Chapitre 18
La Méditerranée reflétait la tristesse du ciel. Elle se perdait dans le prolongement des falaises abruptes qui surplombaient les criques rocheuses, elle accrochait les nuages à l’horizon, si bien qu’il n’existait plus de ligne, plus de frontière entre le haut et le bas, entre l’étendue d’eau et la plaine céleste. On la disait morte, comme la Baltique, comme toutes les mers fermées ou les grands lacs qui parsemaient le territoire de l’Europe. Empoisonnée par les anguillesGM et par les substances toxiques déversées durant la Troisième Guerre mondiale, elle n’abritait plus une algue, plus un poisson, plus un coquillage, seulement des nappes de matières en décomposition qui voguaient telles des îles maudites et atteignaient parfois un diamètre de deux cents kilomètres.
Trop petite pour être régénérée par les marées, la Métrée, comme l’appelaient les Albains et les autres peuples vivant près de ses côtes, n’était qu’une immense mare putride qui semblait déborder de toute la misère humaine. Seules certaines de ses plages de sable fin rappelaient sa splendeur passée, comme des bijoux oubliés sur le cou d’une morte. La végétation elle-même avait reculé sur une frange de plusieurs dizaines de kilomètres, laissant place à des marais lugubres où ne poussaient que des buissons de ronces noirâtres aux feuilles, aux épines et aux baies mortelles. Ou bien, et c’était le cas sur les falaises de la Catalogne française, elle s’était massée sur les hauteurs dans une exubérance qui cadrait mal avec la sévérité rocailleuse du paysage. Un vent fort et glacial répandait une odeur tenace de putréfaction.
« L’endroit a changé, dit Irwan. Il y a plus de vingt ans que je n’y suis pas venu. Mais je crois me rappeler que la réserve se trouve par là. »
Il désignait une haie touffue d’arbres enchevêtrés les uns dans les autres, oliviers, saules, pins maritimes et cyprès enlacés par des lianes noires. Les yeux plissés, Gwenuver essayait de se souvenir elle aussi, mais, malgré ses efforts pour occuper une bonne place dans la nouvelle organisation aquariote, elle restait incapable de s’orienter dans ce fouillis végétal, incapable de démontrer son utilité à son peuple.
Les camions avaient roulé toute la nuit sur la piste relativement dégagée et plane qui longeait les contreforts des Pyrénées jusqu’à la côte méditerranéenne. On n’avait déploré qu’un seul incident au cours du trajet : un camion était tombé en panne de gaz. Aux lueurs des phares et des lampes, les chauffeurs avaient repéré une fissure sur la première couche de métal de l’énorme réservoir placé sous la cabine. En l’examinant de plus près, ils s’étaient rendu compte que les deuxième et troisième couches étaient également fendillées et que le gaz liquéfié s’était échappé, une fuite qui avait enrobé le métal d’une fine couche de glace et qui, si une étincelle s’était allumée dans son sillage, aurait pu se révéler désastreuse. On n’avait pas eu d’autre choix que de pousser le véhicule sur le bord de la piste, de récupérer ce qui pouvait l’être, l’eau de sa citerne, qu’on avait transvasée dans plusieurs citernes à moitié vides, les vivres, les armes et les toiles de tente, de répartir dans d’autres voitures les douze passagers, dont trois enfants en bas âge emmaillotés dans leurs langes. Autant d’opérations qui avaient coûté deux heures.
« Va falloir nettoyer tout ça, si je comprends bien », marmonna Chak.
Les traits tirés et les yeux rougis par deux nuits de veille successives, il avait un besoin urgent de repos, comme la plupart des chauffeurs. Irwan était venu s’installer dans sa cabine à la faveur de la dernière pause avant l’aube et lui avait enjoint de quitter la piste trois ou quatre kilomètres plus tôt. Ils s’étaient engagés dans un chemin cahoteux aux contours vagues et à peine plus large qu’un sentier. Ils avaient observé de nombreuses haltes pour couper les branches basses qui obstruaient le passage ou combler, à l’aide de pierres, les nids-de-poule par endroits plus larges qu’un ruisseau, puis ils avaient enfin aperçu, dans le lointain, le miroir maussade de la mer et ils avaient débouché sur la crête des falaises où ils avaient tant bien que mal disséminé les soixante et onze camions restants entre les excroissances rocheuses et les bosquets torturés.
D’un regard, Chak implora Solman de les exonérer, les autres chauffeurs et lui, de la corvée de débroussaillage. Ils ne prenaient plus leurs ordres de père Irwan ou de mère Gwenuver désormais, ils s’en remettaient entièrement à leur donneur pour tout ce qui concernait l’organisation et l’avenir de leur peuple. Et, comme ils s’étaient empressés de colporter ce qu’ils avaient vu et entendu la veille dans la forêt de sapins, les autres Aquariotes leur avaient emboîté le pas et reconnu Solman comme leur chef unique, comme leur dernier recours.
« Les chauffeurs et les guetteurs se reposeront pendant que tous les autres, y compris les sourciers, dégageront l’accès à la réserve, déclara Solman. Nous repartirons dès que nous aurons fait le plein. »
Il avait dormi presque toute la nuit dans les bras de Raïma, puis, quand celle-ci s’était effondrée d’épuisement aux côtés de l’enfant blessé, il avait tiré une couverture de laine et sombré dans un demi-sommeil peuplé de rêves, entrecoupé de réveils en sursaut. Une violente secousse l’avait réveillé au moment où le camion de tête quittait la piste. La rumeur de la détonation avait cessé de résonner en lui. Il baignait dans un silence profond, figé, qui évoquait le calme d’avant les tempêtes. Une partie de son être était en attente, un événement allait bientôt se produire, qui changerait le cours du temps, qui donnerait un sens à cette absurde partie de cache-cache contre un ennemi insaisissable.
Il avait observé Raïma qui s’affairait dans le coin-cuisine, à demi nue, secouée par les cahots, posant de temps à autre une main sur la cloison ou sur le plan de travail. Il avait pris conscience qu’il s’était servi d’elle pour découvrir certains aspects de la vie – elle le lui avait d’ailleurs reproché peu avant l’attaque du relais de Galice –, et que, si la tendresse n’avait jamais été absente de leurs rapports, il ne l’avait pas aimée, pas au sens où résonnait ce mot, et la transgénose ou le sentiment de pitié n’avaient rien à voir là-dedans. Il se sentait vide, prêt à ouvrir une nouvelle voie, à capter un autre chant. Raïma méritait autre chose que des faux-semblants, que des relations tronquées : il lui devait l’honnêteté.
Chak eut un sourire reconnaissant à l’adresse de Solman puis, d’une démarche traînante, se dirigea vers son camion. Il n’avait même pas le courage d’aller prendre des nouvelles de Selwinn, enfermée quelque part dans l’une des voitures du convoi. Les autres chauffeurs et les guetteurs s’égaillèrent à leur tour.
Après un déjeuner frugal de viande séchée et de galettes de seigle sauvage préparé et distribué par les responsables des vivres, on sortit les haches, les machettes, les scies, tous les ustensiles tranchants qu’on put dénicher dans les remorques, puis on s’attela à débroussailler la végétation, qui formait par endroits un véritable rempart de plus de trois ou quatre mètres de profondeur. Muni d’une serpe, Solman participa lui-même à l’essartage sans se soucier de la douleur qui lui irradiait la jambe. Une vingtaine d’arbres furent abattus, dont les plus grands s’effondrèrent dans un long gémissement de brindilles et de feuilles froissées. Sur l’ordre des parents, les plus jeunes élaguèrent et scièrent les branches, puis les transportèrent dans des remorques vides afin de constituer une réserve de bois en prévision d’un hiver long et difficile. Les hommes ne tardèrent pas à tomber la veste, la chemise, le maillot de corps, et à braver torse nu les morsures de la bise. Des femmes les imitèrent, défirent les drapés gênants de leurs robes, les rabattirent sur leurs hanches et se débarrassèrent pour certaines de la bande de tissu qui leur comprimait les seins. Solman fut environné de peaux luisantes, griffées, de chevelures dansantes, de poitrines menues, généreuses, fermes, tombantes, qui tressautaient à chacun des coups portés sur les troncs, sur les branches. Il hésita, surmonta le complexe que lui valait sa maigreur et retira à son tour sa tunique. D’abord saisi par le froid, il goûta rapidement le plaisir qu’il y avait à se mouvoir dans l’air frais du matin, dans le ventre de cette végétation âpre, sauvage, blessante. C’était une cérémonie profane, rythmée par les respirations, les ahanements et les mouvements, un ballet païen dont la sensualité les soulevait du sol, estompait les fatigues, les peurs, les douleurs. Ils oubliaient la précarité de leur situation, ils oubliaient les parents, les enfants, les amis restés dans le relais de Galice, ils cessaient de penser, ils revenaient à la vie par la fraternité silencieuse de leurs gestes. Ils encourageaient Solman du regard, les femmes surtout, jeunes et moins jeunes. Elles tournaient autour de lui, s’arrangeaient pour se frotter contre lui, l’ensorceler de leur douceur, l’oindre de leur sueur de la même manière que les chauffeurs l’avaient marqué du sang de Katwrinn. Il ne ressentait pas d’attirance sexuelle pour elles, du moins pour l’une précisément d’entre elles, mais il se tendait d’un désir sans objet aiguillonné par chacun de leurs frôlements, par chacun de leurs sourires, par chacune de leurs odeurs. Des gouttes de sang perlaient des égratignures semées par les ronces, plaquaient des parures rubis sur les peaux claires, ajoutaient des touches vermillon à la nacre des dents, au bleu, au vert, au brun ou au charbon des yeux, au roux, au blond, au gris et au noir des cheveux.
Ils taillèrent un passage d’une vingtaine de mètres avant d’arriver devant un portail de bois rongé qui se dressait entre deux pans d’un mur de pierres sèches. Ils l’enfoncèrent à coups de masse puis, de l’autre côté, déblayèrent les ronces et les pierres qui assiégeaient des formes métalliques ressemblant effectivement à des pompes. Les nuages s’étaient en partie effilochés et un soleil pâle avait fait son apparition lorsqu’ils eurent fini de dégager la réserve. Rouillées, cabossées, les pompes étaient au nombre de dix, alignées tous les six pas sur une aire dont le béton avait éclaté sous la poussée des racines. Des poutrelles métalliques, vestiges de la toiture avec les plaques de tôle ondulée disséminées dans la végétation, saillaient du faîte des murs comme des moignons, les échines des cuves enterrées affleuraient sous la pierraille et les orties.
Fourbu, Solman s’assit sur un talus. Sa jambe saine, sur laquelle il avait transféré tout son poids, tremblait de fatigue.
« Tu devrais remettre ta tunique maintenant, ou tu risques d’attraper la mort. »
Il leva les yeux sur la femme qui venait de l’apostropher. Âgée d’une vingtaine d’années, elle-même ne paraissait guère pressée de refaire le drapé de sa robe, déchirée en plusieurs endroits. Il vit un liquide blanchâtre s’écouler de ses mamelons et barbouiller ses seins lourds. Une tristesse infinie émanait d’elle. Elle l’avait occultée pendant quelques heures au prix d’un travail acharné qui avait couvert sa poitrine, ses épaules et ses bras de bleus et d’écorchures. La transpiration collait ses cheveux sombres sur ses joues, aux coins de sa bouche et sur son cou. Plus loin, les hommes aplanissaient l’accès au relais à l’aide de pioches et de pelles, les femmes qui en avaient encore la force achevaient de couper les ronces enroulées autour des pompes, les enfants continuaient de scier les branches avec un entrain faiblissant.
Les yeux noirs de la jeune femme papillonnèrent pendant quelques secondes sur les environs avant de revenir se poser sur Solman.
« Est-ce que c’est vrai que tu parles avec les morts ? »
Il n’avait pas besoin de la sonder pour comprendre ce qu’elle espérait de lui. La brise n’était pas la seule responsable des frissons qui lui parcouraient tout le corps et mouraient en tremblements sur ses lèvres.
« Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il.
– Adlinn.
– Qui t’a raconté que je parlais avec les morts ?
– On dit que tu vois des choses que les gens ordinaires ne sont pas capables de voir, on dit que tu as guidé les camions hors du relais de Galice sans jamais ouvrir les yeux. »
L’espoir contenu dans la voix de son interlocutrice déclencha chez Solman un sentiment de malaise.
« Comment as-tu perdu ton bébé ? demanda-t-il d’une voix aussi douce que possible.
– Je l’ai laissé dans la voiture avec son père pour aller voir une amie. Je suis revenue en courant quand l’attaque a commencé. La voiture était en feu. J’ai essayé d’entrer, mais quelqu’un m’a tirée en arrière, j’ai perdu connaissance et je me suis retrouvée dans une remorque de matériel, en compagnie d’un vieil homme. »
Les larmes s’étaient mises à couler tandis qu’elle débitait les mots comme des sons monocordes, vides de sens.
« Il avait trois semaines. Regarde… »
Elle baissa sa robe jusqu’en haut du pubis, exhiba un ventre encore gonflé, déformé, puis se passa les mains sur les seins et déploya sous les yeux de Solman ses paumes et ses doigts enduits de lait.
« J’ai pensé que tu pourrais… aller dans l’au-delà pour lui parler… lui dire que je pense à lui, que je ne l’ai pas abandonné… »
Ses yeux exprimaient un tel bouleversement que Solman en eut le souffle coupé.
« Je comprends ta souffrance, Adlinn, murmura-t-il, mais je ne peux pas entrer en contact avec les morts. »
Elle tomba à genoux et lui saisit les mains.
« Je crois en toi, Solman le boiteux, tu as le don, tu as le pouvoir… »
Alertées par ses cris, les autres femmes se retournèrent et convergèrent dans leur direction. Solman se demanda si l’intrusion d’Adlinn n’était pas l’événement qu’il attendait depuis le réveil. Elle était jeune, jolie malgré des traits un peu forts, elle appelait la consolation de tous les pores de sa peau, de tous ses yeux agrandis par le malheur.
« Tu dois croire en toi, Adlinn, dit-il en l’enveloppant de la vision pénétrante. Ta vie n’a pas pris fin au relais de Galice, elle recommencera dès que tu auras accepté la mort de ton fils et de ton mari. »
Il ne perçut que de la désolation, de la désillusion, au plus profond d’elle. La perte de son bébé l’avait tellement choquée qu’elle s’était murée dans son chagrin et qu’elle mettrait sans doute des années à retrouver le chemin de la vie. Elle se redressa, repoussa les mains du donneur, s’essuya les joues d’un revers de bras et braqua sur lui des yeux rougis par le chagrin et la colère.
« Tu n’as pas de cœur, boiteux ! Tu es un monstre, comme tous ceux de ton espèce ! Mon mari avait raison de dire qu’il ne faut jamais se fier aux infirmes ! Qu’ils sont les portes de la malédiction ! Maudit ! Maudit ! »
Hystérique, elle le frappa et le griffa au visage, au torse, au bas-ventre avec une frénésie de chatte sauvage. Les autres femmes se précipitèrent sur elle et durent s’y mettre à quatre pour lui bloquer les bras et les jambes. Lorsqu’elle se fut calmée, qu’elle ne fut plus qu’une loque tremblante et gémissante sur le sol, elles la relevèrent, rajustèrent le haut de sa robe et l’entraînèrent vers les camions.
Solman palpa distraitement les égratignures superficielles abandonnées par les ongles d’Adlinn. La réaction de la jeune femme n’était pas si déroutante qu’elle le paraissait au premier abord. Elle était même révélatrice de l’état d’esprit qui animait les Aquariotes après l’attaque du relais de Galice. En se plaçant sous la protection du donneur, comme des enfants désemparés, ils avaient éprouvé le besoin de lui attribuer des vertus ou des pouvoirs qu’il ne possédait pas. Adlinn s’était obstinée à croire qu’il avait le pouvoir de ressusciter par la vision son enfant mort, d’autres lui demanderaient des choses impossibles. Et s’il venait à les décevoir – il les décevrait, immanquablement –, ils se retourneraient contre lui avec une rage proportionnelle à leurs attentes. Sa première tâche était de les convaincre que ses perceptions n’en faisaient pas un magicien de l’âme, qu’ils devaient prendre en charge leurs souffrances et leurs peurs avec la même volonté, la même constance qu’ils s’adonnaient aux tâches quotidiennes du convoi.
Une odeur de gaz flottait sur les environs. Les pompes, rustiques, ne nécessitaient pas de codes. En dépit de leur état déplorable, elles continuaient de remplir leur fonction, même si les tuyaux souples de certaines d’entre elles avaient perdu une partie de leur étanchéité. Par mesure de précaution, les chauffeurs décidèrent de n’approvisionner qu’un seul camion à la fois et d’établir un périmètre de sécurité de cinquante mètres autour du relais.
Raïma frottait le corps de Solman, allongé sur le lit, avec une éponge végétale imbibée d’une huile au parfum capiteux. Accaparée par les nombreux blessés qui réclamaient ses soins, elle n’avait pas eu le temps de prendre un peu de repos, et les excroissances ressortaient de ses traits creusés par la fatigue. L’enfant semblait dormir d’un sommeil paisible aux côtés de Solman. Tout au long de la journée, des hommes et des femmes s’étaient présentés à tour de rôle dans la voiture, mais aucun ne l’avait identifié comme étant leur fils disparu, jusqu’à ce qu’une jeune fille accompagnant un couple le reconnaisse et affirme qu’elle avait aperçu les cadavres de ses parents tombés sous les balles et les roquettes des Slangs.
Les caresses ensorcelantes de Raïma amollissaient la résolution de Solman. Il s’était pourtant juré de lui avouer qu’un vide s’était creusé en lui qu’elle ne pouvait plus combler, mais il se surprenait à penser qu’il valait mieux surseoir à leur rupture, attendre un moment plus favorable.
« Adlinn était tellement hystérique qu’il a fallu presque l’assommer pour lui administrer un sédatif, murmura Raïma. Qu’est-ce que tu lui as dit ?
– Simplement que je n’avais pas la possibilité de communiquer avec l’âme de son bébé mort. »
Elle suspendit ses gestes et le dévisagea avec une attention soutenue.
« Et avec l’âme des vivants ? Est-ce que tu communiques ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– J’ai l’impression que tu t’éloignes, Solman. »
Elle lui tendait la perche mais un reste de lâcheté le dissuada de la saisir.
« M’éloigner ? De qui ? De quoi ?
– De moi, de toi… »
Elle pointa l’index vers le pistolet reposant sur le pantalon chiffonné de Solman.
« Peut-être que tu devrais éviter de porter ça… »
Elle lui versa quelques gouttes d’huile sur le ventre et reprit ses mouvements de massage. Il n’eut plus qu’une envie, une envie égoïste, une envie minable dans les circonstances, que les mains de Raïma s’égarent sur son sexe et lui donnent un plaisir identique à celui qu’il avait connu devant le solbot.
Les phares miroitaient sur les mares endormies et parfois, au sortir d’un virage, sur la surface hérissée de la mer. Seules les formes indistinctes de chars et de véhicules blindés à l’abandon brisaient la platitude désolée du paysage. La piste traversait un marais lugubre en direction de l’est et longeait la Méditerranée sur deux ou trois cents kilomètres avant de remonter vers le nord. La caravane s’était remise en route au crépuscule, alors les nuages poussés par un vent de plus en plus violent libéraient leurs premières gouttes. Les averses franches, rageuses, succédaient aux rideaux silencieux et mornes d’un crachin plus gluant qu’une toile d’araignée.
« J’espère qu’il ne flottera pas trop fort, marmonna Chak. Ou la piste risque d’être coupée par les inondations. Et je me vois mal embourbé dans ce merdier. »
Après avoir obtenu ce qu’il désirait – Raïma, ne voulant pas être en reste, avait arraché ses propres vêtements, l’avait chevauché et s’était abîmée dans un plaisir bref et rageur –, Solman avait filé de la voiture comme un voleur pour s’installer dans la cabine de Chak, au prétexte qu’un pressentiment le tracassait et lui commandait de rester en compagnie du chauffeur de tête. Il ne s’agissait pas d’un véritable mensonge, d’ailleurs : la journée s’était achevée et la sensation d’attente restait toujours aussi présente, toujours aussi vivace. L’irruption du donneur avait paru ravir Chak, dont l’équipier dormait d’un sommeil de plomb sur la couchette. L’intriguer également, comme en témoignaient les regards fréquents qu’il lui jetait à la dérobée.
Ils roulaient à une allure désespérément lente, entre dix et vingt kilomètres-heure, sur une piste ravinée, défoncée, hérissée par endroits de flaques profondes qu’il fallait franchir quasiment au pas.
« Des années que j’avais pas mis les pieds dans ce trou du cul du diable ! grommela Chak.
– Depuis combien de temps tu es chauffeur ? demanda Solman.
– Vingt-cinq, trente ans, est-ce que je sais au juste ? J’ai commencé quelque temps avant mon mariage avec Selwinn. La pauvre, je suis allé la voir avant de partir. Elle ne m’a pas reconnu. Elle bave, elle pisse, elle chie sur elle comme une gosse. Qu’est-ce qu’on va faire d’elle, bon Dieu ?
– Tu as sûrement connu mes parents… »
Chak marqua un long temps de silence, les yeux rivés sur la route, les mains crispées sur le volant, les arcades sourcilières, le nez, les mâchoires, la moustache et le menton sculptés par les lumières du tableau de bord.
« Je suppose qu’il ne sert à rien de tricher avec un donneur, finit-il par répondre d’une voix étouffée qui se perdit dans le grondement du moteur. Bien sûr que je les ai connus. Comme tous les gens de mon âge. Les Aquariotes ne sont pas si nombreux que ça !
– Est-ce que… est-ce que ma mère avait un amant comme le prétendait Katwrinn ? »
Chak haussa les épaules.
« Je n’en sais rien. Eh, je me fous bien de savoir ce qui se passe dans les draps des autres ! »
Solman capta la musique du mensonge dans la voix bourrue du chauffeur, mais il n’insista pas, peut-être parce qu’il n’était pas prêt pour l’instant à recevoir certaines vérités.
« Et mon père ? Il buvait ? »
Chak acquiesça d’un mouvement de tête, donnant d’un côté ce qu’il avait refusé de l’autre, estimant sans doute que cet aveu suffirait à compenser ou à crédibiliser sa première réponse.
« Il a été chauffeur lui aussi, mais les pères et les mères du peuple lui ont retiré son volant. Il avait renversé son camion dans un fossé, tué cinq personnes et blessé sept autres… »
Il s’interrompit pour négocier un tronçon de la piste particulièrement délicat.
« Il devenait trop dangereux, reprit-il. Ton père, c’était… comment dire ça ? un type bizarre, difficile à cerner…
– Un fou ?
– Je n’irais pas jusque-là. Plutôt un inadapté, un doux rêveur, quelqu’un qui n’avait pas de place sur terre.
– Est-ce que je lui ressemble ? »
Chak décocha un regard en coin à Solman.
« Pas vraiment. D’après mes souvenirs, tu tiendrais plutôt de ta mère.
– Pourquoi tu as fait semblant de ne pas me reconnaître le jour où j’ai frappé à la vitre de ton camion ?
– Je… j’étais encore à moitié endormi. »
Ils roulèrent jusqu’à l’aube en alternant les périodes de silence et les bribes de conversation. Chak but un litre de kaoua et se garda de réveiller son coéquipier, dont les ronflements couvraient par instants le volume sonore du moteur. Il n’avait pas envie, pas davantage que Solman, de briser le lien à la fois intime et pudique qui se nouait entre eux dans l’obscurité de la cabine, l’un apprivoisant le fils – le futur – qui ne lui avait pas été donné, l’autre le père – le passé – qu’il n’avait pas connu.
Le soleil se levait dans un déploiement de lumière qui nimbait de rose et de mauve les nuages effilochés. La nuit se roulait dans les mares, dans les étendues d’herbes et les buissons du marais. La mer apparaissait par intermittence au gré des méandres de la piste.
« Bon Dieu, qu’est-ce que c’est encore que ça ? »
Le cri de Chak tira Solman de la somnolence dans laquelle l’avait plongé la vibration lancinante du siège. Le chauffeur désigna d’un mouvement de menton l’ombre grise qui battait comme une aile géante au-dessus du marais et barrait tout l’horizon.