Les deux semaines qui suivirent cet évènement se déroulèrent à la vitesse de l’éclair pour Marie-Camille et Gabriel. Déterminés à réussir avec brio leurs examens pratiques aussi bien que ceux théoriques de février, ils passèrent toutes leurs soirées le nez plongé dans leurs manuels et leurs notes de cours. Jacques avait donné congé à Marie-Camille pour qu’elle puisse se concentrer sur ses études et Florie avait téléphoné trois fois pour s’assurer que sa nièce se nourrissait bien, malgré la lourdeur de ses occupations scolaires. Après son dernier appel, la jeune femme avait supplié son père de calmer sa sœur aînée.
— Elle va me rendre folle, papa ! Je t’en prie, explique-lui que je peux pas lui parler tous les soirs. Je l’ai jamais vue comme ça, veux-tu bien me dire ce qui lui prend ?
Son père avait retenu son rire avant d’expliquer à sa fille que Florie était à présent déterminée à montrer à sa nièce qu’elle la supportait dans ce nouveau domaine. Gabriel, qui avait assisté à l’une des discussions entre Florie et Marie-Camille, s’était écroulé de rire en entendant son amie énumérer à sa tante la liste des aliments qu’elle mangeait.
La dernière journée de la formation au Collège des embaumeurs arriva enfin. Fébriles, les étudiants attendaient de voir les résultats de leurs examens finaux affichés à l’entrée d’une des classes. Marie-Camille n’était pas trop inquiète, car elle savait qu’elle avait réussi le cours de monsieur Delamontagne haut la main. La jeune femme avait tellement travaillé pour apprendre toutes les données par cœur qu’elle aurait pu, si on le lui avait demandé, enseigner les leçons à la nouvelle cohorte. Jean-Luc Buisseau apparut à ses côtés et aussitôt, la femme sentit ses jambes faiblir. Dès qu’elle voyait cet homme en dehors d’une salle de classe, elle perdait ses repères et ne savait plus comment agir.
— Mademoiselle, vous avez enfin terminé ! Vous devez être satisfaite de vos résultats ?
La gorge trop sèche pour répondre, Marie-Camille ne fit que hocher la tête en cherchant Gabriel des yeux. Jean-Luc Buisseau se tenait à moins d’un pied à sa gauche. Une odeur musquée de lotion après-rasage se dégageait de l’homme, et quand il mit sa main dans son dos pour la pousser contre le mur, afin de céder le passage à un groupe d’étudiants turbulents, elle frémit en se détachant vitement.
— Je voudrais vous laisser la carte d’un ami, renchérit l’homme, qui fit mine de ne pas s’apercevoir de l’inconfort de son étudiante, même si lui aussi ressentait une émotion spéciale en sa présence.
— Pourquoi ?
Sa voix avait un son coassant et elle mit ses mains dans les poches de son pantalon capri pour éviter qu’il ne voie les tremblements. Elle mit son trouble sur le compte de la fatigue des dernières semaines, avec les soirées d’étude ininterrompues. Les yeux sombres et chaleureux de l’homme se posèrent sur le visage ovale.
— Parce que vous êtes la meilleure étudiante de cette cohorte. J’avoue que j’ai longtemps eu des doutes, mais je pense que vous pourriez être une candidate intéressante pour un emploi dans ce salon.
— M… merci, murmura Marie-Camille, en tendant la main pour prendre la carte.
— Vous êtes chanceuse, continua l’enseignant, c’est un domaine en pleine expansion. Il y a quelques années, l’exposition à la maison était encore la norme dans bien des régions du Québec.
— Chanceuse, répéta-t-elle la bouche trop sèche.
Heureusement pour Marie-Camille, le directeur du collège, monsieur Lalonde, sortit à ce moment de son bureau pour afficher les derniers résultats. Un brouhaha s’ensuivit et Jean-Luc Buisseau lui fit un signe de la tête avant de s’éloigner dans le large corridor. Gabriel arriva au même moment à bout de souffle.
— Alors ?
— Il vient juste de les afficher. J’attends que les vautours aient terminé et me cèdent leur place, ricana Marie-Camille, qui avait l’impression que l’air recommençait à circuler dans ses poumons. Dis donc, tu te lâches lousse !
La jeune femme se moqua de son ami en pointant la veste de laine moutarde qui avait remplacé son veston.
— On a fini !
— Tu as bien raison !
Elle se retint pour lui dire qu’ainsi vêtu et sans sa barbe, il avait encore plus l’air d’un Québécois de souche. Marie-Camille savait que son ami était torturé depuis quelques mois par rapport à sa religion. Avant leur entrée au Collège des embaumeurs, elle n’avait pas partagé ses journées avec Gabriel et se demandait parfois s’il avait toujours été aussi ambivalent face à son judaïsme. Étaient-ce les réflexions et commentaires de Philémon et ses complices qui l’avaient à ce point confondu ? Malgré leur complicité, Marie-Camille savait que sur certains sujets, son ami préférait ne pas se confier. Sa religion en était un. Quand elle l’avait questionné de nouveau sur la réaction de son père face à son visage imberbe, il avait juste répondu :
— Mauvaise. Je préfère ne pas en parler, Marie.
Dans les faits, Edmond était tellement fâché que Gabriel se demandait si un jour il s’en remettrait. Pourtant, le jeune homme avait tenté de lui expliquer que ce n’était que temporaire, qu’il l’avait fait sur un coup de tête, pour imiter les autres étudiants, qu’il ne reniait pas le judaïsme… Peu importe les explications fournies, son père avait froidement répliqué :
— Je pense que tu manques d’orientation, mon fils. Peut-être est-il temps que je t’envoie passer un moment chez tes frères. Lorsque tu auras fini cette formation, tu prépareras tes valises. Je vais demander à Ibrahim et Norbert de te recevoir chez eux.
— Papa…
Edmond avait secoué la tête et levé la main pour l’empêcher de poursuivre. Depuis, il ne s’adressait à son fils que du bout des lèvres et surtout pour s’informer s’il avait fait sa prière du matin. Sa mère, attristée de la situation tendue, ne disait pas un mot, se contentant de lui tendre son assiette ou ses vêtements propres, un air peiné sur le visage. Gabriel vint pour avouer à Marie-Camille qu’il avait presque hâte de quitter le Québec pour se rendre chez ses frères lorsque Stéphane Gagné lâcha :
— On sait bien ! Si j’avais eu des formes plus arrondies, j’aurais pu l’avoir, la meilleure note.
Tout en disant cela, il fixa la poitrine de Marie-Camille, moulée dans son col roulé blanc. Choquée par ce regard audacieux, la femme ne détourna pas le sien, déterminée à ne pas montrer sa fragilité. Son ami s’avança vers la liste affichée et sourit à l’étudiante :
— Bravo, mon amie ! Tu finis donc première de notre promotion. Tu le mérites !
La jeune femme ne tenta même pas de s’approcher des babillards pour le rejoindre, pressée de sortir de cet environnement où l’ambiance était assombrie par la frustration d’un groupe d’hommes convaincus que seule sa féminité lui avait valu les meilleures notes. Sa grande fierté d’avoir terminé première cohabitait avec un sentiment de mécontentement devant le manque d’ouverture du milieu funéraire. Car Marie-Camille n’était pas sans savoir que plusieurs de ses pairs avaient déjà reçu des offres afin de faire partie de l’équipe des salons de renom. Les hommes ne s’étaient pas gênés pour le laisser savoir durant les derniers jours. Elle avait envie de crier à tous ceux qui la dénigraient parce qu’elle était une femme : « Vous avez étudié tous les soirs jusqu’à 1 ou 2 heures du matin depuis trois mois ? »
Gabriel la regardait avec affection et tentait de la supporter, malgré ses propres tourments. Car la menace de son père planait au-dessus de sa tête : serait-il obligé de quitter la province quelque temps afin de rejoindre ses frères aux États-Unis ? Il n’était pas sans savoir que si cette situation s’avérait, Ibrahim et Norbert ne se gêneraient pas pour lui faire la morale. L’étudiant était conscient que son père allait de déception en déception avec lui, et cela lui brisait le cœur. Pourtant, au contact de Marie-Camille, d’Alice et des autres jeunes Québécois francophones, Gabriel s’apercevait de sa difficulté à suivre les diktats de sa religion. Coincé entre les règles établies dans sa famille et l’envie de prendre son envol, il ressentait parfois une lourdeur au fond de sa poitrine, qui peinait à se dissiper. Pour le moment, il ne voulait pas y penser. Marie-Camille prit la main tendue de son ami et, bras dessus, bras dessous, les deux sortirent pour la dernière fois du pavillon de médecine dentaire de l’Université de Montréal. La vraie vie pouvait commencer !
Quand Florie avait appris que sa nièce était arrivée première de sa cohorte, la nouvelle avait fait le tour du village de Sainte-Cécile à la vitesse de l’éclair. À tous ceux qu’elle rencontrait, la grosse femme s’enorgueillissait :
— C’est bien pour ça que je t’ai autant encouragée, mentionna Florie à Marie-Camille quelques jours après la fin de ses cours.
La nouvelle embaumeur avait retenu un éclat de rire. En ce vendredi 5 mai, elle avait bien hâte de voir Alice pour lui donner l’horaire de leurs parties de softball de l’été. Marie-Camille arriva au restaurant de bonne humeur. Même si sa formation était terminée depuis un peu plus d’une semaine, elle n’avait pas encore contacté de salon funéraire.
— Je veux prendre mon temps, avait-elle expliqué à sa tante Adèle. J’ai tellement étudié durant les derniers mois que je me donne quelques semaines de pause !
Marie-Camille savait que son amie serait au Pop Poulet et arriva en courant, cinq minutes avant le début de son quart de travail. Par la grande vitrine, elle remarqua quelques clients et une autre serveuse, mais pas Alice. Sous son imperméable beige, Marie-Camille avait revêtu sa blouse blanche et sa jupe noire, comme toujours. Sa chaînette avec la bague de sa mère dansait sur le haut de sa poitrine. Elle poussa la porte avec vigueur.
— Allô, Jacques ! lança-t-elle avec bonne humeur, en apercevant son corpulent patron tout en sueur. Mon doux, tu vas bien ?
— Oui, mais l’évier est bouché et ça fait une demi-heure que je suis couché sur le plancher à défaire des tuyaux. Tout ça en tentant d’expliquer à la nouvelle la différence entre un club sandwich familial et individuel. Je suis bien content de te voir, tu vas pouvoir t’en occuper.
Marie-Camille tourna sa tête en fronçant les sourcils. Assise sur un tabouret, une jeune brunette trop maquillée lui jetait un regard de biche effarouchée.
— Une nouvelle ?
— Oui ! Pour remplacer Alice.
Marie-Camille aurait reçu une gifle au visage qu’elle n’aurait pas été plus estomaquée. Elle se dirigea tout près de son patron, en détachant son imperméable. Elle fourra le foulard carré qu’elle avait sur sa tête dans la poche de son manteau.
— Comment ça, remplacer Alice ? Tu l’as congédiée ? demanda-t-elle sur un ton fâché.
Le gros moustachu croisa les bras sur son ventre.
— Pas du tout ! C’est elle qui est partie.
— Bien voyons, quand ça ?
— Dimanche ! Elle a fini son quart, puis elle m’a dit : « En passant, j’ai trouvé un autre travail, Jacques. Je vais plus pouvoir revenir. » Comme ça ! Après six ans. Sans même me laisser le temps de me revirer de bord ! Je te dis qu’elle me laisse dans le trouble, avec le beau temps qui arrive. Surtout que toi aussi, tu risques de partir bientôt. Je sais pas trop comment je vais m’en sortir…
L’homme, qui avait toujours été si bon pour les deux amies, affichait maintenant un air blessé sur son visage rougeaud. Il ouvrit ses bras, laissant voir les ronds de sueur sous ses aisselles. Le pauvre ne rajeunissait pas et s’occuper seul d’un restaurant n’était pas une mince affaire. Marie-Camille avait pâli et ses yeux bleus se remplirent de larmes.
— Mais… je comprends pas. Elle m’a rien dit quand on a soupé ensemble l’autre jour !
— Ah bon ?
Jacques s’approcha pour tenter de consoler sa serveuse. Maladroitement, il mit son bras sur les épaules de la jeune femme.
— Elle t’a dit où elle allait travailler ?
— Dans une affaire de déménagement.
— Hein ?
— Bien un de ses amis, John ou Josh, avait besoin d’une réceptionniste pour sa compagnie. Tu le connais ?
Marie-Camille se pencha pour ôter ses bottillons et glisser ses pieds dans ses ballerines noires. Elle hocha la tête de haut en bas, omettant de mentionner qu’elle ne connaissait plus grand-chose de la vie d’Alice.
— Alors, tu penses que tu peux aider Ginette ?
— Ginette ?
— C’est moi ! lança la nouvelle serveuse en se levant.
Debout, elle devait faire tout juste cinq pieds, et Marie-Camille retint un soupir en voyant qu’elle portait des talons aiguilles de trois pouces, des chaussures bien peu appropriées à l’emploi. Elle sourit, leva son index devant son visage et suivit son patron dans la cuisine.
— Tu l’as trouvée où, mautadine, dans un cirque ambulant ? Elle s’est tellement maquillée qu’elle a l’air d’un clown !
— C’est la fille d’une petite-cousine que j’ai rencontrée par hasard.
— Oh, désolée !
— Non, non. Pas de trouble, je l’avais pas vue depuis des lustres. Elle m’a dit que sa fille était débrouillarde et travaillante.
— J’ai hâte de voir ça ! murmura Marie-Camille, qui doutait un peu des capacités de l’autre, étant donné le jeune âge de la nouvelle serveuse.
Ce fut de loin la soirée la plus éprouvante que Marie-Camille passa au restaurant depuis son embauche. Ginette était si maladroite que Jacques dut recommencer trois plats qu’elle n’avait pas réussi à apporter intacts jusqu’à la table des clients. La vaisselle s’accumulait sur le comptoir près de l’évier, puisque le cuisinier n’avait pas réussi à le déboucher. Quand Ginette partait vers une table avec deux bols de soupe, la blonde s’élançait pour la suivre de près et s’assurer que les aliments se rendent sans être renversés. Alors, Marie-Camille passa la soirée à faire des miracles, en s’occupant à la fois de ses propres clients et de ceux que sa collègue aurait dû servir.
— Le seul point positif, expliqua-t-elle à sa tante Adèle, le lendemain au téléphone, c’est que j’ai pas pensé à Alice de la soirée. Mais juste à l’idée que je vais encore être prise avec Ginette ce soir, j’ai envie de pleurer !
À l’autre bout de la ligne, Marie-Camille entendit sa tante rire. Puis, Adèle reprit son sérieux :
— Mais, pour Alice ?
— Je sais rien. Je comprends juste pas, matante. Il me semble qu’on s’était enfin rapprochées il y a trois semaines, quand elle est venue à la maison. Mais j’imagine que je me suis trompée ! Quelle sorte d’amie fait ça, hein ? Changer de job sans m’aviser ! On travaillait au même restaurant depuis quatre ans. Me semble que ça se fait pas. Et pour vrai, j’essaierai pas de savoir. Il y a toujours bien des limites à me laisser traiter comme ça ! Si Alice veut me reparler, elle sait où me trouver. Bon, je te laisse, je dois me préparer pour aller jouer à la gardienne d’enfants !
C’est avec l’éclat de rire de sa tante dans les oreilles que Marie-Camille raccrocha l’appareil. L’arrivée de cette remplaçante au restaurant l’aiderait sûrement à prendre le taureau par les cornes. Il lui fallait trouver un emploi dans son domaine.
« Je pense que je devrais téléphoner au numéro que monsieur Buisseau m’a donné. Ça peut peut-être déboucher sur un travail intéressant. Au diable l’orgueil ! Personne court après moi pour m’offrir un poste, alors je vois pas pourquoi j’utiliserais pas ce contact ! »
Depuis la fin de ses études, Gabriel anticipait le moment où son père l’obligerait à faire sa valise pour aller visiter ses frères aînés. Quand Edmond lui demanda de rester dans la cuisine après le déjeuner, un jour vers la mi-mai, il sut que le moment était venu. Le jeune homme passa une main dans son visage et grimaça au contact des poils durcis sur son menton. Il n’avait évidemment pas réutilisé le rasoir et déjà, une toison foncée se formait. Parfois, ça le démangeait tellement qu’il regardait avec envie l’instrument servant à couper sa barbe. Pourtant, il ne referait pas le geste. D’abord, il ne côtoyait plus Philémon et Stéphane ; ensuite, il voulait respecter sa religion et la remettre au premier plan dans sa vie, comme il l’avait toujours fait. Il songeait, à l’occasion, que son amitié avec Marie-Camille nuisait certainement à sa foi et qu’il serait peut-être préférable d’y mettre fin. Mais il avait trop d’affection pour la jeune femme pour cesser de la fréquenter. Ses questionnements en lien avec les exigences du judaïsme s’étaient peu à peu éclipsés, même si, parfois, il demeurait longtemps assis à la fenêtre de sa chambre pour observer les jeunes couples déambulant sur le trottoir devant chez lui. Il savait qu’il n’aurait jamais cette possibilité de courtiser une femme de son choix, de la sortir sans chaperon, mais il l’avait accepté. À quelques reprises, Béthanie Chelli et sa famille étaient venues les visiter. L’homme aurait aimé éprouver auprès de la jeune Chelli les mêmes émois que le contact avec le corps voluptueux d’Alice lui avait fait ressentir.
— Tu veux me parler, père ? demanda-t-il sur un ton hésitant.
Le soleil qui pénétrait par les grandes fenêtres arrondies de la cuisine promettait une belle journée, après une courte période nuageuse. Dans la cour, les arbres matures et les arbustes montraient des signes de bourgeonnement et déjà, les sœurs de Gabriel avaient installé leurs deux chaises sous le pommier.
— Alors que comptes-tu faire ?
Gabriel tourna la tête vers son père assis face à lui à la table. Le ton adouci d’Edmond le surprit.
— Que veux-tu dire ?
— Maintenant que tu as terminé ton cours, as-tu l’intention de reprendre ta médecine ?
Le jeune ferma les yeux pour cacher sa déception. Alors pendant tout ce temps, son père n’attendait que cela ? Il n’avait donc jamais accepté son choix. Appuyant son dos large contre la chaise, Gabriel secoua la tête.
— Non, papa, je ne reprendrai pas ma médecine. Il n’en a jamais été question. Je pense me trouver un travail.
— Où ?
La question que craignait Gabriel avait été posée. Car depuis la fin de sa formation, il se la posait jour et nuit. Les cours du Collège des embaumeurs étaient principalement axés sur les valeurs catholiques et, pour respecter celles du judaïsme, Gabriel aurait aimé travailler au sein de sa communauté. Mais à sa connaissance, il y avait très peu de salons funéraires juifs, et il n’avait pas encore commencé à faire les démarches auprès de ces établissements. Son père croisa ses mains sur la table. Les deux hommes se ressemblaient beaucoup, malgré la tête blanche de l’aîné. Pour la première fois depuis quelques semaines, le fils tenta une réconciliation : il mit la main sur celle de son père.
— Je sais que je te déçois, papa, que tu aurais aimé que je termine ma formation de médecin. Mais je ne peux pas. Je sais que je ne serai jamais un bon docteur, la maladie me chagrine trop. La souffrance des malades m’indispose à un point tel que je ne pourrai jamais être efficace…
— Avec le temps, tu aurais appris à composer avec cette souffrance, suggéra Edmond sur un ton doux.
— Je ne crois pas, souffla le jeune. Ce que j’apprécie du domaine funéraire, c’est de faire du bien aux familles qui ont perdu un être cher. Devant le drame, je peux offrir du réconfort. La frontière entre les deux disciplines est mince, je le concède, mais elle est là. À l’hôpital, je suis impuissant devant la douleur, alors que seul avec le défunt, mon principal objectif est de lui rendre une dignité perdue. Je sais que tu peux difficilement le comprendre…
Pourtant, le père avait suivi le raisonnement de son garçon. Lentement, une acceptation de ce parcours inusité se fraya un chemin dans sa tête. Il hocha celle-ci doucement, puis un léger sourire apparut sur son visage barbu. Edmond aimait ses enfants plus que tout. S’il était sévère et rigide, c’est qu’il désirait le meilleur pour eux. Après son exil, l’homme avait craint de sombrer dans la dépression en constatant le clivage entre sa religion, ses valeurs et celles de son pays d’accueil. S’il ne désirait pas fréquenter des goys, il n’en demeurait pas moins qu’il respectait la ténacité et la résilience des Québécois. Toutefois, il comprit, en voyant le visage sérieux de son fils, qu’il devait l’accompagner dans sa démarche pour éviter que Gabriel ne fasse le saut chez les catholiques.
— Alors si c’est ce que tu désires, je vais parler au rabbin David pour savoir s’il ne peut pas nous diriger vers un établissement de deuil.
— Vraiment ?
Gabriel ne s’attendait tellement pas à ce dénouement que ses yeux se remplirent de larmes. Après des mois difficiles à cacher à sa famille le harcèlement dont il avait été victime, à taire sa honte devant les gestes posés pour cacher sa religion, il voyait enfin la lumière au bout du tunnel. Il osa même poser la question qui le taraudait depuis quelques semaines.
— Et pour les États-Unis ?
Edmond se releva pour cacher son visage. Il regarda par la fenêtre et sourit en voyant ses deux filles se taquiner près des plants de tulipes, au fond de la cour. Vêtues de leurs longues jupes marine, avec les cheveux tressés en couronne autour de leur tête, Mazal et Kayla se ressemblaient comme des jumelles, malgré leur année d’écart. L’homme d’âge mûr croisa ses bras contre sa poitrine et répondit sans se retourner :
— Si tu le désires. Seulement.
— Ah.
Un grand soulagement envahit Gabriel, qui remercia Dieu de faire revenir la paix dans sa vie. Il se releva à son tour, sans voir sa mère dans l’embrasure de la porte. Le jeune homme s’approcha de son paternel, posa la main sur son épaule et souffla :
— Merci, père.
Dans cette famille traditionnelle, même si l’amour était présent, rares étaient les mots qui le définissaient. Les regards, les gestes étaient doux, mais les paroles étaient tues. Pourtant, à ce moment, pour la première fois depuis l’enfance, Gabriel murmura avec tendresse :
— Je t’aime.