Le mois d’août continuait d’apporter des journées de chaleur inhabituelle aux Montréalais, qui veillaient de plus en plus tard sur les balcons afin d’éviter d’entrer dans des logements transformés en fourneau. Albertine Vadeboncœur n’avait jamais reparlé de sa discussion avec Marie-Camille, qui s’était depuis prise d’une affection encore plus profonde pour la vieille femme. Jean-Luc n’était plus réapparu dans la vie de la blonde, qui se morfondait en sachant bien qu’elle ne pouvait tenter de le joindre chez lui.
Un matin, alors que monsieur Pépin lui avait donné congé, car elle avait terminé très tard la veille, Marie-Camille se leva, déterminée.
— Il doit bien être à l’université. Les cours commencent dans moins d’une semaine.
Elle prit une longue douche, autant pour se rafraîchir les idées que le corps, et coiffa ses boucles encore plus blondes en cette fin d’été. Sa frange vaguait joliment sur le côté de sa tête et même si elle était lasse de toujours porter ses lunettes, elle les enfila pour mieux se maquiller. Embêtée, elle devait les lever entre chaque coup de pinceau qu’elle appliquait sur ses paupières. Un peu de rose sur les lèvres, de poudre sur le visage pour éviter que la sueur ne perle dès sa sortie dans la rue, et Marie-Camille se plaça devant sa garde-robe pour trouver le meilleur vêtement pour lui permettre d’être confiante.
— Ma robe à pois ? Non, trop enfantine. Mon jumpsuit jaune ? Hum… un peu trop ensoleillé. Tiens…
Elle sortit une mini-robe avec des pois dans les teintes de mauve. Même si la longueur, au-dessus de la mi-cuisse, était peut-être un peu trop osée, Marie-Camille considérait que l’encolure en cœur près du cou permettait à la tenue de retrouver des notes de pudeur. Les jambes dénudées, mais la poitrine bien cachée. Elle glissa la chaînette et la bague de sa mère sous le tissu, et ajouta quelques bracelets colorés à son poignet. La jeune femme vérifia l’heure sur ses horloges pour s’assurer de ne pas arriver à l’université avant l’ouverture et s’éclipsa, après avoir donné un dernier baiser à Israël.
— Souhaite-moi bonne chance, mon minou ! Cette journée pourrait changer ma vie !
Marie-Camille venait d’arriver au rez-de-chaussée de son immeuble lorsqu’elle entendit le téléphone sonner dans son appartement. Elle leva la tête vers son étage et évalua si elle avait le temps de se précipiter en haut. Convaincue qu’il devait s’agir d’un vendeur quelconque, elle choisit de laisser faire.
— De toute manière, j’arriverai certainement pas à temps à répondre. Oups, excusez-moi !
Marie-Camille aida une jeune femme de son âge à ramasser les livres qu’elle lui avait fait échapper en reculant. Cette dernière, qui avait la même blondeur, quoiqu’une coiffure plus vieillotte, avec ses longs cheveux qui descendaient jusqu’à sa taille, lui sourit et fit un signe de la main.
— Pas de trouble. Je regardais pas où j’allais moi non plus.
— Alors au revoir.
Pressée de prendre son bus pour l’université, Marie-Camille s’éloigna presque en courant, mais la voix un peu haute de l’autre femme l’arrêta.
— Dites, vous savez si le logement est toujours à louer ?
— À louer ?
La passante pointa l’affichette sur le balcon de l’ancien appartement d’Alice. Avec un pincement au cœur, Marie-Camille acquiesça.
— Ah bien tant mieux ! Je vais appeler alors.
— Vous cherchez un appartement ? s’informa Marie-Camille, en se traitant d’idiote puisque c’était une évidence.
— Oui. J’arrive d’Abitibi et je viens étudier à Montréal.
— Oh, c’est loin ça !
La jeune femme éclata d’un rire bien franc qui plut aussitôt à Marie-Camille.
— Les gens de Montréal pensent toujours qu’il faut traverser la planète en entier pour arriver à Val-d’Or. Pourtant, en train, c’est un trajet de huit heures et en voiture, on peut même s’en tirer en moins de sept heures. Vous devriez y aller une bonne fois. C’est une région magnifique.
La citadine sourit gentiment, puis répondit :
— Nous nous reverrons peut-être, si vous louez l’appartement sous le mien. Mon nom est Marie-Camille.
— Enchantée ! Moi, je m’appelle Clara. Clara Rudenko.
L’embaumeuse salua de nouveau et partit en vitesse. Quand elle arriva sur le boulevard Édouard-Montpetit, trente minutes plus tard, elle leva la tête vers la grande tour de l’Université de Montréal, où tout avait débuté pour elle.
« Qui aurait cru, pensa-t-elle, que je reviendrais ici pour aguicher un enseignant ? »
Déterminée à ne pas changer d’idée, Marie-Camille entreprit aussitôt d’emprunter le petit chemin en pente qui menait jusqu’au pavillon de médecine dentaire. Les cours n’ayant pas encore commencé, il n’y avait que quelques badauds dans le sentier. Arrivée dans le stationnement, la femme chercha du regard la petite voiture verte de l’homme qu’elle voulait voir. Un peu déçue de ne pas la repérer, elle songea qu’elle avait probablement imaginé un scénario qui ne se réaliserait jamais. Elle se demandait si elle ne devait pas laisser tomber dès maintenant lorsqu’une voix au ton condescendant jaillit derrière elle.
— Tiens donc, si c’est pas la seule et l’unique embaumeur du Québec !
— Embaumeuse, répondit sans attendre Marie-Camille, en se remettant à marcher.
Philémon se pressa pour arriver à sa hauteur. Le rouquin présentait cet air goguenard qu’il avait chaque fois qu’il s’adressait à elle ou à Gabriel. Pourquoi devait-elle croiser cet importun si souvent ? Elle grimaça en poursuivant sa route, pour éviter de se trouver plus longtemps près de cet homme qu’elle abhorrait.
— Bon, bon, la voilà qui s’est inventé un titre de métier ! ironisa l’autre en courant pour se mettre à sa hauteur.
— J’ai rien inventé, vous avez juste à chercher dans un dictionnaire ! fustigea Marie-Camille, sachant pourtant qu’il ne trouverait pas, puisque le terme n’existait pas.
Préférant ne pas poursuivre cette conversation, elle pressa le pas pour tenter de le distancer. Mais c’était mal connaître cet homme désagréable, qui lui lança :
— Vous avez pas votre petit Juif avec vous aujourd’hui ?
— Et vous, vous avez perdu votre chien de poche ? répliqua sèchement Marie-Camille en se retenant pour ne pas gifler l’impoli.
Philémon ne fit que ricaner, puis il pointa la porte du pavillon.
— J’imagine que vous venez pour le poste d’assistant ? Donnez-vous pas cette peine, monsieur Lalonde a déjà avisé mon père que je serais responsable du laboratoire à la session d’automne, même s’ils ont pas le choix d’afficher l’emploi. De toute manière, entre vous et moi, je doute que des étudiants vous prennent au sérieux, n’est-ce pas ?
L’espace d’un instant, Marie-Camille eut vraiment envie de mentir et de prétendre qu’elle présentait aussi sa candidature. Mais l’arrivée de la voiture de Jean-Luc la cloua sur place. Philémon se méprit sur sa raideur soudaine et tapota son épaule dénudée d’une main trop sèche :
— Allons, allons, vous pourriez quand même offrir vos services dans les départements féminins… Bon, je dois y aller. Heureux de vous avoir revue. Dites un bonjour spécial à votre ami au petit chapeau.
Marie-Camille ne répondit même pas, trop fébrile à l’idée de voir Jean-Luc surgir près d’elle dans quelques minutes. L’homme ne l’avait pas encore vue, et la visiteuse ferma les yeux en se demandant tout de même si elle ne devait pas s’enfuir pendant qu’il était encore temps. Quand elle leva ses paupières, Jean-Luc était figé au milieu du chemin, les yeux fixés sur elle. Marie-Camille leva maladroitement la main et son ancien professeur commença à marcher vers elle.
— Bonjour.
— Bonjour.
Le ton était solennel, mais les regards fiévreux. Face à face, le couple d’amoureux se dévorait des yeux. Plus rien n’avait d’importance autour d’eux, et Marie-Camille fut la première à murmurer :
— Je voulais vous parler.
— Marchons un peu.
Jean-Luc lui prit le coude et la femme frémit. Il chuchota à son oreille :
— J’ai cru ne plus jamais te revoir.
Marie-Camille sentit son cœur battre plus fort en le sentant si près d’elle. Son corps la trahissait, son ventre, sa poitrine, tout son être voulait se blottir contre cet homme. Elle s’élança donc, avant de perdre son courage :
— J’ai réfléchi et je veux, j’aimerais…
— Moi aussi.
Marie-Camille sourit, malgré l’intensité du moment.
— J’ai rien dit !
— Mais je te devine, Marie-Camille. Et si tu savais combien j’ai rêvé de ce moment ! Je savais que ce n’était pas justifié de ma part de continuer à te relancer, mais Dieu que j’espérais qu’un jour, nos chemins se croisent de nouveau, que tu viennes jusqu’à moi !
Ils s’arrêtèrent l’un près de l’autre. Jean-Luc entoura la taille de la jeune femme d’une poigne solide et, malgré le danger d’être vu, baisa son cou, où une veine fébrile palpitait. Marie-Camille arrêta de respirer devant le désir que cette simple accolade faisait monter dans son corps.
— J’irai te rejoindre chez toi après ma journée. Nous serons plus tranquilles pour discuter. Y seras-tu ? demanda Jean-Luc, la voix nouée par l’émotion.
Sachant que sa réponse guiderait le reste de leur relation, Marie-Camille hocha la tête en le fixant de ses grands yeux bleus. Jean-Luc inspira par petits coups, avant de laisser sa main glisser sur la joue de la femme.
— À plus tard, ma douceur.
Marie-Camille ne répondit pas. Elle suivit la longue silhouette du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’intérieur de l’édifice beige. Malgré le secret, malgré le débat intérieur que cette relation lui faisait vivre, la femme était certaine d’avoir fait le bon choix.
— Je pense que je l’aime, murmura-t-elle en descendant la côte pour retourner sur le trottoir. Oui, je l’aime.
Quand elle grimpa l’escalier de chez elle, une heure plus tard, Marie-Camille commença par se changer et enfiler une paire de shorts en denim. Elle revêtit aussi une blouse, qu’elle noua au-dessus de son nombril, enroula un foulard autour de ses boucles et entreprit de laver son appartement de fond en comble. Toutes les pièces du petit logement y passèrent, de la toilette à l’entrée, en passant par le salon et la cuisine. Lorsqu’elle se glissa dans sa chambre à coucher aux murs violets, elle jeta un regard sur le lit simple en rougissant.
— Je vais pas m’attarder ici, hein Israël, parce qu’on y viendra pas.
Marie-Camille n’était pas prude ni naïve, mais elle était encore vierge et désirait le rester jusqu’au jour où elle se marierait. Pour l’instant, elle ne voulait pas réfléchir à la situation et à l’avenir. Seul le moment présent lui importait. En retournant au salon, elle songea à l’appel téléphonique qu’elle avait raté le matin même.
— J’imagine qu’on va rappeler si c’est important.
Consciencieuse, Marie-Camille passa tout de même un appel au salon funéraire pour être bien certaine que monsieur Pépin n’avait pas besoin d’elle. La voix aiguë de madame Valois lui répondit.
— Bonjour, c’est Marie-Camille. Tout va bien ?
— Bien sûr.
— Vous savez si monsieur Pépin a besoin de moi ? J’ai raté un appel ce matin et je voulais m’assurer que c’était pas lui.
La secrétaire entreprit aussitôt de la rassurer, en précisant que le salon était désert.
— Profitez bien de votre journée, ma belle fille !
— J’en ai bien l’intention ! répondit Marie-Camille en rosissant, comme si l’autre pouvait deviner de quoi seraient faites les heures à suivre.
Et comme la jeune femme l’espérait, cette soirée fut belle et tendre. Quand Jean-Luc cogna à sa porte, Marie-Camille ouvrit rapidement. Il se glissa dans l’appartement sans dire un mot, avant de l’enlacer. Prenant le menton de son amoureuse dans sa main, Jean-Luc y déposa un long baiser langoureux qui fit trembler les jambes de sa douce. Après quelques minutes à s’embrasser, Marie-Camille l’arrêta, à bout de souffle :
— Viens, allons nous asseoir.
Elle prit la main de Jean-Luc en évitant de regarder le jonc qui s’y trouvait et qui lui rappelait la situation conjugale de l’homme. Le couple s’installa sur le petit sofa vert pomme placé plus près de la fenêtre grande ouverte, afin de profiter de la brise tiède de ce soir d’été. Marie-Camille remonta ses jambes et les enlaça avec un bras. Puis elle tourna son regard vers Jean-Luc et dit :
— Je veux partager mes moments libres avec toi.
— Tu es certaine ? Je suis conscient du sacrifice que cela signifie.
Elle hocha la tête, même si un petit doute résistait en elle. Marie-Camille savait que cela voulait dire pas de sortie en amoureux, pas de fiançailles éventuelles ni de mariage, évidemment. Mais pour une fois, elle ne voulait pas penser sa vie à l’avance. Pour le moment, son choix était Jean-Luc. Leur destin pourrait changer un jour, mais elle ne voulait pas baser cette relation sur l’espoir que son mariage se dissolve. Heureux, l’homme sentit son regard s’embuer. Il prit la tête de Marie-Camille pour la poser sur sa poitrine.
— Tu entends les battements de mon cœur ? J’ai pensé ne plus jamais te revoir, qu’il n’y avait plus d’espoir. À l’idée que je pourrai te parler, te toucher, j’ai l’impression que je serai capable de tout endurer, une fois de retour à la maison.
Marie-Camille sourit avec tendresse, avant de caresser la cicatrice sur la lèvre supérieure de son amoureux.
— Je te demande seulement de pas me parler de ta… de ton épouse. J’ai envie de connaître ton fils Mathieu, à travers tes paroles. Mais c’est tout. Peux-tu comprendre ?
Jean-Luc, qui aurait tant voulu pouvoir crier son bonheur, acquiesça sans hésitation. Cette relation secrète lui permettrait de s’évader d’une vie où les cris et la hargne faisaient partie de son quotidien.
Même si leur relation était encore fragile, Alice et Marie-Camille se retrouvèrent un samedi soir de septembre au restaurant Pop Poulet, après la partie de softball à laquelle Marie-Camille avait participé. Vêtue de son uniforme sportif bleu et blanc, la joueuse s’affala lourdement sur une banquette, après avoir fait la bise à son ancien employeur. Elle lança son gant de cuir dans le coin et sourit à Alice.
— Puis, trouves-tu qu’on est meilleures que l’année passée ? demanda-t-elle en tirant la langue vers Jacques pour lui montrer à quel point elle mourait de soif. Water… rigola-t-elle, water !
— Bof !
— Hé, t’es pas gênée ! On a gagné 2 à 1, je te ferai remarquer ! fustigea Marie-Camille en remerciant la jeune Ginette qui lui apportait un verre d’eau bien glacée.
Alice était allée rejoindre son amie au parc et avait assisté à la fin de la rencontre. Lorsque Jean-Luc avait promis à son amoureuse d’essayer d’aller faire un tour dans la soirée pour la voir jouer, Marie-Camille s’était empressée de l’en dissuader.
— Non, non. Alice doit venir me rejoindre. Je l’ai pas vue depuis quelque temps et je voudrais pas créer un malaise.
— Ah. Elle n’est pas au courant pour nous ?
La blonde avait seulement secoué la tête en changeant de sujet. Elle savait ce que pensait son amie de la relation avec un homme marié. Elle n’avait pas envie d’argumenter ni d’entendre le jugement des autres. Quand Jean-Luc réussissait à s’éclipser de chez lui, après que son fils était couché, elle l’accueillait chez elle et ils passaient la soirée à discuter et à s’embrasser. Parfois, elle le laissait glisser sa main dans l’ouverture de son chemisier ou de sa robe, mais l’homme était respectueux et ne s’aventurait jamais plus loin. Pas qu’il n’en ait pas eu l’envie, cependant. Mais Marie-Camille n’était pas une fille facile, et elle le lui avait fait comprendre. De toute manière, pour le moment, Jean-Luc se nourrissait de leurs discussions animées sur différents sujets. Cela le changeait de la rengaine habituelle entendue chez lui :
« Tu penses juste à une chose ! Vous êtes tous pareils, vous, les hommes ! »
Jean-Luc profitait donc de tous les moments tendres et agréables qu’il pouvait passer avec sa jeune amoureuse. Mais il ne viendrait pas au parc s’il risquait d’y croiser Alice. Cette relation qu’ils avaient entamée se devait de demeurer secrète. Il ne pouvait courir le risque que quelqu’un le trahisse. La principale crainte de Jean-Luc était de voir sa femme le quitter sous prétexte qu’il commettait l’adultère et l’empêcher de garder un lien avec son fils Mathieu.
Les paroles d’Alice, une fois la serveuse éloignée, firent grimacer Marie-Camille :
— Alors, tu as laissé tomber ton vieux, j’espère ? s’informa la réceptionniste.
— Mon vieux ?
— Bien, ton enseignant.
— Hum… oui, oui. Toi, tout va bien ?
— Pas pire. Je me sens pas mal fatiguée depuis quelques jours. J’espère que j’aurai pas la picote !
Marie-Camille éclata de rire devant cette drôle de crainte.
— Pourquoi la picote ?
— Tu sauras que c’est très contagieux et qu’une employée a amené sa fille l’autre jour au bureau parce qu’elle filait pas. Imagine-toi donc que le lendemain matin, la petite était couverte de boutons. Puis moi, bien je l’ai jamais eue, la picote !
— Tu serais belle, me semble, en rouge et blanc !
Marie-Camille se mit à rire aux éclats et, pour la première fois depuis plusieurs mois, les deux amies passèrent une soirée à discuter sans relâche, en évitant toutefois deux sujets chauds : Josh et Jean-Luc. Ce n’est que vers 22 heures que la surprise prévue par Marie-Camille se pointa au restaurant.
— Salut, vous deux !
— Oh bien câline, de la belle visite !
Alice sauta sur ses pieds pour aller serrer Gabriel contre elle. Il y avait plusieurs mois que les trois amis ne s’étaient pas retrouvés ensemble, et Marie-Camille avait eu envie de recréer ce lien d’amitié. Après avoir passé une soirée au cinéma avec Béthanie et sa sœur Mazal comme chaperon, le jeune homme avait promis à Marie-Camille de tout faire pour venir les rejoindre. Et il avait tenu sa promesse.
— Puis toi, Gabriel, comment vont tes affaires ? Tu aimes autant que Marie travailler avec les morts ?
— Oui. Plus qu’avec les vivants, en tout cas !
Pendant quelques minutes, les deux embaumeurs s’amusèrent à détailler leur quotidien, alors qu’Alice tirait la langue de dégoût devant leurs descriptions trop précises. Jacques, du fond de son restaurant, les observait avec affection. Quand Gabriel s’informa à son tour des récentes nouvelles concernant la vie d’Alice, cette dernière resta vague à propos de son colocataire, mais dépeignit avec hilarité les agissements de ses collègues de travail.
— J’ai jamais vu des femmes aussi coincées, rigola-t-elle. Je peux vous dire que lorsque j’arrive avec une jupe au-dessus des genoux, elles avalent leur café de travers.
Marie-Camille éclata de rire en disant :
— J’imagine donc que tu te fais un plaisir de te vêtir pour leur en mettre plein la vue ?
— Tu as tout compris, ma chère ! ricana Alice en faisant un clin d’œil à Gabriel, qui évitait de regarder la poitrine qui tendait le tissu rose de la blouse à manches courtes.
Une soirée bien sage passée aux côtés de Béthanie n’empêchait pas son imagination de voyager ! Au contraire ! Dans la tête de Gabriel, des images de gestes impudiques mêlaient à la fois Alice et Béthanie. Il était donc temps qu’il prenne congé de ses deux amies ! Quand le trio se leva de sa table du restaurant, vers 23 heures, ils avaient tous les trois oublié, l’espace d’un moment, que la vie parfois se révélait beaucoup moins simple en vieillissant.