Chapitre 11
Solman voyait devant lui des hommes et des femmes criminels, misérables, d’abominables vieillards qui n’avaient pas hésité à livrer de l’eau empoisonnée au peuple des Slangs à la fois pour assouvir une vengeance et affirmer leur pouvoir. Il discernait, avec une acuité douloureuse, le degré de responsabilité de chacun, de père Irwan et de mère Gwenuver, coupables d’avoir pris cette terrible décision ; d’Orgwan, de Lohiq et de Katwrinn, coupables de s’être laissé convaincre sans résistance ; de Joïnner, enfin, coupable de s’être résignée à une passivité servile et minante. Ils se tenaient dans la lumière aveuglante des projecteurs à gaz avec une raideur qui signait leur forfait. Ils continuaient de jouer la comédie de la diffamation, de l’honneur bafoué, convaincus que sa complaisance les laverait de tout soupçon. Il ne chercha pas à savoir s’ils avaient soudoyé les trois Neerdands pour l’éliminer, s’ils avaient ordonné à Rilvo d’assassiner Raïma, il avait assez à faire avec l’immense détresse qui le gagnait et obscurcissait sa clairvoyance.
Sa fichue clairvoyance.
La tension avait enfermé le chapiteau dans une bulle de silence que s’acharnaient en vain à transpercer les cordes de pluie. Les bras croisés, les trois Slangs attendaient la sentence avec l’assurance inébranlable des joueurs qui ont dissimulé tous les atouts dans leurs manches. Les yeux des spectateurs s’ouvraient comme de minuscules lucarnes grises dans la pénombre noyant les piquets et les cordes. Lorr n’avait rien trouvé d’autre, pour soutenir Solman, que de rapprocher sa chaise de la banquette et de l’emprisonner dans un regard où la compassion supplantait la frayeur.
La pression devint tellement vive que Solman, au supplice, fut tenté d’en finir au plus vite et de prononcer son verdict. Puis des scènes de son enfance déferlèrent dans son esprit et lui firent prendre conscience qu’il avait tissé avec les pères et les mères du conseil aquariote des liens plus profonds, plus solides, qu’il ne l’aurait voulu. Ils l’avaient recueilli après la mort de ses parents et, bien que leur sollicitude fût en grande partie guidée par l’intérêt, ils avaient adouci la solitude de ses nuits, ils l’avaient empêché d’errer dans une obscurité perpétuelle et glaciale, ils l’avaient retenu à la vie, ils l’avaient aimé à leur manière, parfois même davantage que leurs propres petits-enfants. Gwenuver, par exemple, avait été une mère de substitution attentive et tendre avant de se métamorphoser en une masse de chair froide, calculatrice et obsédée de pouvoir.
Raïma la guérisseuse avait tenté de le préparer à cette confrontation en se donnant à lui, en l’éloignant de l’enfance, de leur sphère d’influence. Elle avait vu clair dans leur jeu bien avant lui, ou peut-être s’était-elle forgé une opinion dans le Livre des religions mortes, dans les prophéties ténébreuses de cette Apocalypse qu’elle proclamait en marche.
Il changea une nouvelle fois de position sur la banquette mais ne parvint pas à détendre sa jambe tordue ni à calmer les élancements de ses vertèbres lombaires. La sueur ruisselait sous sa tunique et son pantalon de peau. Il avait l’impression d’être plongé dans un bain à la fois bouillant et froid, exécrable en tout cas.
« Nous voulons maintenant entendre la sentence, Solman le boiteux ! »
La voix puissante d’ErHat avait retenti comme un coup de tonnerre sous la toile du chapiteau.
« Ne viens-tu pas d’affirmer que tu es le dernier des donneurs ? » reprit le Slang.
Les visages des pères et des mères du conseil aquariote se tournèrent à l’unisson vers leur accusateur. Solman, qui ne voulait pas accrocher leur regard, en profita pour les passer brièvement en revue : seule Joïnner, liquéfiée dans ses vêtements, semblait fléchir sous le poids des remords.
« Je n’ai jamais rien prétendu de tel, dit-il d’un ton hésitant.
– Je rends grâce à ta modestie, poursuivit le Slang en écartant les bras. Mais cette assemblée t’a entendu dire, il y a de cela quelques minutes, que seuls les donneurs pouvaient reconnaître le don. »
Solman hocha la tête d’un air las. Les troquants d’armes l’avaient manœuvré avec une habileté diabolique en dénonçant l’imposture de ses quatre confrères et en l’obligeant à s’affirmer publiquement comme le dernier des donneurs. Ils lui avaient coupé la possibilité de se dessaisir de l’affaire au profit d’un autre juge – puisqu’il avait lui-même reconnu qu’il n’y avait pas d’autre juge –, ainsi que l’Éthique le lui autorisait. Leur perspicacité l’étonna à nouveau : leurs perceptions n’étaient pas assez fines pour leur permettre de faire la différence entre une fillette à l’esprit vif comme Lorr et un véritable clairvoyant. Quelqu’un les avait donc informés, le même mystérieux indicateur, sans doute, qui les avait prévenus des intentions des trois Neerdands et lui avait sauvé la vie.
Solman s’éclaircit la gorge, se pencha vers l’avant et concentra son attention sur les trois Slangs. La lumière crue des projecteurs miroitait sur les pièces métalliques qui sertissaient leurs vêtements de cuir, sur les culots des balles garnissant leurs cartouchières, sur les crosses des pistolets glissés dans leurs ceintures.
« C’est ce que je croyais également… »
Il se rendit compte qu’il ne maîtrisait pas sa voix. Elle n’avait pas encore achevé sa mue, elle s’échappait dans les tonalités traîtresses de l’enfance malgré ses efforts pour la raffermir.
« Mais je m’aperçois que ce n’est plus tout à fait vrai, puisque vous avez vous-mêmes deviné que ces quatre-là – Solman désigna Lorr et les trois autres enfants d’un ample mouvement du bras – n’avaient pas le don. »
L’infime crispation de ErHat ne lui échappa pas. Oh, le Slang gardait suffisamment de maîtrise pour donner le change aux membres de l’assemblée, mais Solman constata que sa remarque avait ouvert une brèche dans son rempart mental, une faille minuscule dans laquelle il pouvait à présent s’insinuer pour sonder ses intentions profondes.
« Nous n’avons fait qu’énoncer une évidence qui est depuis longtemps de notoriété publique », dit ErHat avec ce sourire généreux qui dévoilait ses dents métalliques taillées en pointe et lui donnait un air de carnassier.
Tout de même, il fallait des certitudes ou une audace proche de l’inconscience pour oser contester les donneurs à l’occasion d’un grand rassemblement, surtout de la part d’individus condamnés onze ans plus tôt à cinq années d’emprisonnement dans les geôles troglodytes de Transylvanie. Solman oublia la douleur à sa jambe, les rigoles de sueur qui tendaient un filet poisseux sur son torse, le roulement lancinant de la pluie, l’hydre à mille têtes tapie dans l’obscurité du chapiteau, la présence encombrante des pères et des mères du conseil aquariote, pour focaliser l’ensemble de ses perceptions sur ErHat. Il cherchait un prétexte, un stratagème, n’importe quelle échappatoire lui évitant d’avoir à prononcer la condamnation à mort des six vieillards qui lui avaient tenu lieu de famille pendant onze ans. Ils avaient commis un crime que rien ne justifiait, mais, même si sa résolution n’était pas dénuée d’une certaine forme de lâcheté, il refusait d’être leur bourreau.
« De notoriété publique ? dit-il sans quitter ErHat des yeux. Je n’avais jamais entendu parler de ce genre d’évidence avant aujourd’hui.
– Les évidences sont comme les chiens sauvages, lâcha le Slang. Elles sautent à la gorge des uns et épargnent les autres. Ça n’a aucune espèce d’importance, nous voulons seulement la justice. »
Des pointes d’énervement perçaient dans sa voix puissante mais encore contenue. Il commençait à perdre son sang-froid, à sortir du bois, à offrir des prises à la vision pénétrante du donneur. Solman n’avait aucun doute sur la sincérité de sa démarche, mais il captait à présent une autre musique sous la rumeur de sa douleur et de son indignation, une musique, ténue, lointaine, qui ne lui correspondait pas, qui semblait provenir d’un corps étranger.
« À moi il me paraît important de comprendre d’où te viennent ces évidences. »
Il avait prononcé ces paroles de façon mécanique, sans relâcher son attention, simplement pour faire parler son interlocuteur, pour l’amener à se découvrir davantage, pour trouver l’issue de secours. Le regard éperdu de Lorr lui incendiait la joue droite. Il entrevoyait, sur la gauche de son champ de vision, les silhouettes claires et figées des pères et des mères du conseil aquariote, puis, au second plan, les rafales soudaines qui agitaient les rangs des spectateurs comme les herbes des plaines de l’Europe du Nord.
ErHat pointa un index rageur sur l’estrade.
« Eh bien, je vais t’en énoncer une autre, boiteux ! Tu cherches à gagner du temps parce que ta condition de donneur t’interdit de mentir et que tu répugnes à juger les pères et les mères de ton peuple ! Pas besoin d’être clairvoyant pour comprendre ça.
– Je cherche seulement à établir la vérité », marmonna Solman d’une voix traînante, absente.
La vérité, elle ne lui serait sûrement pas révélée dans son intégralité à l’occasion de ce procès, elle s’annonçait multiple, polymorphe, et le crime des pères et mères aquariotes n’en était qu’un fragment qu’il ne fallait à aucun prix extraire du contexte. Quelqu’un avait soufflé sur le désespoir des Slangs pour les pousser à cette démarche, quelqu’un dont la pensée sonnait à travers eux comme une trompette grave, quelqu’un dont l’intention était de désagréger le ciment des peuples nomades. Et décapiter le peuple de l’eau, dont dépendait la survie de tous les autres, était le meilleur moyen d’aviver les tensions et d’instaurer un état de guerre. Comme tous les hommes frappés par le malheur et assoiffés de vengeance, les Slangs se prêtaient à merveille à ce genre de manipulation.
Solman se tourna alors vers les six accusés. Il resta partagé pendant quelques secondes entre miséricorde et répulsion. Leurs yeux quémandaient de l’indulgence, même ceux d’Irwan, qui s’appliquait à dissimuler ses sentiments sous un masque impénétrable. Orgwan soutenait discrètement Joïnner dont les jambes flageolaient, menaçaient de se dérober à chaque instant. Il interpréta le sourire figé de Gwenuver comme une tentative tardive et odieuse d’acheter sa complicité.
« La sentence, boiteux ! » hurla ErHat.
La foule se mit à gronder et à tanguer comme un bateau ivre. Les faisceaux obliques des projecteurs miroitaient sur les rideaux de pluie tombant autour du chapiteau et extirpaient de la nuit précoce des visages enlaidis par la fatigue et la fureur.
Lorr bondit de sa chaise, s’avança sur le bord de l’estrade et fixa d’un air farouche l’hydre à mille têtes qui, brusquement sortie de sa léthargie, commençait à déborder de son antre, à se répandre dans l’espace réservé aux plaignants et aux accusés.
« Taisez-vous ! Vous ne comprenez donc pas qu’il a besoin de silence ? »
Sa voix aigrelette parut rebondir telle une balle de caoutchouc sur le mur de vacarme dressé devant elle. Ses yeux étincelaient avec davantage d’éclat que les pierres précieuses de sa tiare et les broches en or piquées dans sa robe pourpre.
« Tu es mal placée pour donner des leçons ! glapit une femme.
– On devrait te fouetter et te couper la langue, comme à toutes les tricheuses ! rugit un homme.
– Ta bouche est aussi sale que ton cul : il n’en sort que de la merde ! »
Lorr crut reconnaître la voix de la femme virgote qu’elle avait condamnée quelques instants plus tôt et qui profitait de la confusion pour contester le jugement, pour essayer de se soustraire à l’humiliation de la flagellation publique. Arc-boutée sur ses jambes, la petite Léote ne trembla pas ni ne recula d’un pouce.
« J’accepte de me soumettre à votre verdict, cria-t-elle. Vous ferez de moi ce que vous voudrez. Mais lui, écoutez-le, respectez-le, c’est notre dernier donneur. Les vénérés pères des Slangs ont placé en lui toute leur confiance. »
Solman l’admira, cette fillette dont la tiare lui donnait l’air d’une princesse des légendes dormantes, cet infime bout de courage drapé de rouge, cette proie sanglante sur le point d’être engloutie par la gueule écumante d’un monstre. Sa détermination réussit là où auraient sans doute échoué la menace et la démonstration de force. La multitude s’apaisa et, comme un fleuve en décrue, se retira à l’intérieur des limites assignées par les assesseurs. Lorsque le roulement de la pluie eut estompé tout autre bruit sous la toile, Lorr retourna s’asseoir sur sa chaise, plus pâle que le drap habillant la banquette. Elle prenait conscience, à cet instant, qu’elle venait de s’offrir en pâture à des hommes et à des femmes aux cœurs durcis par la haine. Solman lui adressa un regard complice, rassurant. Elle avait épargné une exécution sommaire aux accusés, à lui-même peut-être, et, tant qu’il aurait un souffle de vie, il s’opposerait avec la plus grande fermeté à toutes représailles exercées contre elle.
Certain maintenant que plus personne n’oserait l’interrompre dans ses investigations, pas même ErHat, piégé par les paroles de Lorr – le Slang ne pouvait à la fois proclamer sa confiance dans le jugement du dernier des donneurs et contester ses méthodes –, il entreprit de sonder sans hâte les esprits des pères et des mères du conseil aquariote. Il s’efforça d’oublier leur histoire commune, de glisser entre les mailles du filet de l’affection, de les contempler en toute impartialité, de plonger au plus profond d’eux. Il ne s’attacha pas à l’un d’eux en particulier, il les traita comme une entité indivisible, comme un agrégat de pensées, de souvenirs, de secrets. Ils disputaient des batailles obscures sur le champ élargi de leurs six consciences, ils traînaient des blessures anciennes, mal oubliées, des rancœurs inavouées, ils évoluaient dans un univers invisible où chacun s’attribuait un rôle assorti à ses désirs occultes, ils s’appuyaient les uns sur les autres pour compenser les manques, pour combler les vides. Solman lut les données plus ou moins récentes imprimées dans leur mémoire à la façon des traces informatiques abandonnées par les machines de l’ancien monde – et qui, par exemple, continuaient de régir les solbots –, il lut la décision d’éliminer Raïma, le projet de se débarrasser de Rilvo une fois son forfait accompli, il lut les choix dramatiques qui avaient jalonné leur chemin depuis qu’ils avaient conquis le pouvoir, les opérations frauduleuses qui leur avaient permis de garder la majorité lors des deux derniers scrutins aquariotes, leur peur du peuple des Slangs et la volonté d’extermination qui en avait découlé, les querelles haineuses qui les avaient divisés… Il lut enfin, dans des zones souterraines, aussi profondes que les couches où Helaïnn l’ancienne avait enfoui le meurtre de ses deux enfants, l’assassinat de ses parents.
Il eut l’impression d’être emporté par une coulée de glace. L’espace de quelques secondes, il fut coupé du monde, ramené à l’hébétude de l’errance dans la nuit qui avait suivi le crime. Il parvint, sans savoir comment, à contenir le hurlement qui gisait en lui depuis onze ans et qu’il n’avait encore jamais eu l’occasion de libérer. Puis des souvenirs affluèrent en masse dans son esprit gelé, antérieurs à cette nuit fatidique, la violente dispute qui avait opposé son père à un homme qui pouvait être Irwan – même geste mécanique pour remonter sa mèche –, les larmes de sa mère penchée sur son lit, l’irruption de deux visiteurs d’un autre peuple dans la tente familiale, les projets de départ, de fuite… Les éléments de leur mémoire et de sa mémoire s’emboîtaient les uns dans les autres avec une précision implacable : les pères et les mères du peuple aquariote avaient décelé son don de clairvoyance dès sa naissance, mais ses parents avaient refusé de se séparer de leur fils comme l’ordre leur en avait été signifié. Les donneurs étant de plus en plus rares, il était devenu l’enjeu d’une bataille féroce entre sa famille et les membres du conseil. Et les six vieillards qui se tenaient au pied de l’estrade n’avaient pas hésité, pour parvenir à leurs fins, à recourir aux moyens les plus radicaux. L’homme chargé de la besogne avait reçu pour consigne de déguiser ce double meurtre en un crime de maraudeur, de violeur. La négociation des responsables aquariotes avec l’exécuteur des hautes œuvres se nichait dans leur passé comme un serpent engourdi, qu’il lui suffisait à présent de réchauffer de sa vision pour le réveiller et l’amener à se découvrir. Il pouvait presque entendre la voix de mère Katwrinn fixer le prix du sang versé, la voix d’Irwan recommander la prudence, la voix de Gwenuver s’inquiéter de la réaction de l’enfant, la voix de Joïnner s’interroger sur la légitimité de leur décision… Et puis, la voix du tueur, cassante, enrouée, à la fois étrange et familière.
Un bruit fracassant fut le fil qui lui permit de s’orienter dans le labyrinthe de ses souvenirs et de revenir au présent. L’eau accumulée avait fini par crever la toile du chapiteau et s’écouler en cataracte quelques pas derrière l’estrade. Il se rendit compte qu’il pleurait. Mère Joïnner, soutenue par les pères Orgwan et Lohiq, versait également toutes les larmes de son corps. Alors, à cause d’elle, parce qu’elle étouffait depuis onze ans sous les remords, parce qu’il ne pouvait pas les dissocier dans sa sentence, parce que leur exécution ne ferait qu’envenimer les relations entre les peuples nomades, il se redressa, prit une longue inspiration, repoussa sa colère et écarta les bras.