À propos de Nicolas H1.

J’ai rencontré Nicolas Hidiroglou dans le hall des Folies-Bergère en 1985. Sa tête ne m’était pas inconnue. Je suis certain de l’avoir croisé quelques années plus tôt alors qu’il était encore presque enfant, dans les Halles et dans le sillage de notre camarade Christophe Bernard. « Le petit Christophe » de Pierre et Gilles… Comme plusieurs de mes amis, Nicolas a arrêté l’école vers douze ans, ce qui lui a permis de bien réfléchir à son avenir. En 1985, Nicolas avait vingt ans et il ne faisait pas, à ma connaissance, de photographie. Il habitait encore – plus pour longtemps – dans le quinzième arrondissement de Paris, un rez-de-chaussée assez bourgeois avec son † frère, expert en arts martiaux et grand amateur de SAS. Je crois que « Hidiro », comme il se faisait appeler à l’époque, était plus ou moins musicien, en tout cas il possédait sous son lit une guitare électrique, ainsi qu’un amplificateur à lampes et une belle collection de vinyles new wave. Nous n’avons pas sympathisé tout de suite, mais vite quand même.

Avant la photographie, Nicolas a réalisé plusieurs films de court-métrage que je considère toujours trente ans plus tard comme des œuvres expérimentales intéressantes. Nous avons travaillé ensemble sur certains et j’ai gardé un souvenir nostalgique des images en noir et blanc contrastées que permettait à l’époque la pellicule super 8.

Durant un été de ces années 1980, je me souviens que Nicolas a habité chez moi à Barbès-Rochechouart, un appartement charmant, quoique vite très délabré. Par la suite, il vint dîner souvent à la maison. Plus sociable que moi, il ramenait sans cesse des compagnies de boîtes de nuit ; celles-là s’appelaient Zoopsie, Main Jaune ou Shéhérazade, étaient souvent des filles mais aussi des garçons, tous beaux et amusants, qui me permettaient à l’âge avancé que j’avais atteint, vingt-cinq ans, de rester en liaison avec un monde que j’avais aimé naguère. Someya, Edgar, Bando, Maï, Francisco, Marine, Bouba, Julie, Marthe, Aure, Thierry, Charlotte, Morgan, Eddie, Sacha, Marco, Miss Pouilly et les autres ont contribué, durant toutes les années passées à fricoter avec Nicolas à élargir une collection de caractères dont je ne me sépare jamais. Cette période intense de notre amitié s’est arrêtée au début des années 1990, à peu près quand Nicolas a commencé sérieusement la photographie.

Je ne connais pas James Coburn, ni Lady Gaga ni Robert de Niro, je le regrette. J’aurais aimé assister Nicolas quand il a shooté ces clichés. Il m’est agréable de le voir travailler, d’abord parce qu’il va très vite, puis parce qu’il est drôle. Sa timidité le pousse à commencer des phrases qu’il ne termine pas, broutant des mots incompréhensibles, un langage fait d’hésitations et d’embarras qui sont autant d’ouvertures, celui de Patrick Modiano ou de Françoise Sagan, que Roland Barthes donnait comme un signe d’intelligence. Au physique, Nicolas ressemble aux équilibristes de Picasso, aux arlequins de la période rose et aussi un peu au Beatle Ringo Starr mâtiné du général de Gaulle, avec un rien de Steeve McQueen. Ce grand Polichinelle de un mètre quatre-vingt-sept est irrésistible quand il se dandine d’un pied sur l’autre en bégayant et en se grattant la tête. C’est un personnage. Dans le midi de la France on dirait « une vedette ». Comme tous les enfants qui se sont élevés seuls, au hasard des bonnes et mauvaises rencontres, il présente beaucoup d’aspérités de caractère qu’il a corrigées lui-même et il a donc du style. Une qualité rare, qu’il cache parfois sous la perfection technique, un souci de contrôle, lui aussi commun aux autodidactes. Il faut casser la pellicule glacée de ses photos pour voir qu’il attrape des éclats révélateurs des personnages qu’il photographie. Il y a du philanthrope attentif chez lui, une manière de bienveillance qui échappe à la mièvrerie. Je n’oublierai jamais que c’est lui qui m’a permis d’écrire mon premier article dans la presse et qu’il a sacrifié sa pige pour m’aider à payer les réparations d’une voiture que j’avais cassée étant ivre. Nous étions alors aussi pauvres l’un que l’autre. Vingt ans se passeraient avant que j’écrive une ligne correcte. Lui travaillait déjà – en secret comme toujours – à ce qui allait devenir son art.

2016