CHAPITRE 25

Alice avait fait des démarches afin de trouver un endroit où il lui serait possible de mettre fin à sa grossesse. Rien ne la ferait changer d’avis. Depuis qu’elle connaissait son état, lorsqu’elle s’habillait le matin, la femme s’empressait de se glisser dans un pantalon ou une jupe sans regarder son ventre. Bien qu’étant assez plantureuse, elle avait néanmoins l’impression que son abdomen avait tout de même grossi. Pourtant, elle mangeait bien peu depuis la découverte de sa condition. Et en vérité, personne ne pouvait remarquer un réel changement dans sa silhouette. Assise sur son lit, trois jours après sa rencontre avec Marie-Camille, la rousse déplia un petit papier froissé qu’elle avait caché dans son tiroir de sa table de chevet en revenant, la veille : « C. Gilbert 983-9381 ».

Elle attendit que la porte se referme sur Josh, qui quittait l’appartement avant elle pour se rendre au travail, et se glissa dans le petit salon. Un coup d’œil furtif vers la cuisine lui apprit que son colocataire avait encore oublié le lait sur le comptoir. Peu lui importait à cet instant précis de sa vie les petits désagréments quotidiens subis avec le costaud moustachu. Après avoir remis la bouteille de verre au réfrigérateur, elle prit l’appareil téléphonique accroché près de la porte et composa le numéro sans attendre. La voix qui lui répondit était un peu trop haut perchée, et Alice éloigna le combiné de son oreille. Quand elle précisa la raison de son appel, le ton devint plus sec.

— C’est 100 piastres.

— 100 piastres !

— C’est ça ou rien, ma belle. Le docteur travaille pas gratis !

Un rire peu sympathique suivit la déclaration et Alice grimaça. Elle sentit croître en elle une montée d’anxiété qui lui donna envie de raccrocher. Après tout, peut-être qu’elle pourrait faire ce que Marie-Camille lui avait suggéré : mener cette grossesse à terme et donner l’enfant en adoption ? En baissant la tête vers son ventre, sa gorge se serra et elle répondit fermement à la femme :

— C’est bon. Donnez-moi l’adresse.

Après lui avoir fourni des consignes précises – ne rien manger avant, arriver à pied, cogner cinq petits coups à la porte – son interlocutrice raccrocha sans la saluer. Ce qui n’était pas pour rassurer la femme. Mais sa décision était bien prise. Le surlendemain à la même heure, son problème serait réglé.

Une peine immense envahissait Alice. Couchée en position fœtale, elle pleurait depuis des heures. La main sur son ventre à présent vide, la femme revivait comme un tourbillon sans fin les évènements survenus depuis le matin. Elle n’avait pas mangé avant de quitter la maison, comme le lui avait précisé la femme avec qui elle s’était entretenue.

— De toute manière, j’ai pas faim, avait murmuré Alice en se levant à l’aube.

Elle avait pris le premier bus qui passait et s’était installée tout au fond, en regardant amèrement les adolescents ricaneurs qui se rendaient à l’école.

« Fermez-la ! » avait-elle eu envie de hurler devant leur insouciance.

Elle avait plutôt laissé errer son regard triste sur les trottoirs, où une fine couche de neige s’était déposée pendant la nuit. Une première bordée trop vite arrivée pour Alice, qui n’était guère friande de l’hiver. Pourtant, quand le soleil s’était pointé, ce matin, elle avait ressenti un sentiment de paix lorsque les rayons avaient frappé les toits enneigés. Puis, elle était arrivée devant la maison de la rue Lajeunesse, au nord de la ville, et une femme âgée lui avait ouvert la porte en demandant sèchement :

— Vous avez l’argent ?

Sans parler, Alice avait sorti l’enveloppe froissée de sa poche de manteau. La maison, sans être cossue, semblait tout de même bien tenue, ce qui l’avait rassurée légèrement. Elle était entrée à la suite de la femme maigrichonne et l’avait suivie sans dire un mot. Dans l’escalier qui descendait au sous-sol, la femme lui avait précisé :

— Il faut pas parler ou crier, vous avez bien compris ?

Alice avait hoché la tête. De toute manière, une boule s’était installée dans sa gorge. Quand la femme l’avait quittée, après lui avoir demandé d’enlever ses vêtements et de revêtir une grande blouse grise, la patiente avait murmuré :

— Ça va faire mal ?

L’autre n’avait pas répondu et était sortie en précisant :

— Le médecin va arriver bientôt.

Quand l’homme avait ouvert la porte, Alice l’avait fixé en éprouvant de plus en plus d’angoisse. Le médecin ne l’avait pas regardée, occupé à sortir différents instruments d’un grand tiroir de l’unique meuble de la pièce. Le centre était occupé par le lit dur, sur lequel il lui avait fait signe de s’installer. La femme s’était avancée et y avait posé les mains, avant de se retourner vers le docteur d’une soixantaine d’années.

— Monsieur, j’ai peur…

— Normal. Bon, allez, couchez-vous.

Froidement, méthodiquement, l’homme avait enfilé des gants avant de vérifier l’avancement de la grossesse d’Alice. Il avait hoché la tête en marmonnant à voix basse, pendant que les larmes coulaient sur les joues de la femme terrorisée. Quand les doigts du docteur s’étaient introduits en elle, la dureté du geste l’avait fait se raidir, et il avait grogné :

— Détendez-vous, j’arriverai à rien sinon !

Alors, l’esprit d’Alice avait tenté de s’évader, hors de cette pièce sombre du sous-sol d’une maison de Montréal. Elle avait cherché l’endroit où elle se sentait si bien, petite, couchée près de sa mère, dans le lit de ses parents. Pendant que son frère jouait avec ses camions, elle préférait glisser ses petits pieds glacés entre les cuisses de sa maman, qui la serrait contre elle avec tendresse. Avant que ses parents ne réalisent qu’elle valait bien moins que son jumeau. Avant qu’ils ne s’aperçoivent qu’elle était sûrement idiote. Avant que…

— Ahhhhhh !

— Ne criez pas !

Alors, elle avait retenu ses hurlements de douleur en mordant dans la blouse. Le médecin ne lui avait administré aucun produit anesthésique, aucun analgésique et Alice avait pleuré sans relâche, alors qu’il avait utilisé des pinces et d’autres instruments sans rien lui expliquer de ce qu’il faisait. Le silence avait été lourd de jugement, lui avait-il semblé. Lorsqu’il avait enfin terminé sa « tâche », l’homme avait tapoté la cuisse de la jeune femme, épuisée et en sueur, et avait déclaré :

— Vous allez saigner pendant quelques jours et ensuite, ce sera fini. Rhabillez-vous et rentrez chez vous.

Difficilement, le ventre en charpie et la tête dans un nuage de brume, Alice s’était relevée et avait revêtu son pantalon, pendant que le médecin avait noté quelque chose sur un papier.

— Tenez. Si la douleur persiste, vous n’aurez qu’à vous rendre dans une pharmacie. La prochaine fois, soyez plus prudente.

Sur ces paroles sèches et sans empathie, le vieux médecin était sorti de la pièce, laissant Alice seule avec son désespoir. Elle avait pris le chemin inverse de celui emprunté le matin, avec l’impression qu’un véhicule lui était passé sur le corps. Assise à l’arrière de l’autobus, elle avait retenu ses cris à chaque soubresaut du véhicule, en mordant sa main. Quand elle s’était enfin glissée dans son lit, elle s’était endormie. Son sommeil avait été agité, et les images sordides l’empêchaient de se reposer. Heureusement, elle avait la journée devant elle pour reprendre une certaine contenance, avant que Josh ne rentre du travail. La veille, Alice avait téléphoné à sa collègue pour l’aviser qu’elle n’était pas dans son assiette et qu’elle ne pourrait se présenter au travail le lendemain.

« Demain, tout ira mieux », pensa Alice, en priant silencieusement pour que cette douleur atroce qui lui terrassait le bas du corps disparaisse rapidement.

À la fin du mois d’octobre, la famille de Gabriel se prépara à fêter les noces de sa sœur Kayla, qui épousait un Juif séfarade de bonne famille. Lorsque les pères des fiancés avaient décidé de les présenter l’un à l’autre, dix-huit mois auparavant, aucun des deux jeunes gens ne s’en était offusqué.

— Je suis chanceuse, il est gentil, avait murmuré Kayla à sa sœur Mazal.

Le début des festivités s’amorça sept jours avant le mariage, avec la cérémonie du henné. La jeune Kayla avait beau tenter de rester calme et posée, l’énervement de sa sœur Mazal l’avait à son tour envahie. Après tout, cet acte la faisait entrer officiellement dans la famille de son fiancé. Mazal suivit avec beaucoup d’intérêt cette soirée :

— Bientôt, ce sera mon tour, murmura-t-elle à son frère, qui approuva d’un signe de tête.

Gabriel figea toutefois lorsque sa cadette se rapprocha de lui pendant la cérémonie du henné pour demander avec curiosité :

— As-tu hâte de vivre ça ?

— Quoi ?

— Toi aussi, tu devras te marier sous peu. Je pense bien que tu connais ta promise et je doute qu’elle accepte ton amitié avec la femme blonde.

— Chut ! répliqua seulement le jeune homme, en détournant le regard vers sa sœur Kayla, vêtue d’une Keswa El Kebira.

Cette magnifique longue robe de velours rouge et dorée était complétée par une coiffe chargée de perles, d’émeraudes et de pièces d’or, posée sur les cheveux noirs de Kayla. Par-dessus se trouvait un léger voile, qui laissait paraître son visage souriant. Une telle douceur émanait de ses traits détendus que Gabriel ne put s’empêcher de l’envier d’être aussi convaincue du bien-fondé de cette union. Il regarda avec tendresse sa mère s’avancer pour appliquer le morceau de pâte de henné dans la paume de la main droite de sa sœur.

Dans la maison familiale, l’ambiance était feutrée et les deux familles qui s’uniraient sous peu participaient avec bienveillance à cette tradition. Déterminé à ne pas se laisser distraire par des pensées troublantes, Gabriel observa avec attention la suite de la cérémonie. Il avait promis à Marie-Camille un compte rendu détaillé de cette soirée bien particulière. Ce qu’il s’empressa de faire, quelques jours plus tard, lorsqu’il put enfin s’éclipser de la maison sans avoir à justifier son absence. Depuis quelque temps, il avait l’impression que ses parents l’épiaient, le questionnaient davantage. Il craignait que ses sœurs n’aient informé Edmond et Maria de la rencontre qu’elles avaient eue avec lui et une goy. Pourtant, quand il avait interrogé Mazal à ce sujet, elle lui avait juré ne pas l’avoir fait.

— Allez ! Raconte ! ordonna Marie-Camille, en posant une tasse de thé devant son ami un mardi soir.

— Attends, donne-moi le temps de m’asseoir. J’ai couru pour attraper mon autobus et je pense que je ne m’en remettrai jamais !

Malgré son jeune âge, l’homme avait déjà une silhouette légèrement enrobée. Ce que ne manqua de pointer son amie en riant :

— Il faudrait que tu réduises le nombre de beignets que tu dégustes, mon ami ! Bientôt je vais devoir te rouler dans l’escalier !

Marie-Camille éclata de rire, sachant fort bien que son exagération amuserait Gabriel. Le charme indéniable qui se dégageait de la personnalité taciturne du Juif n’était pas du tout atténué par ses quelques livres en trop. Dans son salon, la femme piétina sur place en riant pour bien montrer à quel point elle était impatiente.

— Hum, alors ? Allez, j’attends !

Gabriel éclata de rire, prit une gorgée de thé et relata la soirée du henné.

— Après avoir mis une boule de henné dans la main de Mazal, maman a posé une pièce d’or sur la pâte. Ensuite, elle a recouvert le tout d’un ruban rouge.

— Oh…

Marie-Camille ferma les yeux pour essayer de se représenter la scène.

— J’aurais aimé voir ça. Ta sœur devait être si jolie !

— En effet.

— Son fiancé était là aussi ?

Gabriel hocha la tête. Il avait envie de parler d’autre chose, mais son amie n’avait pas fini avec les questions. Après une dizaine de minutes, il leva les mains pour demander grâce.

— Sais-tu quoi Marie…

Il arrêta de parler, hésitant à proposer une telle folie. Mais il avait envie de partager cette journée si importante avec sa meilleure amie. Alors il poursuivit :

— Pourquoi tu ne viendrais pas vendredi au mariage de Kayla ?

— Hein ? Bien voyons donc, tes parents seront jamais d’accord !

Rougissant, Gabriel réalisa le manque de clarté de ses paroles et s’aperçut du même coup à quel point il manquait de courage. Il baissa la tête sur ses mains aux ongles bien taillés et marmonna sans regarder l’autre :

— Je veux dire, viens à la synagogue. Tu as le droit d’y être, même si tu n’es pas juive. Le rabbin ne te jettera pas dehors !

— Oh, tu veux dire comme en cachette ? demanda Marie-Camille, en essayant de cacher sa déception.

Elle aurait tellement aimé pouvoir rencontrer la famille de son ami et elle avait l’impression que son existence se définissait par le secret : avec Jean-Luc, avec Florie, avec Gabriel… Mais en voyant la mine désolée de ce dernier, elle posa sa main sur la sienne et sourit largement :

— Bonne idée ! J’ai trop envie de voir ta famille. Puis j’ai jamais assisté à un mariage juif, moi. Il faut juste que je demande à monsieur Pépin de quitter le salon un peu plus tôt. Je pense que ça pourrait se faire. Je vais appeler Alice pour l’inviter à m’accompagner, elle va pas très bien en ce moment…

Ce qui n’était qu’une réflexion passée à voix haute s’apparenta à une vive inquiétude chez Gabriel, à l’idée que la flamboyante Alice ne puisse garder secrète la relation qu’il entretenait avec les deux femmes. Alors qu’il cherchait comment faire pour expliquer à Marie-Camille qu’il ne croyait pas qu’il s’agissait là d’une bonne idée, des coups frappés à la porte l’en empêchèrent.

— Oh ! Excuse-moi ! J’attends personne, pourtant ! Ça fait trois fois qu’on veut me vendre des encyclopédies en moins d’un mois ! Je commence à être tannée des vendeurs ambulants ! grogna Marie-Camille en remettant ses pieds dans ses pantoufles pour se glisser jusqu’à la porte. Désolée, commença-t-elle, j’ai pas besoin de… Oh Alice !

Sur le palier, devant la porte entrouverte, se tenait la jeune femme, le visage ravagé par la détresse. Sans parler, la visiteuse plongea le visage dans ses mains et éclata en sanglots. Des pleurs lancinants qui auraient fait fondre le plus endurci des cœurs. Marie-Camille tira doucement son amie à l’intérieur et la prit dans ses bras sans parler. Depuis leur dernière rencontre au restaurant, la jeune femme avait espéré un appel de son amie. Marie-Camille avait laissé deux messages à son colocataire, en lui disant qu’il était urgent qu’elle lui parle. Mais elle n’avait eu aucun retour d’appel. Désemparée, la jeune embaumeuse espérait de tout son cœur que son amie avait réfléchi et n’avait pas pris de décision hâtive. Elle aurait voulu partager son inquiétude avec quelqu’un, mais n’avait pu se résoudre à trahir le secret d’Alice. « De toute manière, avait-elle pensé, qui pourrait comprendre ? Sa tante Adèle ? Son père ? Gabriel ? » Assis à la table, ce dernier assista à la peine de leur amie avec impuissance. Il se sentait inutile et, comme le flot de larmes d’Alice ne se tarissait pas, il se leva doucement et se rendit jusqu’aux deux amies. Il mit son bras autour du duo, baisa le dessus de la tête de la nouvelle venue et souffla :

— Prends soin de toi, Alice. Marie, on se rappelle.

Avant que les deux femmes ne le réalisent, Gabriel avait mis son manteau, ses bottes et était sorti de l’appartement. La douleur qu’il avait lue sur les traits d’Alice lui avait rappelé que la vie n’était jamais simple comme on le souhaitait. S’il n’en tenait qu’à lui, le Juif affronterait son père et justifierait l’amitié qu’il entretenait avec des Québécoises pure laine depuis quelques années. Pourtant, le pauvre avait beau essayer de trouver le cran de le faire, chaque fois qu’il mettait les pieds chez lui, ce courage se dégonflait comme un ballon au soleil !

Le matin du mariage de Kayla, tout le monde était fébrile dans la grande maison d’Outremont. Gabriel ne résista pas longtemps avant de se joindre à l’allégresse. Ses deux sœurs étaient tellement excitées qu’elles en étaient toutefois épuisantes !

— Vivement qu’on en finisse, avait-il murmuré au lever du jour, en entendant les conversations en sourdine qui se tenaient dans le reste de la maison.

Il n’avait pas reparlé à Marie-Camille depuis son départ de son appartement, le mardi précédent, et espérait qu’Alice avait retrouvé la paix.

« Je me demande bien ce qui la peinait autant », pensa le jeune homme en enfilant sa tenue de circonstance : habit gris foncé, chemise blanche et kippa brodée par Kayla.

Durant un court moment, il eut envie de laisser l’objet sur son lit. Gabriel ferma les yeux, puis s’avança finalement vers le miroir pour solidifier le maintien de sa kippa avec deux barrettes discrètes. Il réalisa alors que depuis son passage au Collège des embaumeurs, il passait beaucoup de temps à imaginer ce que serait sa vie s’il n’était pas juif. Et cette constatation le troubla au plus haut point. Était-ce la présence de Marie-Camille dans sa vie qui le mélangeait ainsi ? Pourtant il n’éprouvait que de l’affection pour la jolie blonde. Mais il constatait que la liberté que cette dernière avait, en matière de relations, d’études, de nourriture même, l’amenait à être bien critique face à sa religion. Gabriel ignorait si son amie viendrait à la synagogue. Dans tout le brouhaha entourant le grand jour, il avait omis de la rappeler. Il avait aussi tenté de mettre de côté le malaise ressenti devant la détresse évidente d’Alice. Il connaissait assez la jeune femme pour savoir que seul un drame important pouvait la mener à une telle souffrance.

— Bon, c’est le moment, murmura le jeune homme, satisfait de l’image que lui retournait le miroir.

Il savait que Béthanie et sa famille faisaient partie des invités, et il avait de la difficulté à comprendre les sentiments qu’il éprouvait envers la jeune femme. Ses frères Ibrahim et Norbert étaient arrivés la veille, avec leurs épouses et leurs familles, et le cadet des garçons éprouvait un grand soulagement à l’idée que l’attention serait dirigée ailleurs que sur lui pendant leur séjour.

— GABRIEL ! Tu viens ? demanda la voix impatiente de Mazal. Il faut partir.

— Oui, oui.

Quand le jeune homme arriva dans le vaste salon, il fut amusé de voir les enfants de ses frères vêtus comme des adultes miniatures. Les garçons portaient l’habit et les fillettes, de longues robes en velours. La famille s’empressa de sortir de la maison pour se rendre à la synagogue, laissant Kayla et ses parents seuls pour l’heure précédant la cérémonie. Depuis le matin, la jeune femme n’avait rien mangé, comme c’était la coutume. Elle avait lu des prières dans sa chambre en attendant son départ pour le lieu de culte.

Quand Gabriel pénétra dans la synagogue, il remarqua tout de suite Marie-Camille engoncée près d’une colonne à l’arrière. Il lui fit un sourire discret, alors que la jeune femme faisait mine de ne pas le connaître. Cette dernière avait demandé congé à son patron, qui avait accepté sans hésitation, puisqu’il n’y avait pas de défunt en attente de préparation. Tout au long de la cérémonie, qui se déroula sous le dais nuptial, une grande tente de tissu qui représentait le foyer marital, la jeune femme s’émut en tripotant son mouchoir de soie. Quand Kayla arriva dans la synagogue, Marie-Camille murmura pour elle-même :

— Qu’elle est belle !

Quand son fiancé descendit le voile sur le visage de Kayla, elle chuchota :

— Il devrait l’enlever, me semble !

Quand le rabbin se mit à réciter et à parler en hébreu, elle murmura :

— Zut, je comprends rien !

Mais la beauté de la cérémonie était telle que même sans en saisir toutes les subtilités, la jeune femme vivait les mêmes émotions que tous les invités. Si quelques personnes avaient jeté un regard curieux dans sa direction, Marie-Camille avait tenté de prendre un air indifférent. Elle avait noué un foulard marine sur ses boucles blondes, espérant passer un peu plus inaperçue. Les larmes qui gonflaient ses paupières étaient autant pour la beauté de cette journée que pour sa tristesse devant le constat qu’elle ne vivrait jamais cette célébration, si elle poursuivait sa relation avec Jean-Luc. Les cris de joie dans la synagogue au moment où le fiancé de Kayla brisa le verre sous son pied la firent sortir de ses pensées.

« Oh, je vais demander à Gabriel pourquoi il fait ça ! » pensa Marie-Camille en fronçant les sourcils.

Désireuse de quitter l’endroit avant tout le monde, la jeune femme se glissa sur son banc et sortit dans la froideur de cette journée d’automne. Son amoureux l’avait avisée qu’il passerait dans la soirée, après avoir couché son fils. Elle ne pouvait s’empêcher d’envier Micheline Buisseau, qui partageait avec cet homme tous les moments de la vie quotidienne, qu’elle-même ne vivrait jamais.

— Arrête Marie, maugréa la femme en se préparant pour la visite de son amoureux. Tu te fais du mal inutilement.

Depuis le début de sa relation avec Jean-Luc, elle avait réussi à compartimenter ses pensées. Heureusement, car s’il lui avait fallu, à chacune de ses visites, se questionner sur les mensonges que l’homme avait dits pour s’éclipser de chez lui, la jeune femme n’aurait pu se prélasser dans ses bras de manière aussi abandonnée.

Un peu plus tard, Marie-Camille attendait fébrilement son amoureux lorsqu’on sonna à la porte de son appartement. Vêtue joliment d’une tunique bleue qui moulait son corps, elle avait noué sa frange sur le dessus de sa tête, en laissant le reste de ses boucles blondes libres à l’arrière et sur les côtés. Quand elle ne sortait pas de chez elle, la jeune femme ne portait pas ses lunettes, sauf si elle regardait la télévision. Mais elle avait d’autres plans pour la soirée ! Souriant avec coquetterie, elle ouvrit la porte avec entrain.

— Allô, oh, matante Adèle, qu’est-ce que tu fais là ?

Devant elle se tenait sa tante frissonnante. Tout aussi menue, mais plus grande que sa nièce, Adèle s’avança pour embrasser Marie-Camille qui était restée figée.

— Une petite visite. Je passais pas très loin et j’ai eu envie de venir te voir. Avant, on soupait souvent ensemble, mais depuis quelques semaines, tu n’es jamais disponible. Alors je me suis dit que si ton travail t’occupait ou t’épuisait trop, bien j’apporterais une bonne pizza et on pourrait partager un repas toutes les deux sans que tu sortes de chez toi ! Je suis bien contente de voir que tu es ici ! Parce que je te dis qu’on gèle comme ce n’est pas permis. L’hiver n’est même pas commencé encore ! Ça va être long…

Mal à l’aise, Marie-Camille sourit timidement. Elle fit entrer sa tante en jetant un regard inquiet sur ses horloges. Son amoureux devrait arriver d’ici trente minutes. Aurait-elle le temps de manger et de faire partir Adèle avant cela ? La jeune savait bien que c’était peu probable, alors elle songea à une stratégie différente que la vitesse. Sa tante l’observa avec affection, puis dit :

— Tu es tout en beauté pour une soirée à la maison. Tu dois sortir ?

Adèle poursuivit sans attendre la réponse :

— Jérôme travaille tellement ces temps-ci que je me fais l’effet d’une veuve de guerre ! Il est même retourné au bureau sans souper. Je vais commencer à penser qu’il me trompe !

La jolie quinquagénaire partit d’un rire dynamique qui culpabilisa sa nièce encore plus. Toutefois, sachant que la rencontre entre Jean-Luc et sa tante n’était pas souhaitable, Marie-Camille commença bravement :

— Justement, c’est bien de valeur, matante Adèle, mais je dois aller rejoindre Alice tantôt pour un café. Ça fait longtemps que c’est prévu !

— Oh ! Alors tu as déjà mangé ?

La femme fit une moue déçue, sa pizza encore à la main. Gênée, sa vis-à-vis chercha une réponse rapide, mais ne put se résoudre à mentir encore plus :

— Pas vraiment. Je pensais prendre une bouchée au restaurant.

Un grand sourire éclaira le visage étroit d’Adèle. Elle déposa sa boîte sur le comptoir, enleva son manteau rapidement et se pressa dans la petite cuisine pour sortir deux assiettes et des ustensiles. L’odeur caractéristique d’une pizza bien dorée fit saliver Marie-Camille. Elle inspira en se disant qu’il était bien possible que Jean-Luc arrive en retard si Mathieu décidait de faire des caprices. Parfois, le gamin prenait plus de temps à s’endormir. Et puis, au pire, Marie-Camille se dit qu’elle le présenterait comme un collègue embaumeur. Alors, elle sourit franchement à sa tante et remplit deux verres d’eau, qu’elle déposa sur la table.

— Tu as raison, je peux bien prendre une petite demi-heure pour manger avec toi. Viens, matante ! On va jaser et se remettre à jour dans nos projets.

Les deux femmes s’installèrent l’une en face de l’autre et commencèrent à déguster leur repas, les yeux à moitié fermés.

— Hum… mautadine que c’est bon !

— N’est-ce pas ? Il y a un nouveau petit restaurant italien qui vient d’ouvrir pas loin de chez moi. J’ai eu envie de leur donner une chance et je ne le regrette pas.

Les femmes discutèrent un bon bout de temps sans que Marie-Camille réalise que l’heure avançait. Elle allait répondre à une interrogation de sa tante lorsque des coups discrets à la porte la firent se figer. Elle leva les yeux pour regarder derrière Adèle et réalisa qu’une heure avait passé depuis l’arrivée de sa tante. La journaliste déposa sa pointe de pizza en jetant un coup d’œil curieux au visage soudain plus rouge de sa nièce.

— Tu attends quelqu’un ?

— Hum ? Heu non.

— Bien voyons, Marie, va ouvrir. C’est peut-être ta voisine qui a besoin d’aide.

Espérant en effet qu’Albertine Vadeboncœur avait soudainement manqué de sucre ou de farine, la jeune s’essuya la bouche avec sa serviette de table, avant de se lever pour se diriger vers la porte. Qu’elle ouvrit, le cœur battant.

— Bonsoir, ma chérie ! Oh, tu n’es pas seule ?

Jean-Luc, qui avait mis un pied dans l’appartement en souriant affectueusement à sa flamme, stoppa net son mouvement. Il posa son regard alternativement sur Marie-Camille et sur sa tante, qui s’était levée à son tour. Ne sachant quelle position adopter, l’homme resta figé quelques secondes avant de retrouver ses bonnes manières. Il salua Adèle d’un signe de tête, puis annonça :

— Je vois que vous êtes occupée, mademoiselle Gélinas, je reviendrai une autre fois.

— Non, non, monsieur ! répliqua aussitôt Adèle, en s’avançant près du couple. C’est moi qui me suis imposée et je vais y aller. Excuse-moi, Mimi, tu m’avais prévenue que tu avais des plans.

Marie-Camille protesta faiblement, car à l’idée de devoir expliquer la relation qu’elle entretenait avec cet homme nettement plus âgé qu’elle, la pauvre sentait ses jambes faiblir. Elle regarda sa tante revêtir son manteau, tout en sachant son regard scrutateur posé sur son visage congestionné par la gêne.

— On s’appelle, Marie-Camille. Heureuse d’avoir fait votre connaissance, monsieur ?

— Buisseau. Jean-Luc Buisseau. Au revoir, madame.

Lorsque la porte se referma sur Adèle Gélinas, sa nièce se jeta dans les bras de son amoureux en laissant échapper une plainte.

— Oh, je suis désolée, Jean-Luc !

— Ce n’est pas de ta faute, voyons. C’est ta tante écrivaine, n’est-ce pas ?

Marie-Camille hocha la tête en attirant son homme près d’elle. Elle avait bien l’intention de profiter de chaque moment avec son amoureux.

— Comment vas-tu ? murmura Marie-Camille, le visage enfoui contre le chandail de laine de son homme.

— Bien. Mieux. Toujours mieux quand tu es dans mes bras. Parfois, je me demande ce que je ferais si tu n’étais pas entrée dans ma vie. Mais d’un autre côté…

Sa voix se cassa lorsqu’il mit sa bouche sur le front levé vers lui.

— D’un autre côté, je sais que cette relation n’a pas d’issue. Je me sais égoïste et je ne peux pas espérer que tu passes ta vie à attendre que je te donne quelques minutes de mon temps par-ci par-là.

Il voulut poursuivre, mais Marie-Camille se leva sur la pointe des pieds pour l’embrasser à pleine bouche. Elle en avait assez de cette retenue qu’elle s’imposait.

— Chut, mon amour, c’est mon choix.

Elle l’attira contre son corps fébrile et il la prit pour la hisser sur ses hanches. La femme sentait bien l’effet qu’elle faisait à l’homme et constata que ses dernières réserves tombaient lorsqu’il la déposa sur le divan et entreprit de déboutonner le devant de sa robe. Elle gémit de plaisir quand Jean-Luc posa sa bouche sur ses seins dressés. Enivrée, Marie-Camille prit la main de l’homme pour la déposer sur son ventre et le mener vers sa culotte, qu’elle fit glisser sur ses jambes.

— Marie, tu es certaine ?

— Oui.

Incapable d’arrêter cette escalade de désir, Jean-Luc se releva, les yeux brillants, et entreprit de se dévêtir à son tour. Marie-Camille leva la tête avec insolence, passant par-dessus cette pudeur qui la caractérisait depuis toujours, pour regarder l’homme nu de la tête aux pieds.

— Tu es beau, souffla-t-elle.

Allongée ainsi, offerte sans scrupule, Marie-Camille accueillit son amoureux contre elle en murmurant :

— Fais juste attention, chuchota-t-elle en pensant aux conséquences désastreuses que cet acte avait eues pour son amie Alice.

Le souffle coupé par le désir, Jean-Luc répondit :

— Je me retirerai, je te le promets.

Heureux, satisfait, l’homme se glissa en elle avec amour et tendresse. Malgré le moment de douleur qu’elle ressentit lorsqu’elle perdit sa virginité, Marie-Camille laissa couler des larmes de joie quand Jean-Luc souffla à son oreille.

— Je t’aime, Marie-Camille. Je t’aime.

Même la souffrance de savoir qu’elle ne l’épouserait jamais ; même si l’église proscrivait les relations sexuelles sans union religieuse, la femme savait que sa relation avec Jean-Luc était inévitable. Elle l’aimait d’un amour passionnel.