Dans le photomontage de la série « Mon cul » (lot 141) on reconnaît, devant le fameux paravent tendu de toile de Jouy (lot 89), un des deux fauteuils de style Louis XV (lot 139).
Celui-là même peut-être où le peintre Moulinié (orthographe éphémère adoptée par le quotidien Sud-Ouest dans treize lignes nécrologiques parues le lendemain du suicide) avait accroché avec une épingle à nourrice :
Bordeaux, le 3 mars 1976
Heure du crime de moi-même 19 h ½
Je soussigné et déclare me donner volontairement la mort,
Et j’emmerde tous les connards qui m’ont fait chier dans toute
Ma putain de vie.
Et foi de quoi je signe
P. Molinier
Sur les photos de police, Molinier gisait allongé sur son lit, le pistolet posé sur la poitrine, la glace pivotante qui lui servait à surveiller ses ébats (et sa mort) était ornée dans son cadre inférieur des photos d’Emmanuelle Arsan, d’Hanel Koeck et du Petit Vampire. Au mur, Marlène Dietrich. Par l’ouverture en forme de cœur de la table de nuit, l’œil exercé découvre une boîte de préservatifs de marque Olla.
Au bord du lit, sous la glace, un livre de poche : La 25e Heure de Virgil Gheorghiu, et puis, à quelques centimètres du corps, la toute dernière lecture du peintre, le numéro 35 de Zoom, le magazine de l’image, daté de mars 1976, dont la couverture représente en pleine page une photographie de John Thornton : un mollet de femme à bas résille et talon haut sur fond rouge. En bas de l’image, le talon effleure une langue humaine tendue (homme ou femme, difficile à dire).
Le mort porte des lunettes, preuve qu’il lisait peu avant la déflagration.
Le drap du dessus et la couverture remontent jusqu’au milieu du corps. Molinier est vêtu d’un maillot de corps blanc sur lequel il a enfilé un tricot de laine arrivant presque jusqu’aux genoux, mais il n’a pas de slip. Son sexe « gris » (d’après le témoignage de Pierre Bourgeade) est flaccide.
Gueule donc pour la vie, à la mort
Dans ce sombre coït, où tout chavire
Où tout s’endort…
Qu’es-tu, toi ?…
Réponse par anticipation d’André Breton dans la préface à l’exposition Pierre Molinier à la galerie À l’Étoile scellée en 1954 : « Quelqu’un vous parle… » Je n’ai pas pour habitude de discuter les jugements de Breton. L’érotisme m’ennuie, mais Molinier est un artiste de premier rang. Non pas à cause de ses provocations, mais de cet engagement dans la réclusion perpétuelle qui rend certains extrémistes de l’art proches des assassins par perversité. Finir en prison comme Sade, même si la prison est un petit appartement de province dont la clé est chez le notaire, marque le plus bel hommage que l’on puisse rendre à la liberté.
C’est dans un enfermement d’obsédé que Molinier a trouvé sa grandeur. Ses provocations ne sont qu’autant de verrous à sa pureté. Celle des gens qui n’arrivent pas de leur vivant à tirer profit de leur art.
J’aime Molinier parce qu’il vécut comme un modeste artisan, un bricoleur.
C’est par le bricolage qu’il a trouvé la plus belle voie, celle du surréalisme et de tous les suicidés de la société. J’aime Molinier se réchauffant à soixante-treize ans debout sur son poêle à mazout, j’aime qu’il remît chaque jour son suicide par crainte d’effrayer ses chats, délicatesse qui lui aurait valu, hormis celle de Breton, l’amitié de Léautaud…
L’homme était délicat mais fort, et cette note révèle une noble certitude :
EXPLICATION
Dans cette photographie, un peu à gauche de l’épaule, ma face de « vieux kroumir » se reflète dans le miroir, miroir dans lequel j’admire la perspective de mon trou du cul violé, empalé, de mes jambes gainées et de mes pieds chaussés de hauts talons, spectacle qui me fait superbement bander.
Ma verge est enveloppée de bas très fins. En me trémoussant dans un mouvement de va-et-vient, le godemiché me chatouille voluptueusement le trou du cul, ma queue si subtilement gainée prend un plaisir extrême en s’agitant sur des coussins qui sont « des cuisses ». Il m’est difficile de résister trop longuement : ainsi l’orgasme me surprend dans une extraordinaire avalanche de bonheur, de volupté à en perdre la sensation d’exister. Plaisir d’être enculé et enculeur, plaisir extraordinaire qui nous fait atteindre la seule vérité de notre raison d’exister, résoudre le problème de l’androgyne initial ; phénomène qui nous fait perdre la notion de l’espace et du temps, nous « précipite », nous plonge dans le « temps de la mort » qui se perd dans l’inexplicable de l’infini, un temps sans limites, sans fin ni commencement.
Voilà donc à vendre les fétiches qu’un homme libre a accumulés autour de lui afin de bander plus fort. Ce sont des reliques précieuses, il aurait sûrement joui de voir les têtes des acheteurs et les jambes des acheteuses… et ri aussi derrière son beau masque (lot 152)… mû jusqu’au squelette par un besoin maladif et sublime d’attirer l’attention.
2016