« Que s’incarnent tous tes désirs », tel était le vœu lancé par une prostituée un 31 décembre à Francisco Uribe Echeverria, un ami chilien qui mourut cette année-là. L’histoire se passait à Valparaiso et la phrase était reproduite en espagnol dans une lettre qu’il m’avait adressée. Je serais incapable de la retrouver aujourd’hui, mais je me souviens qu’elle comprend le mot « incarnamen ». C’est en juin 1979, soit bien des années avant le vœu de Valparaiso, qu’un livre a permis l’incarnation de toutes sortes d’êtres féeriques qui allaient prendre une forte emprise sur moi et sur plusieurs autres personnes de ma connaissance. Il s’agit d’Hollywood Babylone de Kenneth Anger, le premier, celui de l’édition Pauvert restaurée à l’identique par Régine Deforges. De petite taille, ces êtres féeriques étaient fortement charpentés par le relief de parfaits tirages argentiques, du même beau noir brillant que les photomatons d’alors.
À cette époque de ma vie, ma capacité d’émerveillement était telle que des gens croisés dans la ville, une photographie, un livre ou un poème pouvaient en quelques secondes incarner subtilement et définitivement tous mes désirs. La même année 1979, je suis monté quelques minutes dans une voiture où se tenait à la place du mort un être féerique de plus grande taille, une fillette de treize ans parée et maquillée comme une courtisane. Je ne me rappelle pas lui avoir adressé la parole. En pensant à cette fillette jamais revue depuis, j’ai écrit vingt-cinq ans plus tard mon premier livre. Presque dix ans encore sont passés et le fil de ce livre me l’a fait retrouver. J’ai découvert qu’elle était captivée à la même époque par les mêmes photographies. Le pouvoir de sorcellerie du livre de Kenneth Anger tenait et tient toujours.
2015