Saint-Tropez 1978

Pour Frédéric Beigbeder

Le Saint-Tropez des années 1970 avait déjà très mauvaise réputation, on le trouvait vulgaire, tape-à-l’œil, tendance Amicalement vôtre, plutôt que Bonjour tristesse. L’hôtel Byblos ne serait jamais inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco et la construction du nouveau port avait marqué, d’après les puristes, la fin de l’âge d’or. J’ai bien connu le village à l’époque, il était sublime.

De 1971 à 1977, j’ai passé tous les mois de juillet aux Salins, après l’ancienne maison de Colette, non loin de la propriété de la princesse de Grèce, dans un de ces parcs tranquilles où les Lamborghini Espada, les Maserati Ghibli, le De Tomaso Mangusta ou les Dino Ferrari étaient plutôt rares. À peine un ou deux buggies, des jeunes filles aux jambes bronzées, des mobylettes, des posters de David Hamilton, des mimosas et des figues de Barbarie… Voilà qui suffisait à mon bonheur. L’odeur des pins, les maisons 1930 aux volets vert shabby et le vrombissement des motos, le véhicule préféré de ces années disques d’or… La supermode était, si je m’en souviens bien, aux motos trail bikes japonaises : Yamaha notamment. Il y avait aussi beaucoup de Suzuki VanVan, de Honda Dax ou Monkey, sans oublier les motocyclettes de trial espagnoles à sièges galettes : Ossa, Bultaco, Montesa. Le père de C, une blonde amie de l’époque, avait une Montesa 348, et sa sœur Alice une Honda à réservoir vert pomme.

Le pavillon de complaisance des yachts à hélicoptère embarqué n’était pas encore celui des îles Caiman, mais celui de Panama. Le plus grand yacht du port, un vrai paquebot, s’appelait le Theseus, il portait le fameux pavillon rouge et blanc, et se trouvait bien sûr ancré devant Sénéquier.

Tous les samedis, j’allais au marché avec mes parents, et le dimanche à la messe dans la jolie petite église ocre jaune où je ne rentre jamais sans frémir. Le chœur était plein, il y avait beaucoup de monde pour assister à l’office.

Quel âge avait Brigitte Bardot ? Un peu plus de quarante ans. Elle portait des shorts délavés de chez Lothar’s et des chemises en peau de pêche assorties. Tous les ans, comme un rituel, je cherchais des photos d’elle dans Var Nice Matin : « Brigitte Bardot et son nouveau chevalier servant ». Je me souviens du photographe Laurent Vergez et aussi d’un barbu très propre à foulard cravate qui ressemblait à Herbert Pagani.

En dehors du Jumbo, du Crack des Chevaliers et du Voom Voom de la rue Allard, pendant dix ans on ne parla que des caves du Byblos dont Jacqueline Veyssière était l’animatrice (on ne disait pas encore directrice artistique). C’était une femme blonde déjà mûrissante, aucune idée de ce qu’elle est devenue. J’en ai reparlé il n’y a pas si longtemps avec mon camarade Alexandre Zouari, mais il ne semblait pas vouloir s’en souvenir…

Sur le port, immuablement bronzé, j’ai souvent aperçu Gunther Sachs avec sa femme Mirja. Il existe d’ailleurs dans une série d’Elliott Erwitt une photo de lui en bikini en train d’embrasser une fille devant un panier de fruits avec un ananas… Il porte un minislip assez seyant. La mode était aux Danoises, Suédoises et autres Nordiques de chez Thierry Roussel plus que de chez Gérald Marie (celles-là préféraient Ibiza). Charles Aznavour avait aussi sa blonde, mais il s’enfermait à la Moutte avec les enfants et la nounou. Pour finir le hit-parade, je me souviens de Polnareff en mobylette avec sur le porte-bagages une fille déguisée en Polnareff et d’Enrico Macias très présent, très grand, à la maison de la presse près du Gorille, avec sa peau d’une étrange couleur vert bronze. Les femmes portaient des turbans en éponge et des sandales légères. Elles ressemblaient toutes dans ma mémoire à Sydne Rome ou à Romy Schneider, avec ce côté un peu fatigué, ces yeux troublants que donnent le whisky et les cigarettes Kent ajoutés à la musique pop et aux cigales.

Une m’a beaucoup frappé : c’était une amazone en jaune vif turban jaune, lunettes aviateur jaune et Dino Ferrari jaune qui remontait la route de La Belle Isnarde en faisant vrombir les six cylindres de sa petite Ferrari Dino… jaune elle aussi. Je ne savais pas que ça s’appelait un total look ni que c’était un peu vulgaire… je l’ai trouvée merveilleuse avec cette qualité de caramel parfumé à la pêche qu’ont les peaux intouchables. Même si je rêvais alors d’être Brett Sinclair plutôt que Swann, je ne résiste pas à citer Proust :

Pour peu que la nuit tombe et que la voiture aille vite, à la campagne, dans une ville, il n’y a pas un torse féminin mutilé comme un marbre antique par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie, qui ne tire sur notre cœur, à chaque coin de route, du fond de chaque boutique, les flèches de la Beauté, de la Beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre imagination surexcitée par le regret.

Ce Proust-là, encore très influencé par Baudelaire, et qui influença la Françoise Sagan de « La vitesse » dans Avec mon meilleur souvenir, ce Proust, je ne l’avais pas encore lu, bien sûr, mais je le savais déjà, comme on sait entre quinze et dix-huit ans tout ce qui va vous conduire à tombeau ouvert jusqu’à la fin du jour, et pourquoi pas la Miura vert pomme de Justin de Villeneuve ?

Hormis la femme en jaune, j’ai souvenir d’une teinture de cheveux merveilleuse, un blond beige cendré très à la mode un peu avant (circa 1975). J’en ai parlé avec plusieurs coiffeurs coloristes, je n’ai jamais pu définir le terme exact où cette couleur divine se range dans le nuancier. Elle hésite entre le poil antérieur de certains lévriers afghans et celle du sable qui tombe des espadrilles quand on les frappe pour les nettoyer sur les tomettes tièdes de la terrasse. Je conseillerai à ceux qui s’intéresseraient à cette question autant que moi de se reporter au film de Jerry Schatzberg Portrait d’une enfant déchue. Faye Dunaway y porte exactement cette teinte-là. Un beige cendré, en fait.

Sur les photos d’Elliott Erwitt, c’est Pampelonne que l’on voit derrière. Et les plages… peut-être La Voile Rouge ou le 55, mais je ne suis pas expert, n’ayant jamais trop fréquenté ces endroits à l’époque (chez moi, on préférait la côte sauvage du côté du Capon). Tout ça n’a guère changé depuis l’époque, à part la dictature du monokini.

La musique que devait écouter la jeune femme brune qui porte un magazine sur le K7 de sa Mini Moke en remontant le boulevard Patch ? Oh ! De mémoire, je dirais : Patrick Juvet, époque Jarre, Miss You des Rolling Stones, tous les tubes disco américain ou allemand, et un peu de musique brésilienne. À la page chronique mondaine, il y avait bien sûr Edgar Schneider dans Jours de France et surtout l’inénarrable Guy Monréal et son « Glamoureusement vôtre » de L’Officiel. Pas de doute qu’il ne parle encore et encore d’Anja Lopez, de Thierry Le Luron ou du peintre Corbassière. Sur Paris Match, on pouvait se régaler à contempler les grands brûlés du camping de Los Alfaques ou ceux de l’accident de Boeing à l’aéroport de Tenerife. On pouvait aussi se moquer de Georges Marchais en train de lire Pif sur une plage beaucoup moins huppée.

En dehors du monoï et du Coppertone, la graisse à traire n’était pas encore si rare, et j’ai souvenir d’un accessoire de plage assez bizarre : un petit bâtonnet de la taille d’un coton-tige ou d’un pique-olive qui permettait d’écarter les fesses afin de les bronzer plus intégralement. Je n’ai jamais non plus su le nom de cet objet. †Yves Mourousi ou †Jennifer Hechter auraient pu m’aider.

À vrai dire, j’ai cessé d’aller à Saint-Tropez en 1978, l’année même où ces photos ont été prises. Je sais qu’Eva Ionesco, exceptionnellement en rupture d’Ibiza, s’y est produite justement ce mois d’août-là, avec Farida Khelfa et Christian Louboutin… Sortis du trou des Halles, encore méconnus du grand public, ces trois punks au soleil dormaient sur la plage en buvant du Malibu. Eva m’a parlé de moustiques et de soucis matériels. Encore une fois, nous nous sommes ratés. Récemment, je suis retourné avec Eva faire un repérage au cimetière marin, jardin des morts suspendu sous la citadelle. Rien n’a changé, à part la tombe d’Eddie Barclay.

2015