CHAPITRE 14

Quand Marie-Camille et Alice travaillèrent enfin ensemble, une semaine plus tard, au restaurant, la première s’informa, sur un ton incertain :

— On prend notre pause ensemble tantôt ? Me semble que ça fait longtemps qu’on a pas jasé !

— Oui, bonne idée, répondit l’autre serveuse.

— J’ai tellement d’étude à faire ces temps-ci que j’ai pas eu une minute pour aller te voir après notre rencontre au parc, continua innocemment Marie-Camille sans regarder son amie.

Alice ne répondit pas, mais sourit gentiment. Pendant un moment, Marie-Camille douta de ses inquiétudes. Peut-être qu’elle s’était imaginé des choses ? Après tout, Alice avait droit à son jardin secret. Si Josh était un homme qu’elle fréquentait, il se pouvait qu’elle n’ait pas envie de partager son bonheur. Car à bien la regarder, Alice semblait en pleine forme et pas du tout fatiguée. Heureuse de ce constat, Marie-Camille se dirigea vers un client qui venait de s’installer sur une banquette près de l’entrée. Elle replaça le col de sa blouse blanche et vérifia qu’elle était bien boutonnée. Tête penchée, elle sortit son calepin de commandes et plaqua un sourire sur son visage. Travailler lui faisait du bien, car cela lui permettait de sortir de chez elle et de voir du monde.

— Bonsoir, monsieur, je peux… oh, heu… bonsoir.

— Mademoiselle Gélinas. Bonsoir.

Assis sur la banquette, se trouvait son enseignant, Jean-Luc Buisseau. Marie-Camille retint difficilement un geste de dépit. Le restaurant était le seul endroit où elle réussissait à mettre ses études sur pause. Si les professeurs ou les étudiants de sa cohorte se mettaient à fréquenter le lieu, elle aurait bien de la difficulté à réussir à avoir la paix quelques heures par semaine. Que faisait-il ici ? D’autant plus que le commerce se situait à une bonne distance de l’université. Le ton de Marie-Camille se fit plus sec lorsqu’elle demanda :

— Pourquoi êtes-vous ici ?

Le quadragénaire lissa sa fine moustache, puis répondit sérieusement :

— Comme tout le monde, j’imagine. Je viens manger !

Marie-Camille se sentait ridicule, mais elle eut envie de piocher sur le sol de désespoir. Cet homme la troublait et elle n’avait pas envie de réfléchir à ce que cette émotion voulait dire. Elle pianota avec le bout de son crayon sur son calepin :

— Vous avez choisi ? s’informa-t-elle avec trop de rudesse, en prenant soin de ne pas le regarder.

— Non. Pas encore. Dites-moi, ça fait longtemps que vous travaillez ici ? interrogea l’homme en allumant une cigarette.

Il appuya le haut de son dos sur la banquette de cuirette orangée. Pour un instant, Marie-Camille se prit à se demander ce que ce serait que d’embrasser les lèvres entre lesquelles il venait de glisser la cigarette. Elle sentit ses joues rougir et tenta de détourner son regard des yeux bruns qui la fixaient. Les seuls amoureux qu’elle avait eus ne l’avaient jamais troublée autant que cet homme. Pourtant, il tenait des propos qui la fâchaient et ne la prenait pas au sérieux, ce qui la faisait généralement rager.

— Presque quatre ans, marmonna-t-elle.

Elle fit mine de retourner vers la cuisine, mais l’homme la retint par le poignet.

— Je me suis dit que je viendrais l’essayer en vous y déposant l’autre jour. Vous connaissant, j’ai conclu que vous ne travailleriez pas ici si la qualité de la nourriture était mauvaise.

— En effet. Bon je vous laisse quelques minutes pour décider ce que vous allez manger.

Sans plus attendre, Marie-Camille tourna les talons pour se diriger vers un groupe installé le long de la grande fenêtre. Elle sentait le regard de son enseignant sur son dos et tenta de reprendre le contrôle de ses émotions. Pourquoi cet homme plus âgé la rendait-il si mal à l’aise ? Lorsqu’elle retourna derrière le comptoir, elle demanda à Alice, qui fumait en jasant avec Jacques :

— T’occuperais-tu de la 2 ? J’ai quatre clients à la 3, et je pense que monsieur doit être prêt à commander. Il faut que je remplisse leurs verres. Tant qu’à le faire attendre…

Alice hocha la tête avant d’inspirer longuement et d’écraser son mégot dans le gros cendrier disposé sur le comptoir, à côté de la cloche à gâteaux. Jacques retourna à la cuisine pour préparer la commande que lui tendait sa serveuse. Restée seule derrière le comptoir, à remplir des verres de boissons gazeuses, Marie-Camille suivit discrètement la conversation qui avait lieu entre la grande rousse et Jean-Luc Buisseau. Quand son amie revint, elle affichait un sourire moqueur :

— Wow, beau monsieur ! En plus, il semble bien intéressé par ta petite personne.

— Arrête donc, c’est un vieux. C’est juste parce que c’est mon professeur au collège.

Au moment où les paroles sortirent de sa bouche, Marie-Camille les regretta. Les yeux bleus d’Alice se reportèrent aussitôt vers le professeur, et un petit air carnassier apparut sur ses traits pâles.

— Hein ? Ton prof ? Wow !

Alice descendit du tabouret où elle s’était assise pour se retourner vers Jean-Luc Buisseau. Elle alla même jusqu’à s’avancer vers lui pour mieux l’observer.

— Tu veux dire que cet homme-là est un embaumeur ? pointa-t-elle, alors que l’autre se penchait sur le comptoir pour lui tirer le bras.

— Franchement ! Un peu de discrétion, Alice ! Oui, c’est un embaumeur. Bon, tu vas porter sa commande à Jacques ou j’y vais ?

— Tiens, vas-y. Moi, je vais plutôt observer sa belle nuque.

— T’es donc bien niaiseuse ! se choqua Marie-Camille, en s’éloignant pour rejoindre son patron à la cuisine.

Le rire moqueur d’Alice la poursuivit derrière la porte battante. Le cœur de l’étudiante battait si fort qu’elle eut l’impression qu’elle était au bord d’une crise cardiaque. Sans dire un mot, elle tendit la commande à Jacques, qui leva à peine la tête.

— Tu veux que je t’aide ? demanda-t-elle.

— Non, non. C’est pas le rush. Va jaser avec Alice.

À contrecœur, Marie-Camille retourna dans la salle à manger. Le gros juke-box hurlait un rock’n’roll endiablé, et les jeunes gens de la table 3 s’étaient levés pour danser en attendant leur repas. Alice était retournée auprès de Jean-Luc Buisseau et riait à gorge déployée.

— C’est sûrement pas lui qui est comique comme ça, maugréa Marie-Camille, de mauvaise foi, en ramassant la vaisselle laissée devant elle par un couple passé en vitesse avant d’aller au cinéma.

Elle dut faire preuve de contrôle pour ne pas jeter bruyamment assiettes et ustensiles dans le grand évier. Ce n’est qu’au moment où Jacques sortit de la cuisine avec l’assiette de hot chicken dans la main qu’Alice revint vers eux. Elle prit le plat, agrippa une bouteille de ketchup et retourna aussitôt porter le repas à son client. Marie-Camille resta figée sur place en observant le manège de son amie.

— Pour moi, elle va s’asseoir avec lui, ma foi du Bon Dieu ! marmonna-t-elle en passant un linge humide sur la cloche à gâteau.

— Qu’est-ce que tu dis, Marie-Camille ? s’informa Jacques, en délaissant le lavage des verres quelques secondes.

La blonde secoua la tête sans répondre et alla plutôt vérifier que ses autres clients ne manquaient de rien. Lorsque Jean-Luc Buisseau se leva pour quitter le restaurant, Marie-Camille fit semblant d’être bien occupée à nettoyer les tables du fond. L’homme la regarda longuement et sembla hésiter. Puis, il fit un petit geste de la main, qu’elle lui retourna. Ils restèrent immobiles quelques secondes de trop, les yeux dans les yeux. Quand la porte se referma sur la longue silhouette élancée, la serveuse respira à fond pour la première fois de la soirée.

« Heureusement que la session tire à sa fin. Je me sens de plus en plus mal à l’aise en sa présence », pensa la femme.

Par la suite, plusieurs personnes entrèrent dans le petit restaurant dans un flot continu et les deux serveuses n’eurent plus une minute à elles jusqu’à leur pause de 20 heures. À partir de là, les clients se feraient plus rares et l’une d’elles s’occuperait de ceux qui arriveraient tardivement. Car le restaurant Pop Poulet fermait ses portes à 21 heures 30, et les serveuses pouvaient enfin prendre un peu de repos une fois la période du souper passée. Alice s’affala en grimaçant sur la chaise bistro, devant une petite table ronde au fond du restaurant.

— Enfin ! Veux-tu bien me dire comment ça se fait qu’il y a eu tout ce monde-là ce soir ?

— Un nouveau film d’épouvante est sorti au cinéma Dauphin, expliqua Marie-Camille.

— D’épouvante ?

Marie-Camille enleva sa chaussure pour frotter son pied. Elle précisa :

— Bien le film Psychose, le drame d’horreur. Tous les étudiants du collège l’ont vu et disent que c’est le meilleur de tous les temps.

— C’est certain que si une bande de futurs embaumeurs vantent un film d’horreur, ils doivent savoir de quoi ils parlent ! rigola Alice.

Pour la première fois de la soirée, Marie-Camille se détendit. Elle éclata de rire et les deux amies se mirent à discuter à bâtons rompus. Un sujet était pour le moment écarté de la conversation. Comme si, chacune de son côté, savait que le climat entre elles s’assombrirait si elles abordaient les nouvelles amitiés d’Alice. Mais au bout d’un moment, Marie-Camille n’y tint plus.

— Dis-moi, Alice, c’était qui le monde avec qui tu étais au parc ? Ils avaient l’air étranges.

Comme elle le craignait, Marie-Camille vit aussitôt le visage de son amie se fermer. La rousse déposa les ustensiles dans son assiette, reprit son tablier noir pour le nouer à sa taille et vérifia que sa blouse était bien détachée à son goût. À l’inverse de son amie, Alice aimait bien laisser le haut de sa poitrine visible. Parfois, Marie-Camille se disait qu’elle ferait tout pour que sa tante Florie ne rencontre jamais sa meilleure copine !

— Pourquoi ce jugement ? cracha Alice.

— Je juge pas. C’est juste que tu m’en as jamais parlé et vous aviez l’air d’avoir bu. En plein jour. Puis comme t’as toujours l’air occupée depuis quelque temps, j’imagine que c’est parce que tu as rencontré de nouveaux amis. J’aimerais juste les connaître aussi.

— D’abord, je t’ai présenté Josh au Mocambo…

— Pas vraiment, ne put s’empêcher de répliquer sèchement Marie-Camille. Tu es allée le rejoindre sans le laisser m’approcher. Tu m’as juste dit son nom. Mais si c’est ton chum, ça me ferait plaisir de le connaître.

— Et deux, poursuivit Alice, en se levant et sans éclaircir sa situation amoureuse, c’est pas parce que tu refuses d’avoir du fun dans la vie qu’on doit tous faire pareil. Il y a autre chose que les études et le travail.

Sur ce, la femme disparut dans la cuisine, sans laisser le temps à Marie-Camille de renchérir. En soupirant, cette dernière ramassa leur vaisselle et retourna derrière le comptoir. La discussion ne s’était pas déroulée comme elle l’aurait voulu. Elle n’en savait pas plus sur ces nouveaux amis dans la vie d’Alice. D’où venaient-ils ? Où donc les avait-elle rencontrés ? Quand sa copine revint dans la salle à manger, elle fit tout pour éviter de se retrouver seule avec Marie-Camille. Les deux serveuses ne poursuivirent donc pas leur conversation, et une tension évidente s’installa entre elles.

Lorsque vint le moment de retourner à la maison, après leur quart de travail, Marie-Camille enfila son léger manteau à chevrons gris et son béret bleu, qu’elle enfonça profondément sur ses yeux. Du coin de l’œil, la jeune femme surveillait Alice pour voir si elle avait l’intention de marcher avec elle. Marie-Camille se rapprocha de son amie et lui fit un sourire contraint.

— Tu viens, Alice ?

— Hein ? Oh non, je sors.

— Tu sors où ?

Mettant ses mains sur ses hanches généreuses, Alice inspira avant de lancer, sur un ton provocateur :

— Je sais pas encore. D’abord chez Josh. Puis, on verra bien.

— Ah.

— Quoi ah ?

— Rien. Bon, alors je vais y aller, moi. Bye, Jacques ! cria Marie-Camille en retenant ses larmes.

Comme elle mettait la main sur la poignée de la porte du restaurant, Alice l’apostropha plus gentiment.

— Marie-Camille ?

— Quoi ?

— Demain, si tu veux, on soupe ensemble ?

Alors Marie-Camille hocha la tête avec un soulagement au fond de la poitrine. Elle se retint de faire promettre à son amie de ne pas lui faire faux bond, cette fois-ci. Mais Alice avait beau avoir changé, la jeune serveuse se disait qu’il était impossible qu’elle lui manque de respect à ce point. Une fois, ça passait, mais si Alice lui refaisait le coup de l’absence injustifiée, Marie-Camille ne lui pardonnerait pas. Elle sourit avant de répondre :

— Oui, bonne idée. Je te rejoins chez toi à 17 heures si tu veux. On ira sur la rue Saint-Denis.

— Parfait. À demain !

C’est le cœur plus léger que Marie-Camille sortit sur le trottoir. Les passants autour d’elle marchaient rapidement, pour éviter les rafales de vent. Elle se pressa jusqu’au coin de Saint-Denis et Sauvé, en espérant ne pas avoir raté l’autobus de 22 heures 30.

— J’ai pas le goût de marcher jusqu’à l’appartement ! Il fait froid ce soir, marmonna la femme en se retournant vers le sud. Ouf, le voilà !

Soulagée, Marie-Camille grimpa dans le véhicule en remerciant le Ciel d’avoir bien chronométré sa sortie du restaurant. Elle était lasse en cette fin de session.

Heureusement pour Marie-Camille, le souper avec Alice eut lieu comme prévu. Les amies finirent la soirée chez elle, où les deux jeunes femmes discutèrent de la belle saison qui était à leurs portes.

— On s’inscrit au softball cet été encore ? s’informa Marie-Camille, en se levant pour mimer un coup frappé.

— Oh… je sais pas trop. Je suis pas en forme.

— Justement ! Ça va nous remettre en forme, Alice. Allez, laisse-moi pas tomber !

Marie-Camille joignit les mains pour supplier l’autre, qui éclata de son rire contagieux. Levant les bras dans les airs, Alice hocha la tête :

— OK, OK !

— Parfait ! Puis j’ai pas pu te donner mon cadeau en janvier, mais regarde ce que j’ai pour toi !

Marie-Camille partit en vitesse dans sa chambre et se jeta à plat ventre pour tirer une longue boîte de bois qu’elle gardait sous son lit. Elle y plongea la main pour en ressortir son gant de l’année précédente. Quand elle revint dans le salon, Alice avait fini son café et s’était allumé une cigarette. Malgré le plaisir que les deux femmes venaient d’avoir, la trentenaire aspirait à se retrouver chez elle pour savourer un petit joint avant d’aller dormir.

— Tiens, ma chère ! dit Marie-Camille, en tendant un paquet emballé dans du papier aux couleurs de Noël.

— Pourquoi tu me donnes un cadeau ?

Alice fronça les sourcils en pointant l’objet. Elle écrasa son mégot dans le cendrier sur pied, et sur l’insistance de Marie-Camille, entreprit de le déballer.

— C’est pas grand-chose, Alice.

— C’est pas ta mite, ça ? questionna la rousse.

Elle plongea sa main dans le gant de cuir et posa ses yeux bleus sur l’autre femme.

— Oui. Mais tu as perdu la tienne et matante Adèle m’en a offert une nouvelle aux fêtes.

Le visage d’Alice montra son émotion devant le geste généreux de son amie. Elle était allée chez son frère, le soir de Noël, et, malgré la gentillesse dont avait fait preuve ce dernier et son épouse, la femme n’avait pu éviter de se rendre compte à quel point son jumeau et elle se connaissaient peu : il lui avait offert un livre de tricot et un sac de balles de laine. Pourtant, Alice n’avait jamais tenu d’aiguilles à tricoter. Elle avait remercié Raoul, qui lui avait fait promettre de lui confectionner un foulard. Les larmes affluèrent sous les paupières d’Alice, qui tenta de les retenir.

— Bien voyons, pleure pas, Alice ! chuchota Marie-Camille, déboussolée par la réaction de son amie.

— Merci. Moi, j’ai rien pour toi.

Marie-Camille secoua ses boucles en riant :

— Pas grave, voyons ! Je te donne même pas un cadeau neuf !

— Mais tu y as pensé.

Marie-Camille ferma les yeux quelques secondes, en se demandant si elle devait profiter de la vulnérabilité démontrée par Alice pour reprendre la conversation sur ses amis et ses nouvelles activités. Mais comme si elle l’avait senti, la visiteuse se releva pour prendre congé de son amie.

— Je vais y aller, Marie-Camille. Je suis épuisée et tu as des cours demain.

Les femmes se quittèrent sur une note d’espoir pour la jeune blonde :

« C’est la première fois depuis un long moment qu’elle me donne pas une excuse pour éviter de passer du temps avec moi », songea-t-elle, en ramassant leurs deux tasses et le cendrier.

— Yark, marmonna-t-elle en jetant un coup d’œil sur les mégots de son amie. J’aimerais ça qu’elle perde cette mauvaise habitude !

Puis, elle soupira en se dirigeant vers sa chambre.

Le lendemain matin, Gabriel était assis dans le corridor devant le local de classe quand un groupe d’étudiants passa près de lui. Les jeunes hommes lui jetèrent d’abord un premier regard désintéressé, avant que l’un d’eux ne s’exclame, en le pointant :

— Oh ! le barbu, tu t’es rasé !

— Bien oui, toi, regardez donc ça ! Monsieur Joseph en avait assez d’avoir l’air d’un Juif !

Sans répondre, le jeune homme ne fit que hocher la tête en tentant un sourire innocent. Pourtant, derrière cette façade désinvolte, son cœur battait fort dans sa poitrine. Il savait que ce changement ferait réagir ses pairs, et il espérait que les discussions sur son apparence se limiteraient à une ou deux blagues. Mais c’était sans compter sur Philémon Trudeau, qui arrivait derrière le groupe. En peu de temps, un attroupement se forma devant Gabriel.

— Bon, raconte-nous ça ! Pourquoi donc as-tu décidé d’enlever ta belle barbe noire ? se moqua le jeune Gagné.

Il prit place aux côtés de Gabriel et plaça son bras autour des épaules de l’autre, comme s’ils étaient de grands amis. Quand Philémon s’avança à son tour, le pauvre jeune homme sentit ses mains devenir moites.

— Heu, j’étais tanné, c’est tout.

— Hum, t’es bien certain que tu nous caches rien, hein ? s’informa Philémon d’un ton inquisiteur.

— Non, non. Voyons donc, pourquoi vous pensez ça ?

Se traitant d’idiot de se laisser intimider de la sorte, Gabriel redressa ses épaules. Pourquoi se sentait-il comme un enfant quand ces abrutis étaient dans les parages ? Les yeux à moitié fermés, Philémon pencha la tête devant lui et le fixa longuement.

— OK. J’imagine que si tu l’as enlevée, c’est que tu es bien un Québécois. Parce que je suis pas mal certain que dans cette religion-là, la barbe, ça doit être quelque chose de sacré. En tout cas, si je me fie à tous ces idiots habillés en noir qui marchent avec une barbe qui leur descend jusqu’aux pieds ! ricana le roux, avant de balancer une forte tape sur l’épaule de Gabriel.

Philémon se releva au moment où Marie-Camille s’avançait à son tour dans le couloir. Elle avait espéré voir Gabriel avant leur entrée en cours, mais il n’était pas devant le pavillon principal quand elle y était arrivée. Il faut dire que la jeune femme avait pris un peu de retard, en se changeant trois fois avant de se décider à revêtir sa tunique orange. Elle avait eu une pensée furtive pour Jean-Luc Buisseau au moment de glisser ses jambes dans son collant rayé. « Remarquera-t-il que ma tenue est plus féminine ? » se demanda-t-elle. Se secouant vivement, elle s’était aperçue de son retard et c’est en courant qu’elle avait grimpé les quelques marches.

Devant l’attroupement d’étudiants, Marie-Camille grimaça et tenta de longer le mur pour les dépasser. Puis, elle aperçut un jeune homme, assis sur l’une des chaises, encerclé par Philémon et Stéphane. Curieuse, elle jeta un regard à cet étudiant inconnu, pour s’apercevoir avec stupeur qu’il s’agissait de Gabriel.

— Ah ben mautadine ! ne put-elle s’empêcher de s’exclamer.

Tous les regards se tournèrent aussitôt vers elle et elle vira au cramoisi. Il ne restait que deux semaines avant la fin de leur formation et Marie-Camille aurait espéré ne plus faire de vagues d’ici là. Trop tard ! Philémon Trudeau projeta sa grande silhouette dégingandée vers elle et s’approcha pour mettre sa main au-dessus d’elle sur le mur.

— Eh oui, ma chère, ton ami a décidé de raser ses poils de Juif.

— Hein ?

Surprise de constater que les autres étudiants étaient au courant du judaïsme de Gabriel, elle allait renchérir, quand le regard affolé de ce dernier accrocha le sien. Ne sachant quoi en déduire, elle murmura :

— Bon, tu viens, Gabriel. On voulait étudier un peu avant l’examen.

— Oui.

Soulagé, le jeune homme voulut prendre son sac, mais Stéphane Gagné l’avait fait avant lui. Autour d’eux, les sourires étaient goguenards ou gênés. Les autres étudiants se considéraient chanceux de ne pas avoir été le bouc émissaire de ce duo depuis le début de l’année. Plutôt que de prendre la défense de Gabriel, ils préféraient tous s’acoquiner avec Philémon et son acolyte. C’était moins courageux, mais plus rassurant d’être du côté des intimidateurs. Les hommes plus âgés, eux, ne se préoccupaient pas de leurs jeunes collègues. C’est donc Marie-Camille qui mit fin à la confrontation en crachant :

— Veux-tu bien t’en venir, Gabriel, on a du travail !

Alors, le jeune homme arracha son sac des mains de Gagné et poussa deux de ses pairs pour se frayer un passage vers Marie-Camille. Ils marchèrent côte à côte sans dire un mot jusqu’à un local vide, où ils choisirent de s’installer pour étudier.

— Pourquoi tu as rasé ta barbe ? s’informa enfin la femme.

— Parce que j’en ai assez de me faire traiter de Juif.

— Voyons donc !

— Quoi, Marie ?

Les grands yeux noirs se tournèrent vers l’étudiante. Avec son visage ainsi dénudé, Gabriel avait l’air à peine sorti de l’adolescence. Il portait la même tenue que les autres membres masculins de leur cohorte. Chemise blanche, veston noir et pantalon gris. Tous s’assuraient de se vêtir de manière respectable au moment de fréquenter l’université. Marie-Camille répondit :

— Mais TU ES juif Gabriel ! Pourquoi tu leur dis pas, une fois pour toutes ?

— Il reste deux semaines. Après, je les verrai plus jamais de ma vie. C’est pas de leurs affaires !

— Eux autres peut-être, mais tu vas toujours en rencontrer, des Philémon et des Stéphane ! Si tu te laisses faire une fois, tu seras jamais capable de te défendre contre les idiots de ce monde. Tu sais, Gabriel, je pense que c’est l’ignorance qui les fait parler ainsi. Je t’ai déjà raconté les premiers moments de notre ami James Jackson à Sainte-Cécile ?

— Non.

— Tu sais que James est noir, hein ?

L’autre hocha sa tête frisée.

— Bien quand il a mis les pieds au village, en 19313, j’étais pas encore née, mais mon père m’a raconté à quel point ça a fait jaser. Tout le monde s’était mis à craindre LE Noir. Pourtant, c’est l’homme le plus gentil, le plus pacifique qui existe. Il lui a fallu du temps pour amadouer les villageois, mais quand ils ont pris la peine de le connaître, ils se sont bien rendu compte qu’il était comme tout le monde !

« Sauf Alcide Constantin et ses fils », songea Marie-Camille. Mais elle n’avait pas l’intention d’en parler. Gabriel ne répondit pas. Déjà, à l’école primaire et secondaire, le jeune homme avait préféré rester dans son coin plutôt que de se mêler aux autres enfants. Le fait d’être obligé de fréquenter une école anglophone, alors qu’il ne parlait pas cette langue au début, n’avait fait que l’isoler davantage. À quelques reprises, il avait dû faire face à certains élèves plus belliqueux, mais comme il était plus costaud que les autres, ceux-ci choisissaient souvent une proie plus facile. Marie-Camille continua sur sa lancée :

— Comment ton père a pris ça, pour ta barbe ?

Gabriel mordit sa lèvre en haussant les épaules sans répondre. Edmond ne l’avait pas encore vu, car l’étudiant s’était levé à l’aurore pour accomplir cette tâche, après avoir passé la nuit à tourner la question dans sa tête et à se tourmenter. Il savait que la formation tirait à sa fin. Pourtant, l’anxiété qui l’envahissait dès le réveil à l’idée d’affronter ses pairs ne disparaissait pas. Alors, il avait pris le rasoir et entrepris d’effacer le dernier signe qui le distinguait des autres. Posant sa main sur celle de son amie, le jeune homme lui fit un sourire et demanda :

— Bon, on étudie ? Me semble que c’est pour ça qu’on est arrivés de bonne heure, non ? Pas pour parler de ma pilosité faciale !

— Oui, oui.

Les deux amis se sourirent et plongèrent la tête dans leur cahier de notes. Ils espéraient chacun de son côté que la fin de leur formation signifierait pour eux le début d’une vie nouvelle et stimulante. Sans intimidation.

 

3 De la même auteure, La promesse des Gélinas, tome 1.