Chapitre 14
Une sirène grave ulula alors que Solman n’avait parcouru que trois ou quatre cents mètres. Des dizaines de sirènes lui répondirent en écho tout le long de la caravane, un déluge cacophonique submergea le massif montagneux.
Les moteurs démarrèrent l’un après l’autre, les rafales de vent soufflèrent les panaches gris qui s’élevaient des cheminées. Solman s’arrêta sur le bord de la piste et vit les camions s’ébranler dans les lacets supérieurs. Exténué par sa marche et l’air raréfié de la montagne, il resta pendant quelques secondes sans réagir, les pieds glacés, les bras croisés sur sa poitrine pour repousser le froid sec qui lui mordillait la peau.
Plusieurs camions passèrent devant lui, traînant voitures et remorques dans un concert de vrombissements et de grincements. Moins nombreux que d’habitude, les guetteurs assis sur les plates-formes et emmitouflés dans des duvets lui adressèrent de petits signes de connivence. Il ne chercha pas à arrêter les chauffeurs, conscient qu’aucun d’eux n’accepterait de rompre l’ordonnancement du convoi. Garder le contact avec le véhicule précédent relevait pour eux de l’obsession, une hantise qui prenait racine dans les temps reculés où des camions isolés avaient été attaqués par des bandes de pillards et les passagers massacrés jusqu’au dernier. Dès que le moteur donnait des signes de faiblesse, qu’une roue crevait ou qu’un obstacle imprévu, un éboulement, un arbre arraché, une crue soudaine, coupait la piste, le chauffeur concerné actionnait sa sirène, les autres s’immobilisaient et ne repartaient qu’après avoir réparé le moteur, changé la roue, dégagé le passage et s’être assurés que plus rien ne risquait de scinder la caravane en plusieurs tronçons.
« Grimpe vite, mon garçon ! »
Solman leva les yeux et reconnut la femme du chauffeur ridé et moustachu du camion qui tractait la voiture de Raïma. Elle avait ouvert la portière et faisait de grands moulinets avec ses bras pour l’inviter à monter. Le véhicule roulait à une allure tellement réduite que le moteur menaçait de s’étouffer à tout moment. Solman se percha sur le marchepied en espérant que son pressentiment et sa douleur de ventre n’étaient que les conséquences de la tension psychologique des jours précédents.
Il referma la portière et se cala sur le siège passager contre la grosse femme dont l’odeur aigre lui fouetta les narines. Elle se pencha en arrière, sortit une couverture de laine de la couchette et la lui tendit avec un sourire forcé qui dévoilait ses dents irrégulières et grises. Il l’accepta malgré la saleté repoussante et les relents poussiéreux qui s’en dégageaient, s’en recouvrit les épaules et en maintint les pans resserrés sur son torse. L’air encore tiède diffusé par les ventilateurs du chauffage lui dégela les pieds. Le chauffeur accéléra pour combler l’intervalle avec le camion qui le devançait. Les lacets se raidissaient au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient du sommet. La lumière du jour, de plus en plus franche, ravivait les teintes des étendues d’herbe ou de mousse étalées entre les masses placides des rochers.
« Qu’est-ce que tu voulais dire tout à l’heure ? demanda le chauffeur sans quitter des yeux la piste étroite qui, par instants, paraissait piquer tout droit sur le vide.
– Une bêtise, j’espère », répondit Solman.
La femme se contorsionnait pour agripper le dossier et éviter d’être projetée sur lui par les secousses, mais elle ne pouvait empêcher sa chair débordante et flasque d’occuper les trois quarts du siège. Le chauffeur portait un pantalon de peau et une veste de toile directement passée sur sa peau nue qui laissait entrevoir un torse massif et velu.
« Il me semble avoir entendu dire qu’on allait tous attraper la mort, insista la femme.
– J’ai eu le sentiment qu’un danger nous attendait au relais. Mais j’ai pu me tromper, mes perceptions me jouent parfois des tours.
– Un danger ? Au relais de Galice ? Pas de danger ! s’esclaffa le chauffeur. On est les seuls dingues à fréquenter ces putains de pistes.
– Surveille ton langage, Chak, siffla la femme.
– Fais excuse, mon garçon. Nous, les chauffeurs, on a parfois tendance à jurer pire que ces enc… que les Slangs.
– Aucune importance », dit Solman.
Mis à part son haleine, probablement due à l’excès de kaoua, et une fois sa mauvaise humeur dispersée, Chak s’avéra un compagnon plutôt agréable, plus enjoué en tout cas que sa femme, Selwinn, qui ne cessait de le reprendre et sautait sur tous les prétextes pour se plaindre de sa condition. Solman connaissait mal le monde des chauffeurs, ayant toujours voyagé en compagnie des pères et des mères du peuple, puis, ces dernières semaines, dans la voiture de Raïma. Pourtant l’avenir du peuple aquariote et des autres peuples nomades reposait en grande partie sur ces hommes qui consacraient leur existence à l’entretien et à la conduite de leurs véhicules. Sans la mobilité offerte par les camions, pas de rhabde, pas de distribution d’eau, pas de vie. Avant de se perdre dans la forêt de l’Île-de-France, Helaïnn avait reconnu que les sourciers méprisaient les autres Aquariotes. Ce n’était pas seulement de l’arrogance mal placée, mais une erreur, un manque de discernement, car tous les maillons de la chaîne avaient leur importance, y compris les métiers de l’ombre tels que guetteur, tisserand et lavandier. Si les chauffeurs avaient leur langage bien à eux – et Chak ne se gênait pas pour en distiller quelques bribes de son cru –, ils étaient également liés par une fraternité qui n’existait pas dans les autres catégories, pas même chez les sourciers où l’ambition et l’esprit de clan interdisaient les relations sincères.
« Jamais un chauffeur ne s’aviserait d’abandonner un collègue dans la mouise, affirma Chak. Nous partageons tout, nos joies, nos emmerdements, notre kaoua, notre gaz. Tout, sauf nos femmes… »
Il éclata de rire et ajouta, sans tenir compte du regard meurtrier de Selwinn :
« Encore que certaines d’entre elles n’hésitent pas à se partager plusieurs d’entre nous. Le kaoua ne tient pas seulement l’esprit en éveil, si tu vois ce que je veux dire.
– Oh, pour ça, vous en êtes fier, de votre… »
Selwinn s’aperçut qu’elle était sur le point de proférer une grossièreté et se mordit les lèvres.
« Je pourrais t’en raconter, des histoires, reprit Chak après avoir rétrogradé en première pour franchir un passage particulièrement pentu. Ces prétentieuses de sourcières, par exemple, elles nous traitent comme des moins que rien, mais elles savent à qui s’adresser quand elles en veulent un bon coup dans le…
– Chaaaak ! »
Le bref dialogue échangé entre Helaïnn l’ancienne et le premier chauffeur qui s’était présenté sur les lieux de la rhabde dans la plaine d’Ukraine tendait à valider les propos du chauffeur, qui auraient pu résonner à des oreilles non averties comme une simple fanfaronnade. La chaleur montait progressivement dans la cabine. Solman commençait à se désengourdir mais sa douleur au ventre, en revanche, ne s’estompait pas. Il avait hâte maintenant d’arriver au relais de Galice, hâte de se débarrasser de cette prémonition réelle ou imaginaire qui ne le lâchait pas.
« Je dis ça, mais moi, Selwinn me suffit », ajouta Chak.
Solman perçut la musique de la tromperie dans la voix du chauffeur. Il se garda de le démentir. Après tout, Chak ne faisait qu’user lui aussi du mensonge pour raboter les aspérités d’une existence parfois rude, blessante. Selwinn déplia son bras gauche et, du dos de la main, caressa la joue de son mari, hérissée d’une barbe de deux ou trois jours. Leur amour s’était asséché, comme ces nappes trop vite absorbées par une terre assoiffée, et les petites duperies comme celle-là étaient les gouttes d’eau qui leur permettaient de se rafraîchir, de se supporter.
Le camion franchit le sommet à l’issue d’un interminable lacet et parcourut une courte portion de plat avant de basculer dans la descente. Le relais de Galice se situait sur l’autre versant, à mi-pente, au centre d’un cirque qui ne comptait qu’un seul accès taillé dans le roc et qu’entouraient des murailles rocheuses hautes par endroits de vingt mètres.
« Et, dis-moi, comment c’est… »
Chak cherchait ses mots, et Selwinn, visiblement, redoutait ceux qui allaient sortir de sa bouche.
« Enfin, c’est comment avec elle ? Je veux dire, avec la guérisseuse ? Tu sais, pour…
– Avec une transgénosée ? »
Le donneur avait mis une telle froideur dans sa voix que Chak jugea préférable de ne pas insister.
« C’est une femme comme les autres, avec sans doute un peu plus d’amour à donner que les autres, reprit Solman d’un ton plus aimable. Vous permettez ? »
Il désignait les jumelles dont l’étui de cuir dépassait du compartiment de la portière.
« Te gêne pas, mon garçon. »
Il braqua les jumelles sur la masse sombre du cirque qui se dévoilait par fragments entre les épingles de la piste, les rochers, les buissons et les arbustes habillant le versant. Après une rapide mise au point, il exploita les rares zones dégagées pour observer les abords du relais. Il n’y décela ni mouvement, ni couleur, ni scintillement inhabituels, rien qui aurait pu trahir la présence d’hommes ou d’animaux. Les camions de tête s’engouffraient dans le passage, disparaissaient pendant quelques secondes sous le gigantesque fronton rocheux, puis réapparaissaient à l’intérieur du cirque et se garaient à proximité des pompes protégées par un auvent métallique à demi rongé par la rouille. Les enfants, plus vifs que les adultes, sortaient des voitures et s’éparpillaient autour des amoncellements de carcasses et de pneus qui offraient d’infinies possibilités de jeux.
« Tu vois quelque chose ? demanda Chak.
– Tout est normal, apparemment.
– Tu vois que tu avais tort de t’en faire. Je te dis qu’on est les seuls dingues dans ces foutues montagnes.
– Fasse le ciel que tu aies raison… »
Solman remisa les jumelles dans leur étui, mais il ne se sentirait pas entièrement rassuré tant que la caravane ne serait pas sortie du massif pyrénéen.
« Où étais-tu ? Je me suis fait un sang d’encre. »
Raïma tendit sa tunique et ses bottes à Solman. Elle avait passé une combinaison d’un tissu épais et gris dont elle avait remonté le col fourré sur ses joues. Elle s’assit sur le marchepied et entreprit de lacer des chaussures de cuir à tige montante auxquelles il manquait un crochet sur trois. Les deux cents camions étaient maintenant rassemblés dans le cirque comme un troupeau de vaches sauvages regroupées autour d’un point d’eau. Le vent toujours froid et sec dispersait les odeurs de rouille, de cuisine et de gaz. Les rires criards des enfants accompagnaient le bourdonnement obstiné des grands véhicules qui effectuaient les manœuvres pour se présenter devant les pompes. Le camion qui tractait la voiture de Raïma, plus deux petites remorques bâchées, stationnait, en attendant de faire le plein, près d’un amas d’épaves parmi lesquelles on pouvait reconnaître les fuselages et les pales de ces anciens engins volants qu’on appelait les coptères.
« Tu as faim ? reprit la jeune femme en relevant la tête. Tu veux que je te prépare quelque chose ? »
Solman ne répondit pas, les yeux rivés sur la ligne dentelée des murailles. Il discerna un éclat de lumière entre les rochers, si fugace qu’il douta aussitôt de l’avoir perçu. La douleur débordait maintenant de son ventre, montait le long de sa colonne vertébrale, lui infestait le crâne. Les ombres rasantes des montagnes recouvraient le cirque comme un filet sombre et sournois.
« Au fait, tu ne voulais pas rencontrer d’urgence les pères et les mères aquariotes ? »
Un deuxième éclat de lumière, un peu plus long, l’esquisse d’un mouvement, d’une silhouette, au-dessus d’une crête.
« Eh, quand tu seras décidé à parler… »
Il y eut d’abord un sifflement, à peine perceptible, comme une bourrasque plus virulente que les autres, puis une explosion, à une trentaine de mètres de l’endroit où ils se trouvaient, une boule de feu, un réchauffement brutal, une odeur de métal fondu, de chair grillée, un temps de suspension, de stupeur, vite interrompu par les hurlements.
« Mon Dieu », souffla Raïma, livide, pétrifiée sur le marchepied.
Solman les distinguait maintenant : des dizaines d’hommes disséminés par petits groupes le long de la muraille qui surplombait le cirque, armés de fusils gigantesques dont les canons saillaient des irrégularités rocheuses comme d’autant de meurtrières. Deux explosions retentirent coup sur coup vers le centre du relais. Solman comprit que les assaillants visaient les pompes, particulièrement vulnérables avec leurs tuyaux souples déroulés jusqu’aux bouches des réservoirs des camions. Les déflagrations projetèrent des corps désarticulés à plus de dix mètres de hauteur, et générèrent une fumée épaisse, toxique. Une nouvelle poussée de chaleur rendit l’air irrespirable. Les crépitements secs d’armes automatiques hachèrent les échos sourds et prolongés des explosions, une grêle de balles s’abattit sur la tôle des remorques, des voitures, des camions, des épaves, souleva des gerbes de terre et de poussière de roche.
« Planque-toi ! hurla Solman.
– Où ? » gémit Raïma.
Il prit conscience qu’ils ne seraient en sécurité nulle part, que la seule façon de se sortir du traquenard était d’organiser le repli avant que les débris ne les bloquent définitivement dans la nasse. Une roquette éclata avant de toucher le sol, une corolle éblouissante s’épanouit au-dessus des épaves des coptères. Renversé par la déflagration, Solman roula sur lui-même, buta contre la roue de la voiture, se releva, chancelant, inhala une bouffée d’air qui lui calcina la gorge et les poumons. Il entrevit, entre les écharpes d’une fumée noire et saturée d’une âcre odeur de poudre, le corps de Raïma étendu contre le marchepied, immobile. Fou d’inquiétude, il se précipita vers elle sans se soucier des balles qui sifflaient alentour et lui souleva la nuque. Sa main se poissa du sang sourdant en abondance du cuir chevelu de la jeune femme. Elle avait perdu connaissance, mais elle respirait et ne présentait aucune autre trace de blessure. Il remarqua la touffe de cheveux collés par le sang sur le bas de la voiture, en déduisit qu’elle avait heurté la tôle en tombant, la ranima d’un pincement prolongé sur la joue. Elle rouvrit les yeux, parut se demander ce qu’elle fichait là, puis la douleur persistante à son crâne la tira de sa léthargie et la relia au présent.
« Tu m’entends ? » demanda Solman.
Elle acquiesça d’un clignement de paupières.
« Tu peux marcher ? »
Elle s’appuya sur son bras pour se redresser et se camper sur ses jambes encore vacillantes.
« Attends-moi là. J’en ai pour deux secondes. »
Elle s’adossa à la cloison métallique le temps qu’il s’engouffre dans la voiture et en revienne quelques instants plus tard avec deux pans de tissu qu’il avait déchirés dans l’une de ses robes.
« Mets ça sur ton nez et ta bouche. »
Il lui tendit un bout d’étoffe.
« À quoi ça sert ? murmura-t-elle, les yeux larmoyants. Les cavaliers de l’Apocalypse, le feu, la fumée, le soufre… Tout est fichu. Fichu.
– Mets-le ! » dit-il d’un ton dur.
Elle haussa les épaules et, l’imitant, se recouvrit le bas du visage du pan de tissu qu’elle noua sur sa nuque.
« Suis-moi. »
Ils se dirigèrent vers l’avant du camion tout en restant collés contre la carrosserie de la citerne pour éviter les balles qui pleuvaient autour d’eux. Un peu plus loin, les pneus enflammés d’une remorque crachaient une poix délétère, des flammèches léchaient les cordes de la bâche. Les explosions continuaient de rouler comme des coups de tonnerre, concentrées dans le périmètre des cuves et des pompes. Elles n’avaient pas encore touché les réserves de gaz, sans doute parce que le premier réflexe des chauffeurs, protégés par l’auvent métallique, avait été de remiser les tuyaux dans les coques blindées des pompes et de rabattre les volets de sécurité.
Solman entrevit deux silhouettes devant lui, recroquevillées sous l’aile avant du camion. Il reconnut Chak et Selwinn, blottis l’un contre l’autre comme des chiots apeurés. Une balle percuta le capot allongé, sur lequel elle creusa une cavité de la largeur d’un pouce.
Les yeux de Chak s’emplirent d’abord de méfiance, voire d’agressivité, lorsque Solman et Raïma vinrent solliciter une petite place sous l’aile, puis de bienveillance après qu’il eut identifié le donneur sous son masque de tissu.
« Tu avais foutrement raison, marmonna le chauffeur en se tassant contre la roue. Ces enculés de Slangs nous tiennent par les couilles.
– Rien ne prouve qu’il s’agisse des Slangs, répliqua Solman.
– Qui ça peut être d’autre, hein ? Ton jugement leur a donné tort, et le conseil des peuples en a profité pour ordonner l’exécution des pères slangs.
– Je ne le savais pas… »
Solman se mordit l’intérieur de la joue jusqu’au sang. Il aurait dû se douter que les pères et les mères aquariotes profiteraient de sa torpeur au lendemain du jugement pour se débarrasser de ces témoins gênants qu’étaient devenus les trois Slangs. Il s’expliquait à présent les raisons qui les avaient poussés à précipiter le départ du peuple de l’eau et à rouler en pleine nuit sur les pistes dangereuses des Pyrénées. Ce faisant, ils avaient foncé tête baissée dans le piège sans laisser une chance à leur donneur de prévenir le désastre. Il commençait à penser qu’il avait commis une erreur fatale en trahissant le don, que la vérité était toujours préférable à la compromission, quel que fût le prix à payer. Il repoussa avec l’énergie du désespoir le sentiment de culpabilité qui se répandait en lui avec la virulence d’un acide.
« Si on ne bouge pas, on sera tous morts dans une heure.
– Bouger ? grommela Chak. Ces enfoirés nous tirent comme des lapins…
– C’est ça que tu veux, Chak ? Te laisser tuer sans avoir rien tenté ? »
Le chauffeur lui décocha un regard à la fois intéressé et sceptique. Selwinn, elle, paraissait en état de choc, indifférente, comme si, incapable d’appréhender la réalité, elle s’était fermée au monde et réfugiée dans un univers illusoire, imperméable au fracas des explosions. Son foulard avait glissé en arrière et libéré une somptueuse chevelure d’or foncé qui se déversait comme une corne d’abondance sur ses épaules et sa poitrine.
« Qu’est-ce que tu proposes ? grogna Chak.
– De démarrer ton camion et de rouler vers la sortie du cirque en actionnant ta sirène pour inciter les autres à te suivre. »
Le chauffeur hocha la tête à plusieurs reprises avant d’objecter :
« Rien ne prouve qu’on ait la place de passer. »
Une roquette tomba à proximité et les obligea à garder le visage plaqué au sol le temps que se disperse l’haleine brûlante de la déflagration. Un sourire de démence flottait sur les lèvres de Selwinn lorsque la pression de la main de Chak se relâcha et qu’elle put relever la tête.
« On ne le saura jamais si on reste là, dit Solman.
– D’accord, mon garçon, lâcha le chauffeur. Ça vaut peut-être le coup d’essayer.
– Raïma et Selwinn s’installeront dans la voiture. Elles seront moins exposées.
– Je m’en occupe », fit Raïma.
Le sang collait des mèches de ses cheveux sur ses tempes et ses joues. Elle semblait avoir recouvré sa combativité, son envie de vivre. Elle déposa un baiser sur les lèvres de Solman, prit Selwinn par la main et l’entraîna vers la voiture. La grosse femme lui emboîta le pas sans résistance. Chak et Solman sortirent à leur tour de l’abri et s’assurèrent qu’elles étaient arrivées à bon port avant d’escalader le marchepied. Une fumée piquante, suffocante, s’engouffrait dans la cabine par la vitre côté conducteur restée ouverte.
« Bordel de Dieu, cette saleté va nous asphyxier ! » gronda Chak en remontant vigoureusement la vitre.
Vue de la cabine, la caravane aquariote ressemblait désormais à un immense corps taillé en pièces et criblé de brûlures. Les panaches noirs couchés par les rafales de vent s’entrecroisaient et formaient un toit insaisissable au-dessus du cirque. Des flammes hautes de dix mètres vomissaient par endroits des gerbes de particules carbonisées. Des ombres affolées couraient à l’aveuglette dans les allées jonchées de cadavres éventrés, déchiquetés. Les camions garés devant celui de Chak ne permettaient pas à Solman d’apercevoir les cuves ni les pompes, mais il supposait qu’elles étaient encore intactes, ou les dégâts auraient été beaucoup plus importants.
« Démarre ! »
Son cri tira Chak de la torpeur qui s’était emparée de lui à la vue de ce spectacle de désolation. Il fallut que le chauffeur, hébété, appuie à trois reprises sur le bouton du démarreur pour lancer le moteur. Il desserra le frein à main, passa la marche arrière avec une telle maladresse qu’une succession de grincements sinistres montèrent de la boîte de vitesses, puis il entama sa manœuvre pour dégager son véhicule coincé devant par le cul d’une remorque et derrière par le museau écrasé d’un camion.
« Par où je vais ? »
Le maniement du large volant requérait un effort violent qui tendait les muscles de son visage et de son cou.
« Par où tu peux », dit Solman.