Depuis le retour de l’église, trente minutes plus tôt, où elle avait été présentée à tout un chacun, Alice se berçait dans le coin de la cuisine, soulagée. La messe n’avait pas été le cauchemar qu’elle avait anticipé. Au contraire, elle avait ressenti un sentiment de paix pour son cœur malmené depuis plusieurs semaines. Dans la petite église blanche, les villageois avaient chanté à l’unisson et un long frisson avait parcouru l’échine de la femme. En mettant les pieds dans la maison, elle avait voulu aider Florie, Adèle et Marie-Camille à dresser la table pour le réveillon, mais l’aînée avait été catégorique :
— Non, mademoiselle ! Les invités travaillent pas chez les Gélinas. Berce-toi un peu, puis écoute Michèle Richard. Son record de Noël est magnifique !
La valse chantée par l’artiste populaire de l’heure mit de l’entrain dans la pièce. Au bout d’un moment, Alice décida d’aller prendre l’air. La nuit étoilée avait enfin pris la place des gros nuages et la femme s’installa dans les marches, en serrant contre elle son gros manteau. Tirant une longue bouffée sur sa cigarette, Alice appuya sa tête contre la balustrade en frissonnant. Prise dans ses pensées, elle n’entendit pas la porte de la maison s’ouvrir et sursauta au son de la voix de Florie :
— Veux-tu bien me dire ce que tu fais à te geler de même, ma fille ? Ah, tu fumes !
Le ton réprobateur de Florie fit sourire Alice, qui hocha la tête avant de répondre :
— Eh oui !
— En tout cas.
Florie retint d’autres mots perfides en souhaitant que ce défaut ne se transmette pas à sa nièce. En grelottant, elle concéda :
— Tu peux bien fumer dans la maison. Édouard et Laurent se gênent pas de nous emboucaner. François-Louis et Jérôme non plus, ça fait que je peux pas t’obliger à geler sur le balcon !
— Non, c’est correct. J’avais besoin de respirer un peu d’air.
— Pffff…
L’interjection de la grosse femme voulait tout dire : prendre de l’air frais en fumant une cigarette ! Mais entêtée comme elle l’était, Florie refusait de laisser son invitée sur le perron. Elle ouvrit la porte derrière elle et lança, sur un ton sans réplique :
— Rentre. On va manger.
Alice retint un geste d’exaspération et lança son mégot dans la neige. Ce qui ne manqua pas d’agacer Florie. Mais elle ne dit rien, préférant garder ses pensées pour elle. Car elle n’était pas peu fière, l’aînée des Gélinas, d’avoir appris avec les années à tempérer ses paroles. La jeune femme la suivit docilement dans la cuisine d’été.
— T’avais l’air bien triste à l’église. J’imagine que ça doit être difficile à ce temps-ci de l’année. Ça me fait bien plaisir que tu sois des nôtres. Bon, voyons, qu’est-ce que j’ai dit ? marmonna Florie en constatant qu’Alice s’était arrêtée de marcher.
Alice voulut faire un signe de la main pour indiquer que tout allait bien, mais elle n’arrivait plus à respirer normalement. La gentillesse de Florie envers elle la touchait profondément, sachant à quel point elle protégeait Marie-Camille comme une louve. Pour la deuxième fois en vingt-quatre heures, elle n’arrivait pas à retenir ses larmes. Mal à l’aise devant la peine de son invitée, Florie hésita entre aller chercher sa nièce ou réconforter elle-même Alice. Considérant qu’elle avait de belles qualités de consolatrice, elle opta pour la deuxième solution.
— Viens t’asseoir ici, ma fille, on va jaser un peu. Voir si ça a de l’allure d’avoir de la peine de même le soir de Noël !
Florie tira la manche de la jeune femme vers un banc de bois installé contre le mur de la maison. L’air était glacial, mais au moins, la cuisine d’été les protégeait du vent. Assises l’une contre l’autre, les deux femmes restèrent en silence un long moment. À bout de patience, l’aînée posa sa main sur la cuisse de sa voisine.
— Je sais bien qu’être toute seule à Noël, c’est vraiment tragique. Pourtant, ici, c’est comme une famille. Comme ta famille.
— Merci, Florie.
— Remercie-moi pas, je dis juste ce que je pense, moi, dans la vie. Ça fait que c’est la vérité !
Au travers de ses larmes, Alice ne put retenir un sourire. Elle découvrait toute la tendresse qui émanait de Florie. Toutefois, elle ne put s’empêcher de murmurer :
— Si vous saviez ce que j’ai fait, je doute que vous m’accueilleriez aussi gentiment.
— Bon, bon, les grands mystères, asteure ! Tu sauras, ma fille, que j’en ai vu de toutes les couleurs depuis mon jeune temps. Penses-tu que d’avoir des frères et une sœur comme les miens, c’est facile à gérer, ça ? Non, madame ! Ça fait que, à moins que t’aies commis un crime épouvantable…
Florie arrêta soudainement de parler, en sentant l’autre se tendre à ses côtés. Elle plissa sa face au menton pointu et demanda avec inquiétude :
— T’as pas des problèmes avec la police quand même ?
Alice secoua la tête en souriant devant le visage démonté de sa voisine.
— Non, non.
— Bon, c’est comme je disais alors. Moi, ton passé, puis tes bêtises, ça me passe cent pieds par-dessus la tête. On en fait tous, des erreurs, et c’est à ça qui sert le petit Jésus qu’on fête ce soir : à pardonner ! Arrête de te morfondre, ma belle ! Regarde vers l’avant, arrête de vivre dans le passé. Ici, cette nuit, essaye donc d’enterrer tes mauvais choix.
Alice regarda la femme qui lui parlait avec tant de sagesse et essuya ses larmes du revers de la main. Pourrait-elle faire ce que Florie lui suggérait ? Désireuse de retrouver un peu de paix, elle mit la main sur son ventre, puis ferma les yeux un moment. Florie lui tapota la cuisse et se leva péniblement.
— Je te laisse quelques minutes pour penser à tout ça. On va boire et manger, et je te jure qu’avec nous autres autour de toi, tu vas oublier ce qui te tracasse et réussir à passer une mautadine de belle nuit de Noël !
Le réveillon avec les Gélinas remit du baume au cœur d’Alice. Quand les deux amies quittèrent la famille, le 26 décembre au matin, c’est les yeux remplis d’étoiles que la visiteuse serra les membres de ce clan bien particulier.
— Merci, chuchota-t-elle à l’oreille de Florie. J’ai passé un séjour merveilleux. Je pourrai jamais vous dire à quel point je repars d’ici le cœur moins lourd. Et c’est grâce à vous.
— Hum. Heu… bon, heu… merci, grommela la femme, qui ne savait pas comment prendre les compliments de cette nature. Tu reviendras nous voir, ma belle.
Puis, une fois rendues à Montréal, les amies s’enlacèrent longuement, avant de se quitter pour retourner chacune dans son logement. Marie-Camille était impatiente de retrouver Jean-Luc ; il lui avait promis d’être à sa porte à 20 heures tapantes et la jeune femme était fébrile à l’idée de le retrouver. C’est presque en courant qu’elle fit le trajet jusqu’à son autobus, et elle faillit tomber en en descendant, au coin de la rue Saint-Denis. Les trottoirs glacés lui rappelaient que la métropole ne présentait pas les mêmes conditions hivernales qu’ailleurs dans la province. La pluie, qui s’était mêlée à la neige la veille, avait fait des trottoirs de la ville de vraies patinoires. Le cœur rempli de joie, la jeune femme se pressa quand même jusqu’à la rue de la Roche.
— Enfin ! murmura-t-elle aussitôt la porte de son immeuble refermée derrière elle.
Se secouant comme un chiot pour se réchauffer un peu, Marie-Camille reprit sa progression et entreprit de monter au deuxième palier. Elle n’eut pas le temps de mettre la clé dans sa porte qu’Albertine Vadeboncœur ouvrit la sienne en vitesse.
— Ma belle voisine qui vient d’arriver ! Joyeux Noël, Marie-Camille ! J’ai un petit cadeau pour toi.
— Oh !
Mal à l’aise, la jeune femme enleva sa toque de sur sa tête et la déposa sur sa valise au sol. Quand la vieille femme revint sur le palier, elle tenait Israël contre sa poitrine.
— Tiens ! Voilà ton cadeau ! rit l’aïeule, très fière de sa blague.
Dans sa belle robe orangée et jaune, Albertine resplendissait. Marie-Camille s’approcha en riant.
— Oh, viens donc ici, mon tannant ! Il vous a dérangée alors ? Je suis désolée, poursuivit la jeune sans attendre.
— Non, t’en fais pas. C’est juste que je m’ennuyais hier soir, alors j’ai décidé d’aller le chercher. J’aurais jamais pensé prendre une boule de poil dans mon logement, ma fille ! Il faut que je me sois attachée à ta petite bête, tu sauras !
Heureuse de retrouver son chat, Marie-Camille continua à jaser avec sa voisine durant quelques minutes. Puis, épuisée et surtout fébrile à l’idée de revoir son amoureux, elle prit congé de sa voisine, un peu déçue.
— T’es certaine que tu veux pas venir partager mon souper ? demanda Albertine. J’ai fait une grosse sauce avec des boulettes. Mon fils devait passer, mais il est encore pris au travail. Ça fait qu’il pourra pas venir ce soir.
Hésitant devant la tristesse et la solitude évidentes de la vieille femme, Marie-Camille se sentit bien mal de refuser l’invitation. Pourtant, elle avait si hâte de prendre un long bain et de se mettre belle pour son amant, qu’elle secoua gentiment la tête.
— J’ai un ami qui doit venir me retrouver, avoua-t-elle.
— Hum, je vois.
Albertine Vadeboncœur fit un clin d’œil coquin à sa jeune voisine avant de retourner à l’intérieur de son logement. Elle lança un « bonne soirée » sans équivoque, puis referma la porte. Marie-Camille rougit, seule sur le palier, avant de se presser chez elle.
À peine eut-elle posé les pieds dans son petit appartement que la jeune femme réalisa que son plan pour la soirée ne fonctionnerait pas comme prévu. À ses pieds, un message glissé sous la porte l’attendait :
Ma chérie,
Je suis désolé, mais je ne pourrai venir te voir ce soir. Je dois retourner chercher ma femme et mon fils chez mes beaux-parents, car elle a refusé de revenir en ville hier. Je ferai tout en mon pouvoir pour me reprendre demain ou jeudi. Ne m’en veux pas.
Je t’aime.
J.-L.
Marie-Camille fit une boule du papier, qu’elle lança à bout de bras avec colère. Une rage sourde envahit son être et, sans même prendre le temps de se dévêtir, elle ressortit de chez elle en courant. Elle avait tellement hâte de le voir, de le toucher. Tous ces sacrifices en valaient-ils la peine ?
Quand sa mère vint cogner à la porte de sa chambre pour lui annoncer que quelqu’un le demandait, Gabriel resta surpris un moment. Maria avait simplement murmuré d’un ton inquiet :
— Mon fils, il y a une personne qui désire te voir.
— Qui ça ?
— Je ne connais pas cette dame.
Étonné, Gabriel déposa son livre sur sa table de chevet et se leva pour suivre sa mère dans l’escalier. Il ne voyait pas qui pouvait venir le relancer chez lui. Depuis plusieurs mois, Gabriel passait toutes ses soirées dans sa chambre à lire les grands auteurs juifs. Il cherchait des réponses à ses questions existentielles. Arrivé au rez-de-chaussée, le jeune homme fut embarrassé de voir Marie-Camille dans l’entrée de la maison.
— Heu, bonsoir.
— Gabriel, je peux te parler ?
L‘homme posa son regard sur le visage confus de son amie, avant de le détourner en direction de sa mère, restée en retrait à ses côtés. Maria hésita un peu avant de proposer poliment :
— Fais entrer madame, Gabriel.
Comme son fils ne répondait pas, la sexagénaire fronça les sourcils. Marie-Camille regrettait déjà son impulsivité. Elle n’avait qu’à voir la confusion et la crainte sur les traits de Gabriel pour savoir que ce dernier n’avait pas le courage d’expliquer sa présence chez lui. La jeune femme serra son sac contre sa poitrine avant de se détourner.
— Oh je suis désolée. Oublie ça !
Derrière le duo mère-fils, venait d’apparaître Edmond, qui sortait de son bureau pour voir qui avait sonné à la porte de la maison, à l’heure du repas et sans avertir.
— Mademoiselle, demanda-t-il les bras croisés sur le devant de son corps, vous connaissez Gabriel ?
— Oui, papa, c’est une collègue du collège, répliqua Gabriel.
— Ah.
L’homme à l’épaisse chevelure attendait plus d’explications, mais Marie-Camille avait déjà rouvert la lourde porte de bois sombre pour s’éclipser. Elle n’avait pas envie de se donner en spectacle. Les parents de son ami l’observaient avec sérieux, alors que Gabriel hésitait sur la conduite à suivre. Il n’eut pas le temps d’agir avant qu’elle ne se glisse à l’extérieur de la maison en chuchotant :
— À bientôt, Gabriel.
Une fois sur le balcon, Marie-Camille ragea de ne pas avoir pensé que son ami ne pourrait la consoler. « Pourquoi avoir sauté dans un taxi sans réfléchir ? » se sermonna-t-elle. Quand elle se mit à marcher sur le trottoir enneigé pour faire le chemin inverse, elle fut surprise d’entendre son ami crier derrière elle.
— Attends, Marie-Camille ! Donne-moi une minute quand même ! J’étais juste surpris de te voir.
— Je m’excuse Gabriel, j’ai pas pensé aux conséquences. J’avais juste besoin de parler à quelqu’un.
Devant le visage démonté, devant la tristesse évidente de Marie-Camille, Gabriel ne sut que faire. Lui qui n’avait pas le courage de se défendre contre les intimidateurs doutait d’avoir la force de justifier la présence de son amie dans sa maison. Il aurait voulu lui prendre le bras pour la ramener chez lui. La présenter à sa famille en disant : « Voici ma meilleure amie. » Pourtant, il devait se rendre à l’évidence : il n’oserait pas. À l’idée de la colère de son père devant cette relation secrète et pourtant si pure, il sentait son corps se crisper. Alors l’homme choisit la voie la plus facile :
— Dis-moi ce qui ne va pas, Marie-Camille. Je t’écoute.
— Ici ? Sur le trottoir glacé alors qu’on gèle ?
— Je ne peux pas…
— Je sais Gabriel. Laisse faire.
Marie-Camille aurait tellement voulu pouvoir s’épancher, mais il était évident que l’homme n’était pas prêt à expliquer leur amitié. Elle posa sa grosse mitaine sur le bras de Gabriel, qui baissa sa tête piteusement, les yeux fixés sur ses bottes. Déchiré entre son affection pour la jeune femme et les convictions de sa famille, il n’arrivait pas à prendre une décision. Il allait répondre lorsque la voix de son père le fit sursauter derrière lui.
— Tout va bien, Gabriel ? C’est l’heure de manger.
— Oui, oui, père. J’arrive.
Edmond, à une dizaine de pieds à l’écart du couple, avait une stature imposante qui fit frémir Marie-Camille. Elle avait vu l’homme à la synagogue, l’avait trouvé noble et avait bien vu qu’il dominait sa famille, mais elle n’avait jamais compris à quel point il exerçait une emprise sur son ami. Saisissant que la nature de sa relation avec Gabriel ne pouvait pas être dévoilée, elle chuchota, avec des tremblements dans la voix :
— Appelle-moi quand tu pourras. Je dois retourner à la maison.
Même si ces mots avaient été prononcés sur un ton doux, le père de Gabriel avait entendu le murmure de Marie-Camille et sentit une inquiétude l’envahir. Edmond avait souvent craint que l’un de ses enfants ne s’engage dans une relation interraciale. Sans pouvoir le confirmer, il sentait que cette jeune femme représentait une menace pour le judaïsme de son fils. S’avançant de quelques pas, Edmond répliqua donc avec froideur, tout en dévisageant sévèrement son cadet :
— Je pense que tu devrais annoncer la nouvelle à cette demoiselle, mon fils.
— Quelle nouvelle ? questionna Marie-Camille, en fronçant les sourcils.
— Papa, je t’en prie. Laisse-nous seuls quelques minutes.
Edmond pinça ses lèvres avec colère. Sa barbe bougeait au rythme de ce mouvement. L’homme sentait bien la complicité qui existait entre son fils et cette jeune Québécoise. Une grande confusion régnait dans son esprit en réalisant que Gabriel et Marie-Camille se connaissaient bien plus qu’ils ne voulaient le laisser paraître. Les traits embarrassés du visage de Gabriel parlaient d’eux-mêmes. L’homme d’âge mûr leva finalement l’index.
— Soit. Mais je t’attends dans cinq minutes à la maison.
Quand l’aîné tourna les talons, après avoir salué Marie-Camille d’un signe de tête sec, cette dernière déglutit avec un malaise évident. Elle en avait presque oublié la raison de sa venue à Outremont.
— Marie-Camille, commença le Juif sans la regarder dans les yeux, je pense qu’il vaut mieux qu’on arrête de se voir. Pour quelque temps, en tout cas. C’est compliqué et comme tu vois, je suis lâche face à mon père.
Gabriel eut un sanglot, qu’il réprima rapidement. S’il se mettait à pleurer, il ne pourrait mettre fin au déluge. Marie-Camille ouvrit les yeux bien grand en plissant son visage pâle.
— Quoi ? Et pourquoi ? Tu es mon ami. Mon meilleur ami.
L’homme inspira profondément, en posant les yeux sur la silhouette de son père, qui attendait devant leur maison cossue. Il leva la tête vers le ciel avant de lancer :
— Je vais me fiancer et il serait mal vu pour moi d’avoir une amie goy. J’espère que tu comprends. Il est préférable de mettre fin à notre amitié. De toute manière, une fois marié, je ne pourrai plus te fréquenter. Alors je te souhaite bonne chance dans tes projets.
Avant que Marie-Camille ne puisse réagir, Gabriel tourna les talons et s’éloigna à toute vitesse pour éviter de voir la détresse de son amie. Bras ballants, la femme resta plantée sur place jusqu’à ce que la silhouette trapue ne disparaisse à l’intérieur de la résidence des Joseph, le bras d’Edmond placé autour des épaules de son fils, comme un rempart contre le danger qu’elle représentait. La jeune femme se mit à pleurer sans bouger, plongeant son visage dans ses mitaines de laine. Elle venait de perdre son meilleur ami sans aucun avertissement préalable. Dépourvue, désemparée, Marie-Camille recommença à marcher d’un pas lent…