Renée Vivien fut pour moi un nom, avant que je démêle le pseudonyme. Où l’ai-je rencontré la première fois ? Dans une biographie de Jean Lorrain, je crois, celle de Pierre Kyria parue chez Seghers au début des années 1970. Vivien, comme le Vivian d’un dialogue d’Oscar Wilde. Renée, comme cette héroïne de La Curée, le seul roman de Zola que j’aimais à quinze ans, parce qu’il se passait dans ce qu’on appelait en 1880 le gratin, et en partie sur l’avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch), échiquier féerique où vivait aussi Renée Vivien. L’avenue Foch avec ses prostituées, ses amazones et ses chandelles, comme on disait en argot de police, me faisait rêver quand je me rendais chez des camarades de collège parce qu’elle sentait l’argent, la pègre et le demi-monde. On y voyait à l’époque de mon adolescence, sur ses contre-allées, Grace Kelly, épaissie par l’alcool et les tailleurs Chanel, promener son labrador, non loin des moines bruyants de la secte Ramakrishna qui vivaient dans la rue de Landru (rue Lesueur) juste derrière. Gunther Sachs aussi, il n’y avait pas encore de Russes…
Renée Vivien, c’était le modern style à toute blinde, l’alcool, Mytilène, le baudelairisme tardif des adolescents, Albertine sans son petit Proust, toute ma vie imaginaire à l’époque… J’aimais ses cheveux longs dénoués, sur une photo où elle est travestie en Camille Desmoulins, près de Natalie Clifford Barney en femme. Je la trouvais chiquissime et je savais par cœur quelques vers que je n’ai jamais retrouvés :
Ta robe participe à ton être enchanté
Elle est un peu de ta beauté
Ô mon aimée.
Plus tard, j’ai lu Le Pur et l’Impur que Colette dit être son meilleur livre, peut-être parce qu’il divague mieux que les romans et ne cherche pas à plaire, à captiver, mais à dire ce qui lui plaît, à laisser libre, comme Sagan dans Avec mon meilleur souvenir… Ce genre d’effet séduit l’auteur d’abord, ce qui repose de certains travaux forcés. On le voit assis tout près, s’émerveillant de son propre livre, ça rassure le lecteur, c’est touchant, intime, vivement séducteur, mais bah…
Colette n’était pas chic, en tout cas jusque tard, après, obèse dans sa méridienne de la rue de Beaujolais, ça va mieux, mais une bonne journaliste. Ses deux portraits de R. V. sont des merveilles. Le premier (Mausolée) est une esquisse du second, célèbre. Elle n’a pas connu Vivien à la bonne époque (celle des Préludes, celle de la photo en travesti), mais à la fin, quand Vivien est devenue folle comme le sont les gens qui veulent créer leur propre légende, s’embaumer vivant en quelque sorte… Le dîner où Vivien semble terrorisée par l’innocente grosse dame riche qui l’entretient (une van Zuylen, « La Brioche » comme l’appelait le tout lesbos) est une merveille à la manière des masques de Jean Lorrain, en plus senti, plus exact, moins bâclé. J’aimerais entre parenthèses avoir les recettes de ces fameux cocktails « d’une exceptionnelle roideur » dont Colette s’émut.
L’appartement dont Colette dit (dans Mausolée) qu’il a été « peu décrit » ne l’est toujours pas après ses deux passages et malgré la lampe à pétrole qu’elle emmène tel Diogène non pour chercher un homme mais pour voir ce que contient son assiette. L’antre du 23, avenue du Bois reste obscur avec ses cierges, ses vitraux, ses bouddhas, ses scarabées et ses fenêtres clouées. En cherchant ailleurs, j’ai retrouvé une colonne avec un ange, des reliures de Creuzevault en plein maroquin violet (hommage à Violet Shillito) et un lit chinois en forme de nacelle. Quant à Vivien, « Pauline », comme l’appelaient ses amies ou « Paul » comme elle signait parfois ses lettres, j’aime son premier portrait (Mausolée), l’esquisse, moins vampire, plus humain : « Elle n’eut d’insolite qu’une certaine politesse, une courtoisie un peu égarée et une patience propre à certains êtres qui n’espèrent rien, sauf peut-être la fin de leur vie. » Voilà Colette derrière Renée Vivien. Reconnaissable à cette manière d’utiliser le mot « être » pour décrire quelqu’un en le pinçant par l’âme (cet effet de profondeur en surface) comme un excellent et impitoyable collectionneur de papillon. Le goût de la mort, l’odeur de la mort plaît encore aujourd’hui dans les poèmes de Renée Vivien, des poèmes aimés par Maurras et par Milosz. Au cimetière de Passy, sa tombe est presque trop entretenue, elle se survit à cause de ses « préférences sexuelles », préférences pourtant peu sexuelles en dépit des vantardises de damnée rapportées par Colette. Suivant l’amazone Barney… qui aime un peu trop dénoncer la froideur physique chez les autres pour être vraiment crue.
Renée Vivien, Pauline, où êtes-vous ? Sûrement pas dans votre tombeau si propre, mais beaucoup dans ces vieux volumes jaunes que vous éditiez à compte d’auteur chez Lemerre et aussi dans cette grande divagation nocturne, cette conversation opiacée de quatre heures du matin qu’est Le Pur et l’Impur.
Un ordo neglectus dont le cœur appartient à Renée, le vrai tombeau de Renée, les tombeaux de Renée : cet appartement, ce bric-à-brac, ses poisons, cette pièce, ce cabinet où elle s’isole pour boire le verre que lui tend sa fidèle Justine, le mystère de collégienne qu’elle entretient, cette frime de l’autodestruction, cette routine de l’abîme qui se retrouverait plus tard avec Roger Gilbert-Lecomte ou même après avec Francis Bacon. C’est en 1931 chez Ferenczi que Colette fait l’inventaire du 1900, peut-être à cause du succès de Morand la même année sur la même donne, le rétro (une forme inventée par le romantisme et peut-être avant lui par les émigrés dès 1795 sous l’influence des Anglais). C’est une bonne pucière, elle déniche les pièces rares, elle évite l’Exposition universelle, l’affaire Dreyfus, toutes ces histoires trop connues. Ce goût du bizarre qui révèle sa perversité, ce goût du mal presque fantastique, une maladie hautement vénérienne qu’elle a héritée de Jean Lorrain, exhume de jolies choses poussiéreuses, ornées, biscornues, chargées de maléfices. Le pire c’est qu’en vraie magicienne elle sait comment redonner la vie à ses golems. Pauline Tarn bouge avec plus de naturel que les Musidora du cinéma débutant, elle est en couleur, on sent sa chaleur humaine, comme ici par exemple :
Le matin, menant en laisse ma mémorable chatte Prrou dans l’avenue, au long des marges de gazons qu’elle aimait, je rencontrais parfois Renée, toujours un peu parée, dans la rue comme pour un dimanche de mail… Elle montait en voiture, mettait le pied sur l’ourlet de sa longue robe, accrochait sa manche à la poignée de la portière…
– Où allez-vous si tôt, Renée ?
– Je vais acheter mon bouddha. J’ai dhécidhé d’en achether un thous les jours. N’est-ce pas une bonne idée ?
– Excellente. Bonne promenade !
Elle se tournait pour agiter la main vers moi, et son grand chapeau tanguait. Pour le retenir elle levait le bras qu’elle avait passé dans l’anse de son sac, et son sac, mal fermé, répandait une quantité de billets de banques froissés. Elle s’écriait : « Oh, mon Dhieu ! » et riait gentiment.
Voilà pour le charme et dans Mausolée une note plus fine :
À Nice, je la surpris souvent assise dans le coin d’un divan de rotin, écrivant des vers sur ses genoux. Elle se levait d’un air coupable et s’excusait : « J’ai fini tout de suite. »
Le souvenir de la politesse des autres, c’est très joli, très élégant, Françoise Sagan savait ça.
Les vers de Renée, à part les miens un peu pschitt, je n’en trouve pas dans Colette, mais je sais que Willy aimait ceux-là, et Willy avait un certain flair :
Sous ta robe qui glisse en un frôlement d’aile
Je devine ton corps, – les lys ardents des seins,
L’or blême de l’aisselle,
Les flancs doux et fleuris, les jambes
d’immortelle,
Le velouté du ventre et la rondeur des reins.
Une dernière chose, M. Frédéric Maget a eu la gentillesse de me faire passer deux lettres de R. V. à Colette. Deux mots griffonnés, dont il est question dans Le Pur et l’Impur. Le second est plus clair que ne l’a rapporté Colette, j’entends Pauline-Renée ici pour la première fois depuis cent dix ans :
Ma petite Colette,
En vérité je ne sais pourquoi je pris la mouche. Ce n’est pourtant pas dans mes habitudes. Il me fut pénible d’être accusée d’ivrognerie (malgré l’exemple de glorieux prédécesseurs) devant une assemblée. Je pensais que cela pourrait même nuire plus tard à mon établissement, enfant inconsidérée que vous êtes ! – Une jeune fille à marier (même à trente ans) doit soigner sa réputation.
Enfin quoi ! je vous embrasse et la paix est faite. Et la preuve c’est que je vous envoie de tout plein bon cœur mes vœux pour une année prospère. Vous avez le bonheur d’amour que la Fortune l’accompagne.
Voulez-vous qu’on dîne ensemble ce soir et qu’on aille au théâtre ?
Renée.
Je vous envoie avec mes affectueux souhaits un article de toilette japonaise. Ces petites soucoupes sont : la cuvette, le pot à eau, le bidet, tout enfin.
« Ivrognerie »… comme il sonne joliment anglais ce mot mélangé aux articles de toilette rapportés du Japon, je crois entendre Bacon à la Télévision suisse romande : « Je soui presque alcholiquhe… »
2016