CHAPITRE 24

Lorsque Édouard communiqua avec Marie-Camille le samedi soir, il lui indiqua simplement :

— Ta tante a tout arrangé avec Ludovic et ses frères. C’est toi qui prends la décision finale, Marie.

— Hum, toi, tu penses vraiment que je devrais le faire ?

— Ce que je pense importe peu, ma chérie. Je te le répète, c’est ta décision.

— Mais matante me parlera plus jamais si je refuse, hein ? demanda sur un ton mi-sucré la jeune embaumeuse.

Édouard éclata d’un rire bref, puis répondit :

— Bien sûr que non. Par contre, c’est certain que tu vas avoir à lui expliquer pourquoi tu veux pas prendre soin de sa meilleure amie.

Et pour faire cela, Marie-Camille devrait nommer les choses qui pourraient déconcerter Florie : la nudité de Louisette, les fluides, les odeurs… Alors, elle se résigna et accepta le mandat, à la condition que son patron lui permette, bien sûr, de s’absenter du travail deux jours d’affilée. Ce que monsieur Pépin lui consentit rapidement, sensible à l’importance de la famille. Il téléphona même au salon funéraire du village de Labelle pour assurer le personnel du professionnalisme de sa jeune employée.

Le mercredi soir, Marie-Camille grimpa donc dans le train pour se rendre dans les Laurentides, sa valise de maquillage à la main. Sa tante Adèle et Jérôme viendraient les rejoindre le vendredi soir, pour être présents à l’église de Sainte-Cécile lors des funérailles de Louisette. La veille, Jean-Luc était venu souper chez son amoureuse. Il l’avait écoutée narrer sa conversation avec sa tante et son père en souriant.

— Elle semble être tout un personnage, cette Florie !

— Plus que tu peux l’imaginer. J’ai hâte que tu la rencontres.

En prononçant ces paroles insensées, Marie-Camille avait mis sa main sur sa bouche, puis avait soufflé :

— Excuse-moi, j’ai parlé sans réfléchir !

L’homme avait étiré le bras sur la table pour caresser le poignet de sa douce. Marie-Camille avait frémi et s’était levée prestement pour aller s’asseoir sur lui. Il avait toujours cet effet sur elle. Sans un autre mot, elle avait embrassé Jean-Luc, en donnant de petits coups impudiques avec sa langue. Pendant de longues minutes, ils s’étaient caressés, avant qu’il ne la prenne dans ses bras pour la mener vers le sofa. Allongés l’un contre l’autre, ils avaient tremblé, soupiré et auraient pu consommer leur amour si les circonstances avaient été différentes.

— Je pense que je vais rentrer, ma chérie, avait murmuré Jean-Luc, le nez dans le cou de la belle.

Les yeux brillants, la bouche entrouverte, Marie-Camille s’était relevée en hochant la tête à regret.

— Je t’aime, avait-elle dit en se serrant contre lui.

— Je t’aime, aussi.

Dans ces quelques mots vibrait toute la tristesse qu’ils ressentaient l’un et l’autre. Car ils savaient que jamais Jean-Luc ne quitterait le toit familial tant que Mathieu serait mineur. Ce qui voulait dire se contenter d’une vie et d’un amour clandestins pour encore très longtemps.

— Si seulement on s’était rencontrés plus tôt, murmura Marie-Camille, en pensant à l’affection tendre qu’elle éprouvait pour Jean-Luc.

Assise près de la fenêtre dans le train, la femme regardait les lumières de la ville disparaître au loin, alors que le train s’éloignait vers les Laurentides. Les territoires de l’île Jésus, au nord de Montréal, s’étalaient de chaque côté du chemin de fer. Les arbres avaient revêtu leurs couleurs d’automne et c’était un régal pour les yeux. Marie-Camille se mit à espérer que cette petite pause permette à son amoureux de réaliser qu’elle lui manquait et qu’il aimerait pouvoir rencontrer sa famille. Même si elle se contentait des miettes que Jean-Luc était en mesure de lui accorder, la femme ne pouvait éviter de désirer qu’il quitte son épouse afin d’officialiser leur union. Le garçonnet du couple serait toujours ce lien qui unirait Jean-Luc à son épouse Micheline. Marie-Camille aurait pu en vouloir inconsciemment à cet enfant, mais quand son amoureux parlait de son fils, son visage s’illuminait à un point tel que Marie-Camille aimait l’enfant à travers les yeux de son père. Lorsque le train sortit de la ville et que les champs se succédèrent, la jeune femme s’assoupit. Les prochains jours seraient chargés en émotion.

— Oh, ma fille ! Oh, ma belle fille !

Engloutie dans les bras de sa tante Florie, Marie-Camille tenta de respirer, même si elle avait le nez écrasé contre la poitrine opulente.

— Ça va être correct ! Je te le promets. On va s’en remettre, pleurnicha la vieille, sans réaliser que les autres membres de sa famille n’étaient pas nécessairement dans le même état qu’elle.

Derrière les deux femmes, Laurent et Édouard tentaient de garder leur sérieux, malgré le ridicule de la situation. Dans sa douleur comme dans son bonheur, Florie avait toujours inclus toute sa fratrie. Quand elle était heureuse, elle partageait cette joie, en étant convaincue que ses frères et sa sœur avaient, comme elle, le cœur débordant de fierté, devant un ruban gagné dans une foire par exemple. Dans la tristesse, elle les consolait, même lorsque la peine ne submergeait que la femme d’âge mûr. Florie tira sa nièce par la main et passa devant ses frères avec un geste de l’autre bras pour se frayer un passage.

— Viens, qu’on partage notre malheur !

Et à peine assise dans le salon au bout du corridor, la femme recommença à s’épancher sur son amitié avec Louisette Marquis.

— Mautadine qu’elle m’a fait enrager ! Peux-tu croire que c’est un sac de farine qui nous a rapprochées dans son magasin, il y a plus de vingt-cinq ans ? En voulant me servir, mon amie était tombée, en entraînant dans sa chute une grosse poche qui s’était ouverte. Elle était couverte de poudre de la tête aux pieds. Mon doux qu’on a ri ce jour-là ! Une chance, parce qu’avant ce moment-là, on s’haïssait pour mourir ! Il faut dire que ma Louisette était pas mal commère avant d’être mon amie.

À travers ses larmes, Florie sourit, sans remarquer les efforts que faisait sa nièce pour éviter d’éclater de rire. Puis, elle jeta un coup d’œil sur le visage de cette dernière et s’enquit :

— Toi, ça va bien, ma fille ?

— Oui.

— Je suis contente que tu te sois proposée pour les arrangements de Louisette.

Marie-Camille retint ses paroles. Sa tante avait aussi l’habitude de modifier les évènements à son avantage. Mais elle le faisait d’une manière tellement innocente que sa famille n’arrivait jamais à savoir si elle le faisait exprès. Épuisée par sa longue journée et son voyage de train, la jeune femme serra sa tante contre elle, avant de murmurer :

— Je vais aller me coucher. Je dois aller tôt au salon funéraire demain matin.

Florie ne fit que hocher la tête en tapotant la main de la jeune. Elle la regarda sortir du salon avec un regard affectueux. Elle aimait cette enfant comme si elle avait été sienne. Parfois, elle avait un regret d’avoir refusé de mieux connaître Clémentine, sa mère. Si cette dernière était aussi charmante que l’était sa fille, nul doute que Florie l’aurait aimée tout autant.

Depuis une semaine, Alice se réveillait chaque matin le cœur au bord des lèvres. Elle restait nauséeuse jusqu’au milieu de la matinée, ce qui avait fait dire à Josh :

— Essaie d’être un peu plus sympathique avec les clients. Tu fais peur !

— Laisse-moi tranquille !

Un soir, au retour du travail, la femme consulta son calendrier pour se rappeler le moment où elle avait eu ses dernières règles. Secouant sa tête auburn, Alice murmura pour elle-même :

— Ça se peut pas, voyons donc !

Pourtant, elle n’était pas naïve au point de croire que les bébés naissent dans les choux. Les derniers mois l’avaient souvent entraînée dans une spirale semi-consciente. Entre les joints de marijuana, les pilules et le LSD, Alice savait qu’elle avait agi à certains moments de manière irréfléchie. Elle étira son bras pour prendre son crayon sur sa table de chevet et traça des X sur le papier. Le petit téléviseur posé sur son bureau avait été le premier achat qu’elle avait effectué avec son augmentation de salaire. Néanmoins, pour le moment, les gains réalisés par un homme d’âge mûr à La Poule aux œufs d’or l’intéressaient bien peu. En soupçonnant qu’elle était enceinte, Alice blottit le visage dans son oreiller pour crier de colère.

— Maudite épaisse ! Je peux pas croire !

En larmes, la femme cogna dans le matelas sans relâche jusqu’à l’épuisement. Il n’était pas question qu’elle mette un enfant au monde. Elle ignorait jusqu’au nom de famille de l’homme avec lequel elle avait couché en juillet. Alice ne l’avait revu qu’une fois, lors d’une soirée chez des amis de Josh, et elle s’était assurée de se tenir loin, même si le costaud avait tenté de se rapprocher d’elle. Et la voilà qui portait la marque, la honte de cette nuit dont elle n’avait même pas souvenir ! Sachant que cette grossesse devait disparaître avant que quelqu’un la remarque, elle cacha ses yeux derrière ses mains. Les femmes comme elles, qui osaient courailler, étaient mises à l’écart dans cette société pourtant dite de plus en plus évoluée. Alice savait bien qu’une fille-mère, même à Montréal, restait une paria. Elle perdrait son travail, se ferait pointer du doigt, devrait s’expliquer…

— Jamais ! Jamais je mènerai cette… chose-là à terme !

Elle avait pris sa décision à la minute même où elle avait compris que cette relation éphémère avait eu cette conséquence désastreuse. Irait-elle confesser son péché à l’église le dimanche suivant ? Car malgré ses écarts, ses actes répréhensibles et ses discours prônant la liberté, Alice fréquentait encore le lieu saint de sa paroisse. Mais depuis son déménagement, elle avait négligé sa religion, honteuse de la tournure qu’avait prise sa vie.

— Je vais aller voir Marie-Camille demain, murmura la réceptionniste, en tournant la tête pour regarder le ciel étoilé par sa grande fenêtre. Je sais qu’elle pourra m’aider. J’espère, en tout cas.

Fermant les yeux sur cette résolution, la femme entendit la porte de l’appartement s’ouvrir et Josh l’appeler comme il le faisait souvent en rentrant le soir. Elle n’avait pas envie d’affronter les moqueries ni les blagues de son colocataire. Encore moins de partager une cigarette illégale avec lui. Elle se tourna sur le côté et enfouit sa tête sous un oreiller.

Le samedi matin, le village de Sainte-Cécile en entier se déplaça pour assister aux funérailles de la commerçante de l’endroit. Sur le parvis, les gens discutaient à voix basse, en attendant le cortège. Tous avaient pu constater le travail de la petite Gélinas en se rendant au salon funéraire à Labelle, les deux soirs précédents. Florie avait vanté le talent de sa nièce et avait précisé à l’aîné des garçons Marquis, sans rire :

— Je suis bien contente que ta mère repose sur de la soie. C’est bien mieux que la rayonne.

— Ah bon ?

Ludovic était sorti de sa réserve pour attendre les explications de Florie.

— Bien oui, mon gars, la soie empêche les picotements sur la peau.

Hésitant devant l’air sérieux de la femme, le fils de Louisette était venu pour répliquer que sa mère ne sentait plus rien, mais Adèle avait secoué discrètement la tête. Il avait haussé imperceptiblement les épaules avant de sourire bêtement. La relation entre les deux commères l’avait toujours déstabilisé, lui qui avait si longtemps entendu sa mère se moquer des Gélinas ou carrément se fâcher contre les comportements de Florie. Mais un jour, sans que personne comprenne pourquoi, les femmes avaient découvert qu’elles avaient finalement beaucoup plus d’atomes crochus qu’elles ne le pensaient.

La foule compacte réunie sur le parvis de la belle église blanche attendait impatiemment l’arrivée du corps. Même si le décès de la marchande avait secoué la petite communauté, les villageois avaient hâte de retourner à leurs occupations. De plus en plus souvent, les hommes allaient à l’étable ou à la grange, même le dimanche. Si le congé dominical faisait encore partie des traditions, il n’en demeurait pas moins que plusieurs villageois accomplissaient des tâches malgré tout ce jour-là.

Sur toutes les lèvres revenait le nom de Marie-Camille Gélinas, la fille unique de cette famille particulière.

— Ils ont toujours été différents, chuchotait l’une.

— Une femme embaumeur ! Jamais vu ça ! marmonnait l’autre.

— Je te rappelle qu’elle a une tante journaliste. Quand Adèle Gélinas a commencé à écrire, il y en avait pas beaucoup de femmes à faire ça !

Quand Laurent ou Édouard s’approchait, on était tout sourire et on jouait la carte de l’innocence.

— Comme ça, ta fille a choisi de travailler avec les morts ! s’exclama le mécanicien installé au village depuis une dizaine d’années. Une belle fille de même, tu parles si c’est de valeur !

L’homme court et trapu avait une mine de circonstance, pour compatir au malheur d’Édouard, qui hocha la tête d’incompréhension. Vêtu de son habit de noces qui lui faisait encore, le père de Marie-Camille arborait toujours une aussi belle prestance que trente ans auparavant. Sa chevelure aussi fournie était maintenant parsemée de petites mèches grises qui rajoutaient à son charme. Il fixa ses yeux clairs sur le villageois :

— Pourquoi, de valeur ?

— Bien, tu sais ce que je veux dire…

— Non !

De plus en plus mal à l’aise, le pauvre mécanicien marmonna quelque chose, avant de se détourner. Laurent cacha son sourire derrière une toux impromptue. Lorsque Florie arriva à leurs côtés, la pauvre femme faisait tellement pitié que les frères l’encadrèrent avec affection sans se consulter.

— Qu’est-ce que je vais faire maintenant, le matin ? Je peux pas croire qu’elle m’a fait ça ! pleura la femme, qui avait pris l’habitude, des années plus tôt, de partager un café tous les jours avec sa meilleure amie.

Les deux femmes potinaient alors avec entrain ou consternation sur la vie des habitants du village de Sainte-Cécile.

— Ça va aller, ma sœur. On va être là pour toi.

— Je le sais bien, mon Édouard, mais on peut pas dire que vous êtes trop jasants.

Florie sortit un mouchoir déjà passablement effiloché de la poche de son manteau d’automne. Sur sa tête, un chapeau de feutre noir cachait sa chevelure nouée à la nuque. Elle prit les mains d’Adèle et de Marie-Camille, qui se tenaient tout près.

— Je t’ai dit combien je suis fière du travail que t’as fait sur mon amie, ma fille ? demanda Florie en hochant son visage au nez rougi.

— Oui, matante, plusieurs fois.

— Bien c’est vrai. Elle était aussi belle qu’avant. Je dirai plus jamais que t’es pas faite pour ce métier-là. Même si je trouve ça bien triste de te savoir passer ta vie entourée de morts. Bien triste.

— Regarde le bon côté, matante, je rends le sourire aux familles éplorées, non ?

Florie hocha la tête en reniflant sans pudeur. La matinée de cette mi-octobre était lumineuse à souhait. Les feuilles colorées envahissaient les terrains et le chemin des Fondateurs. Les trois fils de Louisette Marquis se tenaient prêts à accueillir le cercueil de leur mère. Les deux cadets n’habitaient plus Sainte-Cécile, mais s’étaient installés temporairement avec femmes et enfants dans l’appartement au-dessus du magasin général en début de semaine.

— Jérôme s’excuse de ne pas pouvoir être ici, Florie, il avait une…

— Oh… elle arrive ! coupa la noire, sans voir le regard levé au ciel de sa cadette.

Tapotant les larmes qui débordaient sur ses joues, Florie tourna la tête en entendant la clameur et les exclamations qui annonçaient l’arrivée du grand corbillard Cadillac noir, conduit par le désagréable fils aîné d’Alcide Constantin.

— Pas moyen de les empêcher de se mêler de tout, eux autres, marmonna Adèle en ne cachant pas son dédain pour le gros homme qui stationna le long véhicule devant le parvis de l’église.

Ressemblant à s’y méprendre à son père au même âge, il ajusta sa casquette sur ses cheveux clairsemés avant de sortir lentement de l’habitacle. Maximilien, Georges-Arthur et Ludovic, les trois garçons de la défunte, se déplacèrent aussitôt vers la voiture pour aider le conducteur à transporter le cercueil. Quand celui-ci fut extirpé de l’arrière du véhicule, la pauvre Florie sentit ses jambes ramollir.

— Édouard ! couina-t-elle.

L’homme s’approcha et lui soutint le coude, alors que les villageois ôtaient leur couvre-chef pour laisser passer le cortège funèbre. Tous se faufilèrent dans la petite église afin d’assister à la dernière messe de Louisette Marquis. Au village de Sainte-Cécile, on était conscient que cette mort signifiait la fin d’une époque. Le couple Marquis avait été l’un des fondateurs de ce village des Hautes-Laurentides.

Marie-Camille salua sa tante Adèle et referma la porte de la voiture. Elle savourait d’avance le long bain qu’elle prendrait une fois ses bagages déposés. La semaine de travail recommencerait dès le lendemain matin et la femme se rendait compte à quel point les quelques jours passés aux côtés de sa tante Florie l’avaient épuisée.

« Je rêve de silence », pensa-t-elle, en grimpant les marches rapidement.

Au premier palier, elle remarqua les petites bottes de pluie qui traînaient devant la porte de l’ancien appartement de son amie Alice et ne put s’empêcher de se rappeler sa tristesse lorsqu’un jeune couple s’était installé dans le logement au début du mois d’août. Elle avait espéré jusqu’au dernier moment que sa copine reprenne sa place, même si Alice lui promettait que son nouvel arrangement lui convenait très bien.

— Je suis contente de vous rencontrer, l’avait saluée la femme d’une trentaine d’années.

Elle tenait la main d’un bambin de trois ans environ et avait mentionné un mari vendeur de voitures. Marie-Camille n’avait pu s’empêcher de se remémorer sa rencontre furtive avec la jeune abitibienne, Clara Rudenko, qui s’était intéressée au logement.

— J’imagine que l’appartement faisait pas son affaire, avait déploré Marie-Camille, qui aurait bien aimé retrouver une voisine de son âge.

Arrivée enfin à son étage, la blonde souffla un peu pour fouiller dans la poche de son long manteau cintré bleu foncé. Elle prit sa clé et s’empressa de la glisser dans la serrure le plus silencieusement possible. Même si madame Vadeboncœur lui avait rendu un grand service en prenant soin d’Israël, Marie-Camille n’avait pas envie de discuter avec elle en ce moment. Elle voulait profiter de sa soirée pour relaxer. À peine eut-elle posé le pied dans son appartement qu’elle remarqua le petit papier qui avait été glissé sous sa porte.

— Tiens donc, qu’est-ce que j’ai ici, mon Israël ?

Marie-Camille prit son chat et le monta à sa poitrine. Elle enfouit son nez froid dans la fourrure soyeuse et enleva d’une main son manteau et son foulard. Le chat ronronnait de bonheur d’être ainsi cajolé, après quelques jours de solitude. Marie-Camille déposa enfin Israël à ses pieds pour s’asseoir sur une chaise de cuisine et lut.

Salut Marie-Camille,

J’aurais besoin de te parler d’urgence.

Peux-tu m’appeler dès que tu rentres ?

Merci.

Alice

— Bon j’espère que c’est pas encore un drame ! murmura Marie-Camille en déposant le papier au centre de sa table de bois. Je vais d’abord prendre mon bain et souper et ensuite, je l’appellerai…

Une heure plus tard, bien enroulée dans sa robe de chambre, elle se décida à appeler son amie. Au bout du fil, Alice demeura bien évasive.

— On pourrait se voir cette semaine ? demanda-t-elle.

— Oui. Qu’est-ce qui presse ? Dis-moi au moins ce qui se passe, questionna Marie-Camille avec curiosité.

Son amie ne voulut pas l’informer davantage. Alors, quand le mercredi soir arriva, plutôt que de passer quelques heures en compagnie de Jean-Luc chez elle, comme elle en rêvait, la jolie blonde s’emmitoufla bien soigneusement dans son manteau d’hiver.

— Je peux pas croire que je le sors déjà, avait-elle ronchonné le matin même, en entendant l’animateur à la radio annoncer une température de moins cinq degrés.

Frileuse, Marie-Camille posa sa toque de fausse fourrure rouge sur sa tête. Elle avait fière allure et put le constater à nouveau en voyant les regards des hommes la suivre des yeux lorsqu’elle grimpa dans l’autobus. Quand elle mit les pieds au restaurant Pop Poulet, elle constata que son amie y était déjà, la tête penchée sur le menu de Jacques, même si elle le connaissait par cœur. Son ancien patron s’approcha pour l’embrasser sur la joue et lui murmura du même coup :

— Alice semble pas en forme. J’espère que t’avais pas l’intention de faire la fête !

Il leva son menton en direction de la rousse, qui leur tournait le dos. Marie-Camille ôta son chapeau et demanda au cuisinier de lui préparer un bon chocolat chaud et un morceau de tarte aux pommes. Heureux de la satisfaire, Jacques avisa la jeune Ginette de ne pas se préoccuper de la table des deux amies.

— Je vais les servir.

Ginette haussa ses épaules étroites en retournant s’asseoir au fond du restaurant. Elle pourrait continuer à fumer sa cigarette qui brûlait toute seule dans le cendrier. Marie-Camille s’avança vers Alice, qui leva enfin la tête. Un sourire furtif apparut sur son visage trop pâle, même pour son teint de rousse.

— Tu as l’air d’une morte mon amie ! Ça va pas ?

— Bof. Mais merci quand même !

La nouvelle arrivée s’en voulut de son commentaire rude et se glissa sur la banquette de cuirette en faisant un sourire d’excuse.

— Désolée, qu’est-ce que tu veux, déformation professionnelle ! Sérieusement, t’es pas malade j’espère, hein ?

Alice secoua la tête en mordillant ses lèvres peintes en rouge flamboyant. Depuis que Marie-Camille connaissait son amie, jamais elle ne l’avait vue aussi démontée. Fâchée, enragée, attristée, oui. Mais avec un tel air de détresse, jamais. Si elle savait à quel point Alice hésitait à partager sa nouvelle, elle l’aurait sûrement encouragée avec douceur. Marie-Camille attendit, car elle ne voulait pas brusquer la femme ; elle ne voulait pas risquer de voir leur relation se fragiliser à nouveau. Toutefois, devant les larmes qui se mirent à rouler sur les joues de sa copine, elle se leva et se glissa à côté d’Alice sur la banquette.

— Voyons ma belle, ça peut pas être si grave !

— Je suis enceinte. Qu’est-ce que tu penses de ça, hein ? C’est pas mal grave !

Les premiers mots avaient été prononcés d’une voix si basse que Marie-Camille les répéta pour être bien certaine.

— Enceinte ? chuchota-t-elle.

Ses yeux s’ouvrirent bien grand derrière ses lunettes lorsque Alice hocha la tête de haut en bas. Un serrement s’installa dans la poitrine de Marie-Camille en pensant à la honte que devait ressentir Alice. Elle mit sa main sur celle tremblante de son amie. Pour une rare fois, cette dernière avait perdu son air fanfaron. Elle triturait son pantalon bleu en réprimant son envie de vomir.

— Comment ça, enceinte ? répéta Marie-Camille.

Une exclamation de dépit lui répondit. Alice allait répondre lorsque Jacques arriva avec les desserts et les boissons. Il jeta un coup d’œil inquiet aux jeunes femmes, mais ne dit rien en déposant les plats sur la table. Marie-Camille le remercia d’un hochement de tête et l’homme s’éloigna. Alice toisa son amie d’un regard fier et cracha :

— Il faut que je t’explique comment ?

— C’est pas ça que je voulais dire ! s’exclama l’embaumeuse en rougissant.

Depuis qu’elle fréquentait Jean-Luc, Marie-Camille était bien consciente de la facilité avec laquelle certaines femmes pouvaient se retrouver coincées dans une telle situation. Elle savait que sous peu, si leur relation se poursuivait, elle ne saurait résister aux caresses de plus en plus audacieuses de son amoureux. Mais que son amie Alice se soit laissée « prendre » d’une telle façon la déboussolait. Elle n’avait même pas de chum officiel.

— C’est Josh le père ? interrogea-t-elle.

— Non.

— Mais avec qui d’abord ?

Alice haussa les épaules.

— Pas d’importance.

— Voyons, Alice, il faut que tu maries le père de ton enfant. T’es quand même pas pour l’élever toute seule !

— Parle donc plus fort !

Marie-Camille chuchota à nouveau sur un ton sévère :

— Il a ses responsabilités à prendre, ton amoureux ! J’espère que tu lui as dit !

Alice sourit tristement et, pour la première fois, dégagea ses mains de celles de l’autre et se poussa un peu vers la fenêtre. Elle leva son menton et répliqua avec arrogance :

— Un, c’est pas mon amoureux ! Deux, je suis pas certaine de connaître son nom et trois, je garde pas le bébé.

Marie-Camille recula son corps contre le dossier et plissa le front. Il y avait trop d’informations dans une seule phrase. Après quelques secondes de silence, elle reprit la parole, cette fois sur un ton plus posé :

— Je comprends pas, Alice. Tu t’es pas fait attaquer quand même ?

— Bien non ! Je veux dire que j’étais un peu mélangée quand c’est arrivé. Puis le gars est un ami de Josh, mais je veux rien savoir de lui.

— Mais là, t’as pas le choix.

— Arrête, Marie ! Je me marierai pas avec un homme que je connais pas.

— Mais tu as couché avec, par exemple !

Les paroles sortirent de la bouche de Marie-Camille sans qu’elle parvienne à les retenir. Aussitôt, son amie agrippa son chapeau et son foulard sur la table en poussant son corps pour se glisser sur la banquette.

— Tasse-toi, je m’en vais. Je savais bien que tu pourrais pas comprendre !

— Non ! Excuse-moi, Alice !

— Tu es toujours tellement parfaite, hein ?

Les larmes roulaient sur les joues d’Alice, qui tremblait de tout son corps. Elle ressentait une telle panique que son souffle vint à manquer. Elle était seule, prise dans cette situation infernale. Fatiguée, elle reprit place sur la banquette.

— Je… je… Oh… mon Dieu ! murmura la rousse, en se balançant d’avant en arrière.

Marie-Camille ne savait comment répondre à son amie sans mettre en péril leur lien. Il lui fallait faire quelque chose pour l’aider.

— Je suis pas parfaite, Alice, c’est juste que…

Marie-Camille n’avait pas de mots. Elle leva ses yeux pour regarder sa belle amie en souffrance. Elle ne pouvait concevoir qu’Alice mette fin à sa grossesse. C’était illégal, amoral. Elle avait aussi entendu des histoires d’horreur sur de pauvres femmes qui mettaient leur vie en danger en tentant d’interrompre une grossesse non désirée.

— Tu peux pas faire ça, Alice, souffla-t-elle. C’est péché !

— Je le sais, qu’est-ce que tu penses ? Que j’ai pas réfléchi à tout ça depuis que j’ai réalisé ce qui m’arrivait ?

Alice recommença à pleurer à chaudes larmes et plongea sa tête entre ses mains. Devant sa détresse, Marie-Camille sentit qu’elle aussi avait envie de pleurer. Elle lança un regard attristé vers Jacques, qui les observait avec inquiétude. La blonde secoua imperceptiblement la tête de gauche à droite et haussa ses épaules étroites.

— Tu pourrais le donner en adoption ? murmura Marie-Camille. C’est une option qui pourrait être envisagée, non ?

Alice refusa net.

— Pas question ! Tu comprends pas ? Je veux pas continuer ma vie avec ça dans le ventre. Si je t’ai demandé de venir, c’est juste parce que…

La femme s’interrompit parce que Ginette venait d’apparaître à leurs côtés.

— Il y a quelque chose qui va pas avec votre tarte ?

— Hein ?

— Vous avez rien mangé !

Les femmes jetèrent un coup d’œil à la tarte aux pommes intacte et, pour la première fois, sourirent en même temps devant l’ironie de la situation. Comme si ce dessert était important à cet instant ! Jacques arriva derrière Ginette et leur lança un regard désolé.

— Ginette, la 3 a besoin d’eau.

La jeune serveuse vint pour répliquer, mais sous le regard sévère du patron, elle battit en retraite. Le gros homme s’excusa auprès de ses deux anciennes employées et s’éloigna à son tour. Marie-Camille soupira. Cette interruption avait fait baisser la tension. Elle demanda à son amie :

— Tu disais que tu m’avais demandé de venir parce que… ?

— Bien je voulais savoir si tu pouvais m’accompagner.

Marie-Camille fronça les sourcils. Elle retira ses lunettes, avant de les déposer devant elle.

— T’accompagner où ? s’informa-t-elle, en prenant la fourchette et en la plongeant enfin dans sa tarte.

Alice attendit qu’elle enfourne la bouchée dans sa bouche et murmura :

— Bien pour… pour m’en débarrasser. Je veux pas y aller toute seule. J’ai tellement peur que ça fasse mal ! se lamenta la femme.

— Oh…

Marie-Camille recracha sa bouchée dans son assiette, estomaquée. Ses yeux se remplirent de larmes et, sans pouvoir s’en empêcher, elle secoua vivement la tête. Elle serra les mains glacées d’Alice dans les siennes en pleurant à son tour.

— Fais pas ça, Alice ! Je t’en prie. Fais pas ça. Tu vas le regretter, je suis certaine.

La voix de la trentenaire était plus ferme lorsqu’elle répondit :

— Écoute-moi bien ! Ma décision est prise. Il est pas question que je mène cette grossesse-là à terme. Laisse faire, je vais m’arranger toute seule. J’aurais dû y penser que tu pourrais pas comprendre. Dans ton monde idéal, des affaires de même arrivent juste à des femmes de mauvaise vie.

Avant que Marie-Camille ne réalise trop ce qui se produisait, Alice se força à sortir de la banquette et s’éclipsa en courant du restaurant, en enfilant son manteau sur le trottoir. Stupéfaite, Marie-Camille agrippa ses vêtements à son tour et courut à sa suite en précisant :

— Je reviens, Jacques !

Une fois dehors, Marie-Camille cria à la silhouette, qui se sauvait à toute vitesse :

— ALICE ! ALICE ! REVIENS, MAUTADINE !

Mais la femme fit mine de ne pas entendre et tourna le coin de la rue sans même prendre un moment d’arrêt. Piteuse, Marie-Camille retourna à l’intérieur du restaurant pour payer l’addition et saluer son ancien patron. Que pourrait-elle faire pour aider son amie ?