Qu’est devenue la pantoufle de Cendrillon ? Je parle de cette pantoufle de verre, et non de vair, qu’André Breton entendait qu’on lui fabrique en 1936, après qu’il eut trouvé aux Puces le plus célèbre objet-fée de la prose française : une cuiller en bois photographiée par Man Ray dans L’Amour fou. Quel est le lien entre Cendrillon et une cuiller ? Entre l’amour et la Zone, comme s’appelait autrefois ce désert très peuplé ? La réponse est soufflée par l’ange du bizarre : la beauté, c’est le hasard… non pas le tas d’ordures d’Héraclite, mais les rencontres de Lautréamont.
J’aime les meubles à transformation, les objets qui changent d’usage, les attributions à tiroirs. Il est des lieux où soufflent les esprits comme cet ancien garage Simca, revendu à un collectionneur d’armes, racheté puis cédé par un duc anglais, hanté par des ombres fameuses, des animaux disparus, des choses empaillées. Les allées bordées de baraques offrent des perspectives multiples, des découvertes encombrées.
Depuis quarante ans que je fréquente les marchés Serpette ou Paul-Bert, j’ai pu y voir en une heure les bons jours : un mannequin d’osier, une tête d’élan naturalisée, une robe de Joséphine Baker, Catherine Deneuve (la vraie), avec ses lunettes noires, le buste d’Homère, un chien mystérieux, cordé, dont on ne reconnaissait ni la queue ni la tête, couché sur un fauteuil Charles Eames près d’une pile de vieux Vogue, un étui pour ranger les serpents, la robe d’un singe transformée en cape avec une étiquette marquée d’un nombre astronomique, une malle couverte d’astrakan comme le col de James Mason dans Lolita. Une Bentley Mulliner 1956 mal garée…
À la cour de Dagobert, saint Ouen était un homme du monde, les allées qui portent son nom collectionnent aussi, toujours au hasard, certaines ombres célèbres.
C’est ici qu’on a vu naître la mode rétro. Ces filles aux lèvres rouges, qu’on apercevait le matin aux Puces et le soir à La Coupole et qui donnèrent à Yves Saint Laurent le ton – renard vert, chignon rouleau et chaussures compensées – d’un fameux défilé scandale de 1971. Paloma Picasso et ses fripes furent, d’après Pierre Bergé, « la seule femme dont on peut dire qu’elle a inspiré à elle seule une collection ». En fait, elle n’était pas seule, mais suivie des ombres disparues de dizaines d’autres passantes, comme Arletty ou la princesse Tchernycheff. Autre apparition des Puces, Eva Ionesco, née un peu plus à l’est près des fortifs et présente à Saint-Ouen depuis l’âge des poupées, Eva dont j’entends la gouaille caractéristique, l’accent parigot ramenant de derrière une psyché un petit sac trapèze 1900 sans prétention, sorti d’un roman d’Octave Mirbeau, orné d’initiales qui n’était pas les siennes : « Il est beau, regarde, on dirait une pièce à conviction. » C’est vrai qu’ici le macabre doit toujours rencontrer le sublime. Vincent Darré, autre pêcheur de lune, se souvient d’avoir acheté une belle boîte verte avec des compartiments, une sorte de coffre contenant un squelette humain en morceaux détachés. Au moment de le charger dans le coffre du taxi, la boîte s’ouvre et le chauffeur horrifié s’écrie : « À l’assassin ! À l’assassin… »
Catherine Deneuve (la fausse) renchérit : « Je suis chineuse. J’aime le plaisir de découvrir. Je soupèse, je palpe, je renifle, je trouve, je repose ou j’emporte. J’ai une relation physique avec les choses. Je ne vais jamais acheter un cadeau pour quelqu’un. J’attends qu’un objet m’interpelle. Les choses que je découvre me font penser aux gens que j’aime. » Interview sur les Puces retrouvée au Puces dans un vieux Paris Match de 1984, par terre entre une lampe Gras et le portrait de Cendrillon par Walt Disney.
Mobilier de rencontre… L’expression n’a plus cours, elle portait pourtant sa poésie, celle de la trouvaille, trouvaille dont Breton écrivait qu’« elle remplit le même office que le rêve, libère l’individu de scrupules affectifs paralysants, le réconforte et lui fait comprendre que l’obstacle qu’il croyait insurmontable est franchi ». Le sphinx de fonte qui rouille sous la gouttière près de la dragonne et de l’oiseau-lyre n’aurait pas lancé meilleure énigme.
2015