Naomi la vénère

« I’m not angry, I’m passionate », réponse de Naomi Campbell à un journaliste blanc au visage lisse et tremblotant comme de la gelée qui cherchait à la faire sortir de ses gonds lors d’une interview récente consacrée à l’association antiraciste Diversity Coalition.

C’est à l’âge de dix-sept ans, en 1987, alors qu’elle annonce pour l’année fiscale un bénéfice d’un million et demi de dollars, que Naomi Campbell gagne à jamais cette mauvaise réputation que la presse adore, mais qui l’a sûrement fait souffrir. John Casablancas lui décerne le premier, dans un fax envoyé aux clients de son agence, un brevet de mauvaise conduite : la modèle noire la plus célèbre du moment serait « crazy, irrational and uncontrollable ». Dans une interview postérieure, Casablancas précise qu’à cause de Naomi plusieurs bookers (tous en larmes d’après lui) ont passé près de la mort vu le nombre de mensonges qu’ils ont dû accumuler à cause d’elle. Autant de péchés mortels destinés à la « protéger » pour justifier ses retards ou ses absences. Toujours dans la même veine de juge pour enfants ou de chef de conseil de discipline, il ajoutera d’autres qualificatifs : « manipulative, scheming, rude and impossible… ». Ils resteront jusqu’à aujourd’hui, trente ans après ses débuts, collés à la réputation de la supermodel.

La brouille annonçait simplement un changement d’agence pour Campbell qui vient de signer chez Eileen Ford. « Griffé dans son orgueil » d’après Naomi, Casablancas aurait laissé libre cours à une rancœur violente. Valerie Morris, la mère de Naomi, celle qui l’a élevée seule, déclare de son côté aux journalistes que sa fille « n’est pas un ange », mais que toutes ces insultes cachent des idées racistes. Parce qu’elle noire, on pardonne moins facilement à Naomi des caprices qu’on passe à d’autres. Les vieux préjugés concernant la violence des femmes de couleur et des métisses (surtout lorsqu’elles s’affichent avec Mike Tyson) sont ressortis par les journalistes. Personne à l’époque n’ira interroger d’autres témoins pour essayer de comprendre celle que la presse surnomme la « panthère noire », reprenant un vocabulaire digne des bordels colonialistes ou des managers de catcheuses en Alabama.

Par curiosité déontologique, j’ai posé la question à une des bonnes fées qui se sont penchées sur le berceau de la jeune modèle, Irène Silvagni, ancienne rédactrice en chef de Vogue, qui s’apprête à soixante-treize ans à jouer le rôle de Mme de Maintenon confite en dévotion auprès de Jean-Pierre Léaud Louis XIV dans un film d’Albert Serra, réalisateur espagnol. Irène Silvagni est une de ces rares femmes qui demeurent d’une époque révolue, l’ancien régime du monde de la mode, à qui le milieu est resté fidèle comme à certains garants de la courtoisie et des règles. « J’ai connu Naomi vraiment toute jeune à l’époque où j’étais rédactrice en chef adjointe de Elle. Arrivée à Vogue c’est moi qui l’ai mise en couverture. C’était la première fois qu’on mettait une fille noire en couverture depuis un scandale célèbre dans les années 1970. J’ai toujours trouvé Naomi adorable et je n’ai jamais eu le moindre souci avec elle. Azzedine, chez qui elle a longtemps habité, vous dira la même chose. » Irène Silvagni concède que Naomi s’était une fois mal réveillée : « Je me souviens que, pour une photo, où elle était habillée en Gaultier, peut-être la fameuse couverture d’ailleurs, j’ai dû aller moi-même la réveiller au Crillon, mais nous avons ri toutes les deux de cette histoire, et voilà le seul retard que j’aie jamais eu à lui reprocher. »

Il est de notoriété publique qu’une mauvaise réputation ne peut que se confirmer, surtout si celle qui en est l’objet se révèle difficile d’accès, assez mystérieuse au fond, inabordable pour les hommes et les femmes impécunieux, laids et pas toujours très bienveillants qui travaillent dans la presse people. Les démêlés de Naomi avec la justice pour des violences physiques, peut-être méritées, exercées à l’égard du personnel de maison ou des représentants de l’ordre permirent chaque fois aux rédacteurs de chiens écrasés de ressortir les vieux clichés. Que Naomi se désintéresse, comme tout le monde, de la cocaïne et l’affaire finit à la Cour européenne de justice, quant au procès des « blood diamonds » de Charles Taylor – après tout pourquoi serait-elle responsable des cadeaux qu’on lui fait ? –, il va déchaîner une nouvelle tempête. Autre argument qui joue en sa faveur, Wikipédia consacre un chapitre entier de sa fiche à ces histoires sordides. Bon signe : une fiche Wikipédia non verrouillée montre un juste mépris de l’opinion.

J’ai relu les trente années d’articles de presse sur Naomi, l’acharnement m’a paru extravagant. Comme si une femme noire célèbre et riche, faute de connaître le destin terrible de Whitney Houston, devenait forcément suspecte. C’est pour ça qu’on ne peut que l’encourager à se battre aujourd’hui, aux côtés de la délicieuse et toujours sublime Iman, pour la défense de la diversité sur les podiums. J’ai connu une époque, chez Saint Laurent bien sûr mais aussi chez Alaïa, chez Gaultier, ou chez Paco Rabanne, où les cabines entières étaient composées de Peules, de Somaliennes, de Jamaïcaines ou d’Afro-Américaines. De telles cabines ne manquaient pas de panache, elles seraient impossibles aujourd’hui à une époque où le marketing (cyniquement raciste comme tout ce qui a trait au commerce) dicte sa loi. Les Noires représentent aujourd’hui 3 % des modèles contre 8 % pour les Asiatiques (marché chinois oblige).

Si Naomi vient de l’hébreu No’omi, « gracieuse », « vénère », très joli mot de verlan, renvoie par une de ces étymologies fantaisistes qu’aimaient les anciens, à cette bonne vieille Vénus, dont Naomi possède à la voir aujourd’hui la grâce éternelle. Rappelons que « vénérable » est le mot utilisé par l’Église dans la première étape du procès de béatification.

Réclamons la béatification de Naomi la vénère, fille défavorisée du West End, amie de Mandela et protectrice des enfants perdus des favelas brésiliennes.

2015