ne tolère guère les injustices.

— Vous connaissez beaucoup de personnes qui aiment l’injustice ? demanda impertinemment Marie-Camille, avant de grimacer. Excusez-moi.

— Cessez donc de vous excuser ! Puisque vous semblez déterminée à poursuivre cette formation jusqu’à la fin, je vous confirme que je tenterai de vous faciliter la tâche pour que les situations fâcheuses comme celles d’hier cessent.

Marie-Camille sauta sur ses pieds. Elle se retint de donner une gifle à l’homme qui lui parlait ainsi, comme s’il s’agissait là d’un geste d’une grande générosité. Ses yeux le foudroyèrent et Jean-Luc, perplexe, se tut et lissa distraitement sa fine moustache entre le pouce et l’index.

— Voyez-vous, monsieur Buisseau, votre attitude condescendante est encore pire, je crois, que les commentaires de ces idiots. Tout ce que je veux, c’est qu’on me laisse étudier sans se préoccuper de me protéger, de me consoler, de me fragiliser. Je peux me défendre contre les Gagné et Trudeau de ce monde, soyez sans crainte. Tous les jours, je dois repousser des hommes qui pensent avoir le droit de me toucher physiquement quand je suis au travail, sous prétexte que je suis une femme. Alors si vous désirez m’aider, traitez-moi comme vos autres étudiants et non pas comme une petite fille délicate ! Bon, c’est tout ?

Estomaqué par la fougue qu’il percevait derrière les paroles de la jeune femme, l’homme de quarante ans hocha la tête sans parler. Ce qu’il ressentait devant le visage aux joues rosies par l’émotion n’était pas du tout de l’ordre filial. Jean-Luc Buisseau préféra donc mettre un terme à cette rencontre plutôt que de se trouver seul avec l’étudiante encore plus longtemps. Il fit un signe de la main à Marie-Camille pour l’amener à disposer. Alors, celle-ci ramassa son manteau, son chapeau et son sac, et se dépêcha de fuir la pièce avant de s’humilier encore plus.