CHAPITRE 19

Pendant les jours suivant son retour de Sainte-Cécile, Marie-Camille n’arriva pas à prendre une décision face à la relation embryonnaire qui existait entre elle et Jean-Luc. Lorsqu’elle y pensait, son cœur battait trop fort et sa tête était en contradiction avec celui-ci ! Elle savait, après sa visite dans son village, qu’elle devait mettre fin à leur idylle naissante. L’homme avait laissé un message au salon Gouin, lui demandant de le rappeler. Quand madame Valois, la réceptionniste, lui avait tendu la note, elle avait demandé curieusement :

— Je ne savais pas que vous connaissiez, monsieur Buisseau. Un homme intéressant, n’est-ce pas ?

La mine gourmande de la rondelette employée avait fait rougir Marie-Camille. Comme si la femme pouvait se douter de quelque chose. L’embaumeuse avait enfoui le papier dans la poche de son sarrau en marmonnant :

— C’était mon enseignant. Je… j’avais besoin d’une information. Merci.

La note lui brûlait les doigts chaque fois qu’elle plongeait la main dans sa poche. Progressivement, depuis son embauche, monsieur Pépin avait fait davantage confiance à sa nouvelle employée et, un jeudi soir, il lui avait dit :

— Demain, je quitte pour deux jours avec mon épouse. Vous vous occuperez du défunt au complet, sans mon aide, mademoiselle Gélinas. Cela vous convient ? Je ne pourrai pas vérifier le travail, alors soyez bien consciencieuse. Si une difficulté survenait, vous pouvez communiquer avec monsieur Buisseau, je l’ai avisé de mon absence.

Fébrile, Marie-Camille était donc arrivée très tôt au salon funéraire, le vendredi matin, pour prendre soin de la dépouille d’une femme, retrouvée sans vie chez elle en début de semaine. En pénétrant dans la salle au sous-sol, la jeune embaumeuse commença par mettre un peu de musique pour égayer sa journée. Comme Guy Pépin travaillait dans un silence de moine, elle était heureuse de pouvoir utiliser le petit appareil radio à sa guise.

— Bon, alors qu’avons-nous ici ? murmura Marie-Camille en s’avançant vers la table, où la silhouette était recouverte d’un drap blanc.

Avant de quitter pour la fin de semaine dans les Laurentides, monsieur Pépin avait préparé les instruments, sorti la dépouille de la chambre froide et laissé une longue liste d’instructions. Marie-Camille tendit la main pour prendre le papier et leva les yeux au ciel lorsqu’elle lut : « 1) Enlever le drap de la dépouille. 2) Retirer les cheveux du visage. 3) … »

La femme cessa de lire en lançant la note sur le comptoir.

— Franchement ! Je sais tout ça, moi !

Marie-Camille inspira et allongea le bras pour dégager la dépouille. En voyant les boucles auburn qui dépassaient du drap, la femme sentit son cœur faire un tour dans sa poitrine. Elle n’avait pas eu de nouvelles d’Alice depuis quelque temps. Les mains moites, elle repoussa sa monture noire sur son nez et s’avança au-dessus de la défunte. Soulagée, elle réalisa sa méprise en voyant que la dépouille n’avait de semblable à son amie que la couleur des cheveux. Le reste de son corps était délicat, comme celui d’une gamine. Attristée devant cette femme de son âge morte si tôt, Marie-Camille prit la fiche pour en savoir un peu plus.

— Mariette Couillard, 24 ans ; cause du décès : overdose de médicaments. Oh…

Reportant ses yeux clairs sur la table de travail, Marie-Camille avança la main pour caresser du dos de celle-ci la joue froide.

— Pourquoi Mariette ? murmura-t-elle, en sentant une grande tristesse l’envahir.

Elle se demanda ce qui avait pu pousser une si jeune femme à mettre fin à ses jours. Avec toute la tendresse qu’elle avait en elle, Marie-Camille prit la journée pour préparer soigneusement la dépouille. Elle lava le corps avec sensibilité, incisa le cou pour y insérer la canule, lima les ongles avant de replacer les bras de chaque côté du corps menu. Elle termina par le maquillage du visage enfantin, en prenant soin de se conformer à la photographie de la jolie jeune femme qu’avait été Mariette Couillard. Elle compléta sa tâche vers 16 heures, sans même avoir pris le temps de sortir manger. Marie-Camille avait été obnubilée par cette défunte, qui lui rappelait que la détresse humaine ne trouvait parfois son exutoire que dans un geste irrémédiable. Quand elle eut terminé l’embaumement de Mariette Couillard, elle roula la table dans la chambre froide et, dans un geste qu’elle savait ridicule, laissa la lumière allumée. Le cœur lourd, malgré le travail finement accompli, Marie-Camille sortit du salon en saluant madame Valois.

— À lundi, mademoiselle Gélinas !

— À lundi.

Sur le trottoir, devant la résidence de briques grises, Marie-Camille huma l’air humide de cette fin de juillet 1961. Sa journée lui avait rappelé à quel point la vie pouvait être difficile pour certains. Désireuse de profiter du reste de ce bel après-midi, elle décida de marcher jusqu’à la rue Saint-Denis, plutôt que de prendre le bus sur le boulevard Gouin. Elle releva la tête et, dans sa belle robe rouge cintrée, elle se sentit plus vivante que jamais. Lorsqu’elle arriva au coin de la rue Berri, elle hésita à se rendre à l’arrêt d’autobus. Marie-Camille décida plutôt de bifurquer vers le parc longeant la rivière des Prairies.

« Il fait trop beau pour m’enfermer à l’appartement. Je vais aller m’asseoir un peu, et je pense même que je vais aller souper au resto. Ça fait un mois que j’ai pas vu Jacques, ça va lui faire plaisir », songea la jeune femme.

Satisfaite de sa décision impulsive, elle suivit le sentier entre les arbres en riant, chaque fois qu’une bicyclette l’avisait de son passage avec un ding bien retentissant. Les gens étaient heureux, en ce milieu d’été. Sur la rivière, des plaisanciers voguaient dans des chaloupes et même quelques bateaux à moteur. Puisqu’il était encore trop tôt pour aller souper, Marie-Camille déposa son sac de cuir sous une table de pique-nique et s’installa sur le banc, en admirant un groupe de canards aventureux.

— Non, non, allez-vous-en ! J’ai pas de pain sur moi ! rigola la femme, alors que les bêtes cancanaient leur désaccord dans l’herbe autour d’elle.

Marie-Camille allait fouiller dans son sac pour voir s’il ne lui restait pas un petit bout de biscuit lorsqu’elle sentit que quelqu’un s’assoyait à ses côtés. Désireuse d’être polie, elle se tourna vers la personne et poussa une exclamation de dépit.

— Que faites-vous ici ?

— Je vous attendais à la sortie du salon, mais vous êtes partie trop vite. Je vous ai suivie. Nous devons parler, Marie-Camille. Je vous en prie.

Dans la bouche de Jean-Luc, son nom était murmuré avec délicatesse. Fermant les yeux pour éviter de regarder les lèvres trop tentantes, Marie-Camille reprit son sac et fit mine de quitter les lieux. Il l’agrippa par le poignet, avec douceur.

— Non, attendez.

— Je peux pas. Vous devez arrêter de me harceler.

La femme sentait son menton trembler en songeant aux paroles qu’elle allait prononcer. Désireuse de fuir la tentation qu’il représentait, la blonde se releva. Mais Jean-Luc la retint fermement, une douleur au fond du regard.

— Attendez, Marie-Camille. Laissez-moi vous expliquer.

— Il y a rien à dire, vous êtes marié !

La tête de l’homme se secoua de gauche à droite.

— Vous… vous êtes pas marié ? Interpréta avec espoir Marie-Camille.

— Oui, je le suis…

— Alors, laissez-moi partir !

Jean-Luc enleva ses verres fumés et les déposa devant lui. Il tourna ses yeux brillants vers la femme et prit son menton dans sa main pour l’attirer vers lui. Il l’embrassa sans plus attendre, avec une passion qui raviva les sens de Marie-Camille. Il reprit avec douceur :

— Je suis marié, c’est vrai. Mais ma femme et moi…

— Vous allez me dire qu’elle vous comprend pas ? Que vous vous sentez seul ? questionna la jeune sur un ton qu’elle voulait ironique, en se tassant à l’autre bout du banc de bois.

— Ma femme est malade.

— Vous êtes encore plus odieux alors, murmura Marie-Camille.

Jean-Luc se rapprocha et posa sa main sur la cuisse dénudée de la jeune et un long frisson envahit cette dernière, qui n’eut plus le courage de s’en aller. Elle laissa les larmes couler le long de ses joues sans remarquer les regards curieux des gens autour d’eux.

— Laissez-moi vous expliquer, s’il vous plaît. Ma femme est névrosée. Lorsque nous nous sommes mariés, il y a sept ans, raconta le quadragénaire, vêtu d’un jeans et d’une chemise noire, j’ai vraiment cru avoir trouvé l’amour de ma vie. Mais dès le départ, lors de notre voyage de noces à Boston, j’ai su que quelque chose clochait. Après quelques jours, mon épouse a téléphoné à sa mère. Tout de suite après, elle est venue me retrouver à la table en me disant qu’on devait retourner le soir même au Québec. Nous nous sommes retrouvés chez ses parents, et j’étais certain qu’une tragédie avait justifié ce retour en urgence. Car mon épouse ne voulait ou ne pouvait rien me dire sur les raisons de notre départ hâtif.

Marie-Camille n’avait plus la force de bouger, même si elle ne désirait pas entendre l’homme à ses côtés justifier ses écarts de conduite. Elle n’était pas naïve à ce point. « Et puis, pensa-t-elle ironiquement, Florie l’avait tellement mise en garde contre ce genre d’hommes ! »

Jean-Luc continua :

— Quand j’ai réalisé que rien ne justifiait notre retour précipité, je me suis choqué, et ma femme, jusque-là douce et réservée, s’est mise à hurler que tous les hommes étaient des coureurs de jupons, mais qu’heureusement que sa mère était là pour la protéger. Marie-Camille, je suis marié depuis presque huit ans et pas un jour ne passe sans que Micheline me fasse des reproches.

— J’imagine qu’elle a ses raisons, chuchota la femme.

— Vraiment ? Tu penses que je suis un homme violent, méchant, sadique ? interrogea l’ancien professeur, en passant au tutoiement sans même s’en rendre compte. Car ce sont les insultes qu’elle me lance régulièrement. Pourtant, j’ai essayé, si tu savais ! J’ai tout tenté, même…

— Même… ?

— Une rencontre de couple avec un spécialiste.

Marie-Camille oublia momentanément sa colère pour demander :

— Ah bon, ça existe ?

— Oui. Mais durant ces rencontres, Micheline présente son beau côté, opine à toutes les suggestions, et lorsque nous retournons à la maison, elle recommence ses insultes.

Le bruit d’un moteur de bateau qui démarrait ne réussit pas à les distraire de leur conversation. Ne sachant quoi répondre ni quoi penser, Marie-Camille posa la seule question qui lui vint à l’esprit.

— Mais alors, pourquoi vous partez pas ? murmura-t-elle en sachant pourtant que le divorce était sévèrement réprimandé par l’Église catholique.

Jean-Luc ferma les yeux. Ses traits tendus montraient à quel point la situation le minait. Il inspira profondément et tourna la tête vers sa voisine. Ses longs favoris plus blancs que le reste de sa chevelure poivre et sel brillaient dans le soleil de cette fin de journée.

— À cause de Mathieu.

— Mathieu ?

— Mon fils de quatre ans.

Marie-Camille resta longtemps silencieuse après l’aveu de son ancien professeur. Elle n’eut même pas la force de riposter, de s’indigner. Jean-Luc avait sorti de son portefeuille une photo d’un garçonnet souriant, dont les joues rondes étaient percées de deux profondes fossettes. Ses cheveux foncés étaient bouclés et ses yeux, bordés de longs cils presque féminins.

— C’est Mathieu.

La femme hocha la tête sans dire un mot. Après avoir ressenti une petite bouffée d’espoir en entendant le récit du mariage malheureux, elle savait que cet enfant signifiait un empêchement réel et majeur à leur histoire. Désespérée de réaliser que leur relation n’avait aucune issue, Marie-Camille se doutait que Jean-Luc ne pourrait quitter la mère de son enfant. S’il le faisait, la jeune femme ne pourrait pas admirer l’homme, de toute manière. Alors, elle laissa son regard s’égarer sur les eaux qui miroitaient. La chaleur était encore bien présente, et plusieurs Montréalais s’étaient installés sur les tables pour déballer un repas à grignoter en famille ou boire une bière après une longue semaine de travail.

La mort de Duplessis, en 1959, suivie de l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage, en 1960, avaient modifié les mœurs au Québec. Les lois concernant l’alcool étaient devenues moins strictes et la lutte à la contrebande d’alcool et aux débits clandestins avait ralenti. Ce qui avait accordé une certaine liberté aux hommes et aux femmes désireux de consommer des boissons alcoolisées en plein air. Si elle n’avait pas été aussi préoccupée, Marie-Camille se serait étonnée de voir autant de gens boire sans pudeur dans un lieu public. Mais la photo du bambin qui demeurait devant elle l’obnubilait beaucoup trop pour qu’elle porte attention aux individus autour d’eux.

— Je pense que nous avons réglé la question, murmura-t-elle en poussant délicatement la photographie vers l’homme assis à ses côtés. Mettons tout de suite fin à cette relation. Au revoir.

Malgré son intention, Marie-Camille ne réussit pas à mettre sa décision à exécution. Elle se tourna vers Jean-Luc et, pour la première fois depuis le début de leur discussion, plongea ses yeux dans les siens. Elle s’y noya en sachant que si elle restait assise une minute de plus, sa vie basculerait dans la clandestinité. Son souffle se fit plus haletant et sa poitrine se soulevait par petits coups. Le visage mature et les traits hâlés de l’homme l’attiraient comme un aimant. Sans même s’en apercevoir, sa main se souleva et elle la posa contre la joue rugueuse de son ancien professeur, le pouce posé sur sa fine cicatrice. Puis, elle s’avança et embrassa Jean-Luc sans plus de pudeur. Il la saisit contre lui et, pendant un long moment, ils échangèrent de langoureux baisers, jusqu’à ce qu’une voix hargneuse se fasse entendre derrière eux.

— Il y a des enfants ici ! Vous pourriez faire ça ailleurs !

La vieille femme aux cheveux gris qui venait de s’exprimer tentait de cacher les yeux de deux petits garçons, qui gigotaient pour voir le monsieur et la madame s’embrasser. Gêné d’être ainsi pris à partie, Jean-Luc se leva et tendit la main pour prendre celle de sa douce. Ils firent un geste d’excuse à la dame et se dirigèrent, enlacés, vers la voiture de Jean-Luc.

Marie-Camille avait fait son choix et son plan de soirée venait de changer. Ils montèrent discrètement chez elle, désireux d’éviter les remarques et les commentaires de mademoiselle Vadeboncœur. Assis côte à côte sur son divan, ils s’enlacèrent, s’embrassèrent, se caressèrent et jamais le corps de Marie-Camille n’avait réagi de cette façon. Elle avait mis ses valeurs de côté en se lovant dans les bras de cet homme qui l’attirait depuis si longtemps. Leurs doigts s’emmêlèrent, leurs bouches se cimentèrent l’une à l’autre et, lorsque Jean-Luc se leva, un long moment après son arrivée, la jeune femme le laissa partir à regret.

— Reviens vite, chuchota-t-elle, à peine la porte refermée derrière l’homme.

Le samedi matin, Gabriel se leva à l’aube pour aller marcher dans les rues silencieuses de sa municipalité. Il adorait sortir ainsi, avant que les travailleurs ne se réveillent. Dans les rues autour de la sienne, seules quelques femmes surveillaient des enfants levés trop tôt qui trottinaient sur les trottoirs ou pédalaient sur des bicyclettes. La famille Joseph habitait à Outremont, comme plusieurs membres de la communauté juive. Chaque fois que le jeune homme marchait dans son environnement, il réalisait que les Juifs hassidiques composaient assurément la plus grande partie des résidents du secteur. En croisant un groupe d’hommes portant les papillotes et de longues barbes qui touchaient le haut de leur torse, Gabriel ressentit encore une fois cet inconfort qui l’habitait depuis quelques mois. Même si sa famille ne suivait pas les dogmes de l’hassidisme, il suffisait que son père l’incite à se fiancer avec une femme qu’il ne connaissait et n’appréciait pas vraiment pour que toute sa foi soit ébranlée.

La veille, Edmond lui avait demandé de le retrouver dans le salon après le souper. Assis face à son père, Gabriel l’avait écouté avec une lourdeur au fond de la poitrine :

— Je pense qu’il est temps que tu te maries, mon fils, avait commencé l’homme d’âge mûr. Maintenant que tu as un travail, tu peux devenir chef de famille. Je crois que la fille de mon ami Chelli est une candidate fort intéressante.

— Mais je ne la connais presque pas.

— Justement, il faudrait que tu passes un peu plus de temps avec elle. J’ai acheté deux billets pour le musée McCord. Il y a une exposition des peintres Jack Beder et Alexandre Bercovitch. Tu l’inviteras à t’accompagner demain. Une de tes sœurs ira avec vous, évidemment.

— Je ne peux pas père. Demain, je dois rencontrer un collègue.

— Ce n’est pas une suggestion, mon fils, avait sèchement précisé Edmond.

En route vers la synagogue Maghen David, sise sur la rue Van Horne, Gabriel se préparait mentalement à cette sortie, la mort dans l’âme.

— Pourquoi m’obliger à voir Béthanie ? Pourquoi détenir ce pouvoir sur ma vie ? De quel droit peut-on m’ordonner de sortir avec une femme ? murmurait Gabriel en marchant tête baissée.

Il allait rejoindre le reste de sa famille pour le shabbat. Il espérait que son Dieu pourrait répondre à ses interrogations… Quand il pénétra dans l’édifice anonyme, sa mère l’attendait près de la porte pour lui remettre son châle de prière. Maria était inquiète pour son cadet, qui semblait emmuré dans une grande tristesse depuis quelque temps. Elle l’avait observé à plusieurs reprises lorsqu’il se pensait seul, et la femme d’âge mûr savait que son fils était en questionnement. Elle ignorait s’il s’agissait de sa foi, de son travail, de sa santé… mais Maria savait que Gabriel taisait son malaise pour éviter les discussions avec ses parents.

— Tiens, mon fils, murmura-t-elle en lui tendant son talit.

— Merci, mère, répondit le jeune Juif, en regardant sa mère se diriger vers la seconde salle, où les femmes se réuniraient de leur côté.

Gabriel se tourna vers la grande pièce qui venait d’être rénovée et où étaient gravés les noms de sages andalous, comme Maïmonide. Sur le mur à gauche de l’armoire sainte où étaient rangés les rouleaux de la Torah, était inscrit le texte d’une prière en « ladino5 » que Gabriel lut pour la centième fois.

— Benditcho sur nombre del señor del mundo6, commença-t-il à voix basse avant que le rabbin Jacob n’arrive dans la salle.

L’office du samedi matin à la synagogue Maghen David était le moment où la communauté se retrouvait pour célébrer le shabbat, prier et étudier. Les hommes entreprirent en chœur une série de psaumes dont le thème principal était la louange de Dieu. Même si Gabriel suivait le rythme des autres participants, son esprit s’égarait et il sentait une intense lassitude l’envahir. Il jeta un regard vers l’homme qui s’avançait à l’avant afin de lire la Torah. Gabriel savait que le rabbin choisirait six autres communiants afin qu’à tour de rôle, ils le rejoignent et poursuivent la lecture. Pour éviter la possibilité d’être élu pour effectuer cette tâche, le jeune homme choisit la fuite. Reculant de quelques pas, il s’éclipsa de la salle sans que son père en ait connaissance, lui qui avait fermé les yeux pour mieux prier.

Après son départ en douce de la synagogue, Gabriel fut bien étonné de n’essuyer aucun commentaire de la part de son père. À son retour à la maison, Edmond avait simplement déclaré :

— Béthanie t’attend chez elle à 15 heures. Mazal ira avec vous au musée.

Le ton sévère n’acceptait aucune discussion et Gabriel quitta la cuisine en hochant la tête de haut en bas. Il monta l’escalier la mort dans l’âme : que dirait-il pendant tout un après-midi à cette jeune femme qui parlait si peu ? Pourtant, quelques heures plus tard, alors qu’ils déambulaient à l’intérieur du musée, le jeune homme fut surpris d’entendre Béthanie expliquer avec moult détails les techniques utilisées par les peintres dont les œuvres étaient exposées.

— Vous voyez cet autoportrait ? Ce tableau de Beder se démarque des autres qu’il a peints par les qualités de la forme, l’expression sobre, ainsi qu’un sens magnifique des valeurs. Il y a une très grande assurance dans le traitement du médium choisi.

Estomaqué, Gabriel jeta un coup d’œil plus attentif à la femme, dont le visage s’était tout à coup illuminé. Comme si une lumière éclairait ses traits, ses yeux étaient vifs et sa bouche souriante. Mazal s’était éloignée, comme son père le lui avait demandé, tout en gardant un œil sur son grand frère et la jeune femme. Elle bâillait d’ennui, mais n’aurait pu refuser d’accompagner le couple. Quand Edmond présentait une exigence, personne ne songeait à s’y opposer. Gabriel, revenu de sa surprise devant les paroles de Béthanie, s’informa :

— Comment vous connaissez tous ces détails ?

— J’adore la peinture ! J’ai étudié en art à l’Université Concordia l’année dernière.

— Ah bon je croyais…

— Que je me complaisais dans les bonnes œuvres ? Non. Remarquez que mon père préférerait cela, j’imagine. Mais j’ai la chance d’avoir une mère qui veut que ses filles soient bien éduquées et bien instruites. J’ai beaucoup étudié ces artistes, qui s’étaient regroupés pour former le groupe « Peintres juifs de Montréal ». Ils ont surtout été très actifs entre 1930 et 1940.

— Hum…

Gabriel n’avait que très peu de connaissances artistiques et il décida de se laisser imprégner de l’atmosphère feutrée qui régnait dans le musée. « Après tout, se disait-il, quel mal y avait-il à s’instruire un peu, lui qui passait tout son temps au sous-sol du salon funéraire ou enfermé dans sa chambre à la maison ? » Lorsqu’il déposa Béthanie Chelli devant chez elle, sur la rue Saint-Viateur, quelques heures plus tard, le jeune homme lui adressa un franc sourire. Mais dans l’habitacle de la voiture, la Juive de vingt-quatre ans avait repris son allure de souris timide. Il se demanda si c’était la présence de Mazal qui l’obligeait à garder le regard pudique et les mains bien serrées l’une contre l’autre sur ses cuisses. Toujours est-il que Béthanie répondit au salut de Gabriel par un hochement de tête réservé. Quand la porte se referma sur la silhouette à la longue jupe noire, Mazal rigola :

— Toute une réussite, mon frère ! Tu l’as charmée, on le voit tout de suite !

Gabriel ne répondit pas. Il se demanda s’il pourrait passer sa vie auprès de cette femme qui lui avait montré deux facettes de sa personnalité. Il craignait plus que tout que ce qu’elle lui avait démontré dans la voiture soit en réalité la vraie Béthanie. Car après tout, s’il épousait la jeune Chelli, ils ne passeraient tout de même pas toutes leurs journées dans les musées ! Aurait-elle autre chose à dire quand viendrait le temps de partager son quotidien avec un homme ?

 

5 Langue espagnole parlée par les Juifs séfarades d’Espagne et leurs descendants.

6 Béni soit le nom du maître du monde.