Du vendredi 14 au mardi 18 octobre 2016, le journal L’Officiel nous a mis sous clé avec Eva dans les hôtels de la place Vendôme…
Eva adore le projet d’être enfermés place Vendôme pendant quatre jours pour le journal L’Officiel. Comme toujours, il y a une raison pratique à son enthousiasme : nous devons dîner ce soir rue Volney, à vingt mètres de la sortie de secours du Hyatt, la première étape de notre périple. Auparavant, Diane von Fürstenberg signe son livre non loin sous les arcades. Par temps de pluie, Eva pourra se changer entre la librairie et le dîner. En attendant, c’est moi qui ai dû charger la valise de cinquante kilos et les divers compléments de bagage : renard vert et renard rose Fendi, sacs à malices divers… bouquins, ordinateurs dans un taxi qui n’avance pas sous la pluie. Il est trois heures de l’après-midi.
La « junior suite » 405 éclairée dans le demi-jour ressemble à tous les hôtels du monde. J’ai l’impression d’être à Madrid à cause de la cour intérieure. Il y a trop de marbres, trop de surfaces lisses, j’ai envie de boire la demi-bouteille de champagne offerte par le service de presse et d’appeler Jean-Claude le dealer. Je résiste à l’envie de pleurer. Je lis un essai de T. S. Eliot sur le diabolisme de Byron. Je mets le nez dehors, la vitrine de Charvet me rappelle à mes envies de suicide à cause de Drieu…
Eva déboule d’une répétition, elle semble si contente de prendre un bain et d’essayer ses robes que je suis consolé. Même si la robe Lanvin en stretch résiste à mes talents de camériste.
Dix neuf heures trente. La main de Marisa posée sur mon bras est un spectacle dont je ne me lasserai jamais. Je regarde les serpents qui enlacent ses longs doigts pendant qu’elle nous parle de Londres, de Roméo, de Juliette et de Sharon Tate. Elle répète une fois de plus que je dois écrire désormais sur des choses positives… Oui, Marisa, c’est promis !
Retour au Hyatt, Eva boit un verre à dent de champagne, c’est comme si j’en buvais aussi. Elle s’inquiète de ses boucles à cause de la pluie. C’est l’heure de dîner. Christian Louboutin a monté une guinguette avec des lampions dans son grenier en chantier. Nous dînons à la table de Diane, je suis assis à sa droite, Régine à sa gauche. Il y a aussi François-Marie Banier serré dans un pull péruvien, Danièle Thompson et Albert Koski, Jacques Grange… Diane est très sexy mais grave, elle nous parle des camps de concentration… Puis la conversation roule sur Hillary Clinton et Donald Trump. Diane a donné une pièce d’or porte-bonheur à Hillary pour qu’elle gagne, mais semble ne pas avoir une confiance infinie dans ce talisman. Quelqu’un demande à Régine : « Et toi, Régine, tu as connu Nixon ? » Diane dit à Eva : « Tu es la seule amie de Christian dont je ne sois pas jalouse. » Je ne sais pas comment Eva va le prendre… Bien, ses yeux en demi-lune ne marquent aucune ombre.
Réveil à cinq heures du matin dans l’angoisse du prisonnier. Voilà des jours que je dors mal. Hier, je me suis réveillé à quatre heures du matin à Pau dans ma chambre de la villa Navarre. Aujourd’hui, c’est la rue de la Paix. Un drôle de nom qui me fait penser au Monopoly plus qu’à la sagesse.
Après un copieux petit déjeuner, je file à la réception du Meurice. Il fait beau, c’est samedi, les Tuileries ressemblent à mon enfance. Le monsieur de l’accueil est aimable, il envoie un bagagiste.
Eva est ravie de son massage, elle dévore le déjeuner offert par le Hyatt. Nous commentons le dîner de la veille. Pierre Passebon veut que j’écrive sur la mort de Marlène Dietrich… Je sens que je vais encore être infidèle aux conseils bérensonniens…
À force de traîner à table, nous arrivons dans la suite 102-103 du Meurice à trois heures de l’après-midi. C’est gigantesque. Avec les drapeaux qui flottent sur le balcon, on a l’impression de faire l’amour l’après-midi dans les salons d’une ambassade. Il y a trop de pièces, de couloirs, de salles de bains… On se perd et on crie pour se retrouver. Il y a des livres anciens pas trop nuls… une édition de Shakespeare en allemand, une presque originale de Victor Hugo… Les meubles sont du Louis XV pas très pur…
Du coup, on invite des amis : Pierre Le-Tan, mon vieux complice de la suite overdose, Christian, Marie-Jeanne, leurs petites filles… Pour éviter le room-service on va chez Carrefour rue Saint-Honoré… J’attends Eva qui s’est perdu chez Missoni.
Le soir, c’est pour la jeunesse qui nous accompagne en délégation chez les travestis de Club Sandwich, installés bourgeoisement désormais avenue Montaigne. Autour de mon beau-fils Lukas et de sa fiancée Angèle, il y a le délicieux Nassim, son gentil petit copain qui fait la porte chez Carmen, un autre jeune homme maquillé et timide que je ne connais pas… J’oublie les deux petites de vingt ans qui travaillent avec Eva sur le film : Louise et Molly. Marie Beltrami nous rejoint en chignon rose et robe blanc optique. Eva s’inquiète, surveille les allées et venues aux toilettes pendant que j’appelle à la rescousse un autre vieux barbon, mon camarade le photographe Hidiroglou. Montés sur le balcon, nous regardons la place de la Concorde et les drapeaux qui claquent dans la nuit. Voilà plus de trente ans que nous traînons de concert… Les jeunes filles ont changé. Plus tard, au club, le jeune homme maquillé s’aperçoit qu’il a oublié son sac à main dans le canapé, ce qui fait ricaner. Je regarde Chantal Thomass, assise dans le même box. Elle me semble inchangée depuis l’époque des Bains Douches.
Dimanche matin, j’ai retrouvé la paix. C’est le syndrome de Stockholm, j’aime ma prison dorée. Je pense aux fantômes du Meurice, à Florence Gould et à Dalí. Comment s’appelait l’autre travesti ? Pas Amanda… un autre… métis, je crois.
Dimanche, à l’heure de la messe, nous quittons le Meurice à regret pour le Costes. J’ai peur de retrouver d’autres fantômes… L’endroit est attaché à l’époque sombre où j’écrivais mon troisième roman. Mais non, le Costes diurne n’a rien à voir avec l’ambiance du soir. D’ailleurs, nous croisons Monica Bellucci. La chambre est très mignonne, la décoration de Garcia vieillit très bien. Eva me raconte qu’elle a dîné avec lui « chez des gens d’extrême droite », qu’elle lui a demandé ce qu’il faisait dans la vie… Il n’était pas content, il a dit : « Je suis Garcia ! » Sacrée Eva, l’insolence de Mr. Magoo… elle a bien demandé avant-hier à Diane von Fürstenberg si elle vivait au Brésil… À la grande indignation de cette dernière… « Je n’ai rien à voir avec le Brésil… » À propos, j’ai trouvé le nom du travesti de Dalí : Potassa de La Fayette.
La piscine du Costes est GÉNIALE. Il n’y a que nous. Lukas et Angèle viennent cruster l’endroit… Je les emmène tous chez Davé. Il fait doux, c’est l’été indien sous les lanternes de la place Colette. Eva est heureuse de voir son fils dévorer, affamé par le hammam et la natation. Davé m’apprend que Bruce Weber descend au Meurice, mais dans la suite avec la terrasse tout en haut. Je dis que j’adore son film sur Chet Baker.
Lundi matin. Il pleut ; nous visitons le chantier du Lotti en compagnie de Mme Jean-Louis Costes. Du dernier plateau au bord du vide, j’aperçois dans l’immeuble d’en face un balcon de petite vieille avec des géraniums rouges. La colonne verte se détache comme un collage cubiste. Il est temps d’aller au Ritz.
Chambre 401 dans les combles. C’est Mimi Pinson en faux Louis XV avec vue sur la colonne. La pire déco pour le haut luxe. Le service est impeccable, il orne leur affabilité de petites jokes, comme si on leur avait écrit les dialogues. J’invite Maman pour son anniversaire avec deux jours de retard. Nous nous gavons de gateaux de chez Angelina, Eva s’est endormie sur le lit. Maman m’apprend que Chopin est mort place Vendôme un 17 octobre il y a exactement cent cinquante-sept ans.
La piscine du Ritz est sympa, mais trop éclairée. Le personnel est moins sexy qu’au Costes, mais ça reste quand même bien. Ça manque de dingos. Un Palace sans clochards de luxe n’est plus qu’un centre de thalasso.
Le soir, nous prenons le métro pour aller à l’avant-première de The Young Pope à la Cinémathèque. La vraie vie suivie de la fausse. Les séries, c’est pas notre truc… Jude Law qui joue le jeune pape est venu en survêtement. Retour à la maison chambre 401, épuisés par Angelina et la natation.
Le matin, pas de piscine, squattée par les maillots Ères pour un défilé. Eva est furieuse. Je m’enfuis sur la place admirer les sculptures que la Fiac a déposées là. Des troncs d’arbres en plâtre et de grosses figures en pierre vaguement anthropomorphes. Je partage mes impressions avec un garde du corps russe. Puis je vais chez Swann, la pharmacie anglaise de la rue de Castiglione.
Nous déjeunons au bistrot que le Ritz a ouvert à la place de l’ancienne boîte rue Cambon. Je descends aux toilettes et je rencontre enfin ma première folle : une Japonaise de soixante-quinze ans à moitié nue enroulée dans une robe à traîne argentée, qui me demande de la photographier près d’un fauteuil Empire devant une nature morte en chromo. Que fait-elle cette dame dans les sous-sols ? Est-ce un fantôme ou la star d’un biopic japonais sur la Castiglione ? Au bistrot, M. Goffard, l’attaché de presse de l’hôtel, raconte que certains clients entreposent leur mobilier dans les réserves entre deux séjours, des tapis, des « trucs bizarres ». Plus personne ne vit au Ritz à l’année.
C’est fini. On rentre à la caserne… Le taxi qui nous ramène à Barbès où est garée notre Twingo a l’accent parigot… plus marqué encore que celui que ma femme a attrapé enfant à la Foire du Trône. Il pleut de nouveau. « Vivement la cambrouse », me dit Eva qui a « mal au bide » à cause du champagne, « il ne faut pas que je bouge trop, sinon je vais faire caca ».
2016