Hell’s Anger

En 1953, Anaïs Nin fait, dans son journal, le compte rendu d’une soirée costumée donnée à Malibu par le peintre Paul Mathiesen. Le thème était « Come as Your Madness ». Le nom de Kenneth Anger est cité, ainsi que celui de Marjorie Cameron, l’extravagante déité rousse qui préside à Inauguration of a Pleasure Dome, film réalisé par Anger, la même année, à la suite de cette soirée avec le même casting. Grimée en Astarté, Nin décrit avec un luxe de détails son déguisement :

Je portais un collant couleur chair, des boucles d’oreilles en fourrure de léopard collées au bout de mes seins nus, et une ceinture en léopard autour de la taille. Gil Henderson avait peint, sur mon dos nu, une scène de jungle colorée. Je portais des cils longs de cinq centimètres. J’avais les cheveux poudrés d’or. Ma tête était à l’intérieur d’une cage à oiseaux. De la cage, par la porte ouverte, je tirais un rouleau de papier sans fin sur lequel j’avais inscrit des passages de mes livres.

(Traduction de Marie-Claire Van der Elst.)

Trop absorbée d’elle-même, Nin-Astarté omet de signaler le travestissement d’Anger en Hécate. Incarnation de la Lune, déesse lugubre, Hécate occupe une place importante dans les cultes orphiques qui influencèrent fortement l’ésotérisme occidental. Fille de la nuit au sein noir, elle est la déesse des spectres et des évocations infernales.

C’est entre 1945 et 1947 que la folie intime de Kenneth Anger l’orienta sans retour vers le diabolisme et les cultes sataniques imprégnés de paganisme. Fils d’un ingénieur aéronautique choyé par une grand-mère d’origine allemande, Kenneth Anglemyer fit dès l’âge de dix-sept ou dix-huit ans un certain nombre de rencontres décisives qui donnèrent à son fétichisme cultuel pour le cinéma muet et la ville fantôme qui éclaira les rêveries son enfance, Hollywood, une teinte si particulière dont ses quatre ou cinq films majeurs et son unique best-seller littéraire Hollywood Babylone portent la marque au plus haut degré. La force d’Anger comme celle de quelques grands artistes isolés (Bellmer, Molinier ou Cindy Sherman) est le caractère purement obsessionnel de son emploi du temps. Rien ne l’a distrait, il ne s’est plus intéressé à rien d’autre durant près de soixante-dix années d’exercice qu’à la célébration méticuleuse et ordonnée de ses goûts.

Deux influences puissantes éveillèrent la vocation d’Anger : Jean Cocteau et Aleister Crowley. L’influence du film de Jean Cocteau, Le Sang d’un poète (1930), fut déterminante pour un certain nombre de jeunes réalisateurs américains expérimentaux : Curtis Harrington, Maya Deren ou Kenneth Anger. Le film de Cocteau fut exploité à New York dans la même petite salle pendant plusieurs dizaines d’années, à tel point que la bobine était si usée qu’« elle donnait l’impression d’avoir été tournée pendant la mousson ». Il semblerait que Cocteau ait essayé d’aider Anger, lors de son premier séjour à Paris en 1951 – d’après ses proches, il était fier de cette influence sur le cinéma américain dont il mesurait toutefois mal la portée.

De Cocteau au satanisme, il y a plus de ponts qu’on ne croit. La part obscure de Cocteau (celles des Enfants terribles ou d’Opium et aussi du thuriféraire d’Arno Breker) est essentielle. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si deux de ses disciples américains, Anger et Maya Deren (Eleanora Derenkovskaïa), s’orientèrent l’un et l’autre vers le maléfique. Deren, étonnante danseuse amphétaminée, avatar juif ukrainien de Leni Riefenstahl, échoua à Haïti dans des bobines de reportage vaudou que Jean Rouch mettait très haut.

Mort en 1947, l’occultiste Aleister Crowley laissait derrière lui un petit chapitre d’adeptes regroupé sur la côte Ouest dans le fameux Ordo Templis Orientis (OTO) dont Marjorie Cameron, épouse du mystérieux scientifique Jack Parsons, spécialiste des fusées et épris de magie noire. Anaïs Nin, qui la craint, en fait le portrait d’une jeteuse de sorts, réputation qui est aussi celle de Kenneth Anger. Cameron, dont la présence extraordinaire illumine le pleasure dome, partagea la vie d’Anger au début des années 1960, à un moment d’insparition, celui de Scorpio Rising, clé de voûte de l’édifice obsessionnel, puisque ce film synthétise les influences majeures (Cocteau, Crowley) et les thématiques propres à la côte Ouest (motoclubs, culturisme, surf music, SM gay).

 

C’est en 1966, alors qu’il s’est installé à San Francisco dans cette vieille bâtisse hantée surnommée The Russian Embassy, que Kenneth Anger se fait tatouer sur la poitrine le nom de son ange tutélaire : LUCIFER. Il recherche à ce moment un jeune homme, un satan adolescent, dirait Verlaine, pour jouer le rôle éponyme dans son projet le plus ambitieux intitulé Lucifer Rising. La rencontre avec Bobby Beausoleil, futur équipier de Charles Manson, a été largement commentée, entre autres par Warhol et Capote dans un entretien, ainsi que plus récemment par Zachary Lazar. Aucun lien entre Anger et Manson, bien que Manson affirme l’influence de Ron Hubbard, ami intime de Cameron et Parsons.

Lucifer Rising se voulait un apogée, mais marque en réalité le déclin de l’étoile Anger, ou plutôt son entrée en obombration, sans quoi il ne serait pas aussi important aujourd’hui.

Le projet maudit à proprement parler s’éternise durant les années 1970 et la période londonienne protégée d’abord par les pop stars (Rolling Stones + Led Zeppelin), puis après l’affaire de Boleskine et la fâcherie avec Jimmy Page par Paul Getty II. Anger s’éclipse presque tout à fait à partir du début des années après la parution d’un livre sous-estimé, Hollywood Babylone 2. Ce livre écrit pour prolonger l’effet des deux millions d’exemplaires du premier contient la même charge magique et érotique démultipliée par les photos de police du cadavre du Dahlia noir et une splendide anthologie des suicides… Je l’ai acheté le jour de sa parution en France à la librairie Le Minotaure, rue des Beaux-Arts. Les deux vieux libraires m’avaient raconté être à l’origine de la première édition française de 1959 chez Jean-Jacques Pauvert.

Malgré quelques subventions (10 000 dollars alloués par la fondation Ford pour Kustom Kar Komandos (1965), 15 000 dollars un peu plus tard pour Lucifer Rising), il est notable que la principale ressource de Kenneth Anger, officielle du moins, reste la littérature. Car il s’agit bien de littérature, de haute poésie, et non simplement d’un livre de gossips. À dix-sept ans, lorsque j’ai lu qu’Elvis Presley était « la première star salope depuis Shirley Temple », j’ai ressenti une émotion très forte d’ordre religieux, comme si une vérité ontologique venait de m’être révélée. Là où Warhol reste volontairement à la surface du miroir, Anger passe fougueusement flambeau à la main de l’autre côté, révélant par exemple en une seule métaphore le lien mystérieux qui existe entre le rock’n roll, le nymphisme et Satan. L’homme de cuir noir appareillé comme un guerrier nazi (cuir noir, casquette, bottes) cache en son cœur une fillette obscène.

Cette image personnelle obsédante, celle qui est au cœur d’Eva, je dois à Kenneth Anger d’avoir su la lire en moi. Je ne suis pas le seul à avoir profité de son influence. Son déchiffrement magique de la mythologie moderne hante beaucoup d’œuvres contemporaines. Aujourd’hui, il est inévitable que la réputation de Warhol se diffuse jusqu’à l’effacement par effet de surexposition, photocopie après photocopie. Celle d’Anger, son « supérieur inconnu » en termes d’ésotérisme, ne va faire que briller plus fort comme celle de leur maître Lucifer.

2015