« Jamais on ne passera… »
Le camion avait parcouru une centaine de mètres sans encombre.
La fumée rendant la visibilité pratiquement nulle, Chak avait dû freiner à plusieurs reprises en catastrophe pour éviter de happer les
hommes, les femmes et les enfants pris de panique qui traversaient
subitement l’allée et qui, sans ses réflexes, se seraient jetés sous ses
roues. Du bout des doigts, il pressait en continu le poussoir de la
sirène placé sur le moyeu du volant. Les yeux rivés sur le rétroviseur,
Solman vit qu’une poignée de camions s’étaient élancés à leur suite.
Les chauffeurs, exercés par leur longue pratique des convois, avaient
compris qu’ils ne devaient pas se précipiter en désordre vers la sortie
du relais mais se caler sur le véhicule de tête. Même si une roquette
ou un obstacle pouvait à tout instant arrêter ce dernier et les condamner à une immobilité définitive, ils savaient d’instinct que leur seule
chance d’atteindre l’entrée du passage taillé sous la roche reposait sur
la cohésion, sur cette discipline d’ensemble acquise et peaufinée au
cours d’années et d’années de conduite sur les pistes d’Europe. Les
ululements graves des sirènes dominaient à présent le raffut des
explosions et les aboiements rageurs des armes automatiques, invitaient le peuple de l’eau à se ressaisir, informaient chacun de ses
membres qu’il n’était plus livré à lui-même, qu’une parade commune
s’organisait, que la force du collectif réussirait peut-être à les tirer
d’une situation en apparence désespérée. Les guetteurs qui avaient eu
le temps de descendre de leur poste avant d’être fauchés par une
rafale s’étaient calés contre les citernes, les voitures, les remorques
ou les épaves. Leurs ripostes, bien que sporadiques, contraignaient
les assaillants à ralentir leur propre cadence de tir et multipliaient les
infimes sursis qui, mis bout à bout, devenaient des intervalles de
temps dans lesquels la caravane pouvait s’engouffrer.
Le pare-chocs du camion percuta un enfant surgi, nu et ensanglanté, d’un rideau de fumée et, malgré la vitesse réduite, l’envoya
rouler cinq ou six mètres plus loin.
« Putain de bordel de merde ! » vociféra Chak, le visage perlé de
gouttes de sueur.
Il s’arc-bouta de tout son poids sur la pédale de frein et réussit à
s’arrêter avant de passer sur le corps inerte.
« J’y vais ! » hurla Solman.
Il ouvrit la portière, dévala d’un bond le marchepied, se reçut
comme il le put sur le sol rocheux. L’air l’enveloppa comme une
gangue incandescente. Les odeurs mêlées de poudre, de métal fondu
et de caoutchouc brûlé transpercèrent son masque de tissu, lui agressèrent les narines, le palais et la gorge. Il suspendit sa respiration, se
rua vers l’enfant, âgé de quatre ou cinq ans, recroquevillé en chien de
fusil à moins de cinquante centimètres de la roue aux crans usés, et lui
palpa les jugulaires : le cœur battait encore, mais des filets de sang
s’écoulaient de ses oreilles et des commissures de ses lèvres. Le reste
du corps ne présentait que des lésions superficielles, des égratignures
teintées de rouille certainement dues aux frottements avec les saillies
des engins militaires à l’abandon. Une explosion secoua le sol et vibra
un long moment dans les structures métalliques environnantes. Une
torche vivante traversa l’allée en abandonnant une plainte pathétique
sur son passage.
Solman souleva l’enfant, parvint à remonter dans la cabine malgré
une douleur aiguë à sa jambe et allongea le petit corps sur la couchette. Chak embraya et accéléra avec un peu trop de brutalité
puisque le camion hoqueta et trembla de toute sa carcasse avant de
repartir.
« Tu crois que le gosse s’en tirera ?
– Je n’en sais rien, répondit Solman en reprenant place sur le
siège. Ce que je sais, c’est qu’on ne peut plus s’arrêter, ou nous gaspillerons nos dernières chances de nous en sortir.
– Tu es capable de voir à l’intérieur des gens, à ce qu’on m’a
raconté. C’est le moment ou jamais de te servir de ton don, tu penses
pas ? Peut-être que tu pourrais me guider, m’indiquer la sortie…
– Rien ne prouve que ça marche dans ce genre de situation.
– Tu ne le sauras jamais si tu n’essaies pas. C’est pas ce que tu m’as
dit tout à l’heure ? »
Chak faillit emboutir une citerne percée et garée en travers qui
surgit comme un spectre de l’étoupe grise. Un coup de volant désespéré sur la gauche lui permit d’éviter la collision et de s’engouffrer
dans une allée perpendiculaire. Agenouillée devant un cadavre calciné, une femme au visage déformé par la douleur et à la robe en lambeaux agitait vainement les bras. La tempête de soufre et de feu faisait
rage alentour, les éclairs aveuglants semblaient jaillir de la terre pour
tenter de désagréger le lut de fumée qui recouvrait le cirque. S’il handicapait Chak et les autres chauffeurs, le manque de visibilité présentait l’avantage de masquer aux yeux des assaillants leur tentative
éperdue de gagner la sortie du relais.
« J’ai une putain d’impression de tourner en rond ! gronda Chak.
J’ai aucun repère, rien pour m’orienter. »
Solman jeta un bref coup d’œil à l’enfant allongé sur la couchette
et constata que sa poitrine continuait de se soulever régulièrement.
Puis, se rendant compte qu’ils ne voyaient pas à dix mètres devant
eux, il se résolut à suivre le conseil de Chak, à en appeler à l’autre
vision, à la vision pénétrante, à la clairvoyance. Il n’avait jamais exercé
son don dans ce genre de circonstances, parce que l’occasion ne s’était
pas présentée, parce que, depuis qu’il était donneur, jamais le peuple
de l’eau ne s’était trouvé dans une situation aussi critique. Il s’efforça
de se concentrer sur l’allée noyée de fumée, prit conscience qu’il haletait comme un jeune chiot, qu’il se projetait tout entier vers l’extérieur, vers les grondements et les éblouissements des explosions, vers
les corps éventrés ou calcinés pétrifiés au sol dans d’étranges poses,
vers les survivants qui couraient dans tous les sens comme des fourmis affolées. Il lui fallait couper les prises, s’extraire de ce contexte qui
sollicitait ses sens, ses émotions, qui le maintenait à un niveau d’excitation tel que l’idée même de plonger en lui-même lui paraissait
inconcevable. Il arracha son masque de tissu, ferma les yeux, lutta
pendant quelques secondes contre une envie folle de les rouvrir,
éprouva les pires difficultés à franchir le barrage de bruit qui le coupait de sa source intime, faillit remonter brutalement à la surface
lorsqu’un coup de frein de Chak l’éjecta à moitié de son siège, se
cramponna à la fois à l’accoudoir et à sa volonté pour rester immergé
dans son silence intérieur.
Il ne perçut rien d’autre, dans les premiers temps, qu’une sensation
de paix, une forme d’indifférence au monde, comme si le monde
n’était que l’écume d’une autre réalité, plus stable celle-ci, où le mental et les émotions apparaissaient pour ce qu’ils étaient, des vagues,
des remous superficiels sans cesse stimulés par les sens. Une part de
lui refusait l’acte de confiance total exigé par ce niveau de réalité,
s’obstinait à jouer la musique entêtante de l’angoisse, soufflait sur ses
peurs et ses doutes, mais, comme un plongeur rivé à sa corde, il poursuivit sa descente vers les profondeurs de l’être, accepta de se défaire
de cette conscience du moi qui l’emprisonnait dans des limites,
accepta de s’abandonner au vide, effrayant pour qui se croit défini par
l’espace et le temps, euphorisant pour qui accepte de n’être qu’une
goutte dans l’océan et qui apprend, en retour, que l’océan est contenu
dans la goutte. Il s’immergea dans un flot sans commencement ni fin,
où n’existaient ni passé ni futur, où l’être se suffisait à lui-même. Il se
sentit imprégné d’éternité, non pas à la manière de ces fous d’immortalité qui se dérobent sans cesse face à l’énigme du temps, mais
éveillé, vigilant, tout entier contenu dans le présent. Il percevait les
bruits extérieurs avec une acuité décuplée, les jurons de Chak,
les grincements de la boîte de vitesses, le ronflement du moteur, les
gémissements de l’enfant, les lamentations des blessés, le crépitement
des balles sur le pare-brise, les coups de tonnerre des explosions. Ils ne
perturbaient plus son silence, ils n’affectaient plus ses émotions, ils
n’étaient plus que des signes jalonnant une portion de l’espace et du
temps, des bornes entre lesquelles il pouvait désormais déployer
son don. Sa vision engloba l’ensemble du cirque, le centre occupé par
les cuves et les pompes de gaz, le réseau labyrinthique formé par les
allées entre les camions, les voitures et les remorques, les cratères
forés par les roquettes, les incendies propagés par le vent, les groupes
d’assaillants répartis tous les dix pas le long de la muraille circulaire.
Les hommes semblaient s’opposer à l’intérieur et sur le pourtour du
relais, mais tous, comme les membres d’un grand corps, évoluaient
sur une fréquence commune dont ils avaient occulté l’existence, tous
étaient façonnés par cette présence silencieuse qui avait le pouvoir
d’effacer les souffrances, de guérir les blessures du temps. Un sentiment de compassion monta en Solman avec la force d’une marée,
déblaya ses peurs, irrigua ses pensées, son souffle, son cœur, tendit
son énergie vers les survivants du peuple aquariote, vers l’enfant qui
agonisait sur la couchette.
« On est baisés ! » hurla Chak.
Les débris enflammés d’une remorque barraient l’allée sur toute sa
largeur.
« Tourne à droite, dit Solman sans rouvrir les yeux.
– À droite ? T’es dingue ! C’est complètement bouché par là.
– Une voiture détachée. Pousse-la avec ton camion. Il n’y a personne dedans.
– Tu crois que… »
Chak jeta un coup d’œil à Solman et se rendit compte que son
visage était paisible, absent, comme transfiguré. Le chauffeur réagit
en homme simple. Il ne chercha pas à comprendre les raisons de cette
soudaine métamorphose, il y décela l’intervention de la Providence et
plaça d’emblée toute sa confiance dans le pouvoir du donneur qu’il
avait appelé de tous ses vœux quelques instants plus tôt. Sans cesser
d’actionner sa sirène, il tourna à droite, avança à allure réduite pour
amortir le choc, entra en contact avec la voiture dont la porte s’arracha de ses gonds, rétrograda, accéléra à fond pour lâcher toute la puissance du moteur. Prise en travers, la voiture glissa sur ses roues,
pivota sur le côté, se renversa et éclata comme un fruit mûr en touchant le sol. Chak s’épongea le front d’un revers de manche. Aussi
loin que portait sa vue, il ne distinguait pas d’autre obstacle entre les
rangées de camions et de citernes dont certaines perdaient leur eau en
abondance. Les balles criblaient son pare-brise d’impacts de la taille
d’un œil. Il avait déjà perdu deux des trois couches de verre incassable
qui équipaient toutes les ouvertures des camions et des voitures,
la première à cause d’un éboulement dans les Carpates orientales, la
deuxième à cause d’une averse de grêlons plus gros que des œufs de
poule. Il espéra que la dernière tiendrait le coup, mais, à en croire les
brisures de plus en plus longues qui couraient sur le matériau transparent, il était permis d’en douter.
« Stop », dit Solman.
Chak s’exécuta bien que l’allée lui parût toujours dégagée.
« Qu’est-ce qu’on… »
Une détonation assourdissante lui rentra sa question dans la gorge,
une langue de feu lécha le sol à moins de cinq pas du camion, une
pluie de terre et de débris dégringola sur le pare-brise et le capot, un
objet atterrit sur l’aile avant gauche, un objet que Chak, abasourdi,
identifia comme un bras.
« Bon Dieu, si on avait…
– Avance, dit Solman.
– Mais, il doit y avoir un trou de plusieurs mètres de…
– Avance. »
Chak obtempéra tout en gardant le pied gauche au-dessus de la
pédale de frein. Il entrevit, sous les entrelacs de fumée, la forme
sombre et caractéristique d’une cavité, sans doute plus d’un mètre de
profondeur, largement de quoi se planter pour de bon. Il apercevait
dans son rétroviseur le pare-chocs et la calandre du camion qui, tous
phares allumés, suivait de près sa deuxième remorque.
« À gauche », dit Solman.
Chak hocha la tête et amorça son virage pour glisser son véhicule
dans un étroit espace entre deux amas de ferraille. Les ailes du camion
et les flancs de la citerne grincèrent contre les aspérités métalliques
qui saillaient comme autant de lances des carcasses empilées.
« Tout droit, et à fond. »
D’un nouveau coup d’œil dans le rétroviseur, Chak s’assura que le
chauffeur suivant était passé sans encombre puis écrasa la pédale
d’accélérateur. Le moteur libéra toute sa rage, le camion prit de la
vitesse et fonça dans le brouillard qui s’opacifiait encore dans cette
partie du cirque. Trempé de sueur, les nerfs à vif, Chak avait l’impression de conduire en aveugle. À cette allure, et avec cette absence de
visibilité, il n’aurait aucune chance d’éviter un éventuel obstacle.
Deux corps étendus surgirent à moins de cinq mètres de son pare-chocs. Le léger cahot qui secoua la cabine lorsque sa roue avant
gauche leur passa dessus lui fit l’effet d’un choc effroyable. Sans
doute étaient-ils déjà morts – il lui avait pourtant semblé que l’un
d’eux avait agité le bras –, mais il ne put s’empêcher de penser qu’il
les avait tués une deuxième fois. Écraser quelqu’un était l’autre hantise des chauffeurs. Cela lui était arrivé, comme à beaucoup de ses collègues. Vingt ans plus tôt, une adolescente était tombée d’un arbre au
moment où il partait en direction d’une cuve d’eau déterrée par les
sourciers. Il l’avait pratiquement coupée en deux au niveau de la taille.
Après enquête et audition des témoins, le conseil aquariote l’avait
publiquement dégagé de sa responsabilité, mais il avait mis des
années à oublier l’atroce souvenir du corps mutilé par ses roues.
« La porte du relais, dit Solman. Tout droit.
– Ces fumiers ne nous attendent pas de l’autre côté ?
– Pas encore. Ils sont obnubilés par les cuves et les pompes. Et la
fumée est tellement épaisse qu’ils ne nous voient pas.
– Comment tu peux… »
Chak s’interrompit. Plus tard les questions, quand ils seraient sortis de ce merdier. Il s’agissait maintenant de ne pas rater le court tunnel qui donnait sur la piste et dont l’étroitesse interdisait tout écart.
La muraille rocheuse se dressait dans le lointain, ombre haute dont
l’immobilité contrastait avec l’instabilité des volutes grises modelées
par le vent.
« J’ai comme l’impression que t’as réussi à me guider dans cette
foutue purée, donneur », murmura le chauffeur.
Il distinguait à présent la bouche arrondie du passage. La lumière
du soleil s’y engouffrait et nimbait d’argent les entrelacs de fumée.
« Fonce, dit Solman d’une voix toujours aussi neutre. Ils ont compris notre manœuvre, ils essaient de nous boucher le passage. »
Chak, qui avait inconsciemment ralenti pour viser l’entrée du tunnel, rétrograda et enfonça la pédale d’accélérateur.
« C’est le moment de savoir ce que tu as vraiment dans le bide,
mon vieux Chak », marmonna-t-il.
Il discerna des silhouettes enrobées de lumière à l’autre extrémité
du passage. Affairées à descendre un bazooka à l’aide de cordes. Bon
Dieu, si ces salopards réussissaient à installer leur engin à temps, ils
transformeraient son camion en une bouillie métallique et bloque
raient les autres dans la nasse. Une telle tension aiguisa son cerveau,
ses nerfs, ses muscles, qu’il oublia toutes ses peurs. L’aiguille du
compteur bondit au-dessus de la marque des quatre-vingts kilomètres-heure. Le regard rivé sur la bouche au cintre arrondi, il ne
marqua aucune hésitation au moment de s’engager dans le tunnel. Le
grondement du moteur prit une résonance effrayante sous la roche.
L’aile droite racla la paroi dans une gerbe d’étincelles. Chak s’en dégagea d’un petit coup de volant qui faillit jeter le camion sur le bord
opposé.
Les hommes étaient au nombre de six de l’autre côté. Six en plein
milieu de la voie d’accès, en train de charger avec des gestes fébriles le
lance-roquettes dont le canon se braquait déjà sur cette cible immanquable qu’était la porte du relais.